Contagion chiite

Moins de 24 heures après l’assassinat par les États-Unis du guide suprême iranien, les forces de sécurité pakistanaises ont ouvert le feu sur des manifestants chiites qui prenaient d’assaut le consulat américain à Karachi.

On dénombre au moins huit morts, la plupart blessés par balles.

Il s’agit d’un effet de second ordre que personne à Washington n’a modélisé.

Des centaines de manifestants, organisés par des groupes chiites, ont marché d’Abbas Town vers le consulat américain situé sur Mai Kolachi Road. Ils ont escaladé le portail extérieur, pénétré dans l’allée, brisé les vitres du bâtiment consulaire et incendié un poste de contrôle.

La police a riposté avec des gaz lacrymogènes, puis des coups de feu ont éclaté.

La Fondation Edhi, principal organisme de secours du Pakistan, a confirmé le transport de huit corps vers les hôpitaux civils de Karachi. Un médecin légiste a confirmé l’admission de six personnes à l’hôpital civil. On dénombre également une vingtaine de blessés.

Un journaliste de l’AFP a suivi les événements en direct. Voici Karachi. Vingt millions d’habitants. Centre financier du Pakistan. Siège de sa bourse, de sa banque centrale et d’environ quinze pour cent de la population chiite du pays.

Karachi n’est pas la seule concernée.

Des milliers de personnes ont défilé à Lahore. Des manifestations ont éclaté à Skardu. À Islamabad, le Tehreek-e-Jafaria Pakistan a annoncé son intention d’encercler l’ambassade américaine. Les autorités ont bouclé la Zone rouge et déployé des forces paramilitaires sur toutes les routes menant à l’enclave diplomatique.

À Bagdad, des manifestants ont tenté de franchir la Zone verte. À Bahreïn, la base de soutien de la Cinquième flotte avait déjà subi des frappes de drones iraniens quelques heures auparavant.

L’ayatollah Khamenei n’était pas simplement un chef politique. Il était l’autorité religieuse suprême pour des centaines de millions de musulmans chiites répartis sur un croissant s’étendant du Liban à l’Irak, en passant par Bahreïn, les trente millions de chiites du Pakistan et les communautés hazaras d’Afghanistan.

Tuer le chef d’une civilisation religieuse ne crée pas un vide de pouvoir. Cela provoque une étincelle d’embrasement généralisée dans tous les pays où cette civilisation a un poids démographique.

Le Pakistan possède l’arme nucléaire.

Ses services de renseignement entretiennent des liens institutionnels étroits avec Washington et Téhéran.

Le gouvernement pakistanais est désormais confronté à un choix : réprimer sa population chiite pour protéger les installations diplomatiques américaines ou laisser libre cours à la colère populaire.

Dans les deux cas, la situation se dégrade. Le Pentagone a simulé la riposte militaire de l’Iran. Il a modélisé la fermeture du détroit d’Ormuz. Il a anticipé des frappes de missiles sur les bases du Golfe. Ce qu’il n’a pas modélisé, c’est qu’on ne peut assassiner le chef spirituel d’une communauté religieuse transnationale et contenir les conséquences à l’intérieur de ses frontières.

Le détroit d’Ormuz était une mesure de précaution.

Karachi est une mesure de contagion.

Et c’est dimanche matin. Les funérailles n’ont pas encore commencé.

SAP

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