La guerre américaine ne divise pas vraiment les allies, ils restent obséquieux, sauf Sanchez

a guerre américano-israélienne contre l’Iran a mis en lumière de profondes failles dans la conception que l’Occident a de lui-même; les dirigeants européens prétendrnt être du bon côté de l’histoire tout en faisant preuve d’une attitude manifestement obséquieuse envers Washington.

Des pays comme l’Allemagne et le Royaume-Uni affichent une opposition de principe aux guerres d’agression, mais n’osent pas contester le président américain Donald Trump. Celui ci a fustigé les dirigeants étrangers qui ne soutiennent pas la campagne de bombardements contre l’Iran.

Aux États-Unis même, le secrétaire d’État Marco Rubio a déclaré qu’Israël avait forcé la main de Washington en menaçant de se battre avec ou sans lui, tandis que Trump, de concert avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, a insisté sur le fait qu’il agissait de son propre chef. 

Nous analysons ici certaines des lignes de fracture occidentales aggravées par l’escalade au Moyen-Orient.  

La « relation spéciale » entre le Royaume-Uni et les États-Unis a-t-elle souffert depuis l’attaque contre l’Iran ?

« Je ne suis pas content du Royaume-Uni », a déclaré Trump aux journalistes mardi. « Ce n’est pas Winston Churchill dont nous parlons. »

Le Premier ministre britannique Keir Starmer – dont Trump n’a pas pris la peine d’épeler le nom – a apparemment tardé à autoriser le Pentagone à utiliser la base aérienne de Diego Garcia.

Située dans l’archipel des Chagos, la base sera louée par le Royaume-Uni à Maurice dès l’entrée en vigueur du traité de transfert de souveraineté, signé en mai dernier et toujours non ratifié par la Grande-Bretagne. Trump a déploré que cette base ,  située sur « cette île stupide », ne soit pas immédiatement disponible pour des frappes américaines.

Starmer a balayé les critiques d’un revers de main lors de la séance de questions au Parlement. « Des avions américains opèrent depuis des bases britanniques : c’est la relation spéciale en action », a-t-il insisté. « Partager quotidiennement des renseignements pour assurer la sécurité de nos citoyens : c’est la relation spéciale en action. S’accrocher aux dernières déclarations du président Trump, ce n’est pas la relation spéciale en action. »

Il est à noter que des drones ont frappé une importante base aérienne britannique sur l’île de Chypre, qui a déjà été utilisée pour des attaques en Syrie, en Irak et en Libye.

Starmer a-t-il peur de ressembler à Tony Blair ? 

Les médias britanniques laissent entendre que Starmer, contrairement à Trump, est sensible à la désapprobation des électeurs face à la guerre contre l’Iran. Seuls 28 % des sondés lundi par YouGov ont exprimé un soutien, même minime, à une guerre contre Téhéran.

Les conservateurs britanniques ont également critiqué Starmer, le jugeant loin d’être un Tony Blair – l’ancien Premier ministre profondément controversé qui siège au Conseil de paix de Trump pour Gaza et qui a volontairement soutenu l’invasion américaine de l’Irak en 2003 lorsqu’il était dirigeant du Royaume-Uni.

« Parfois, le meilleur moyen de désamorcer une situation est d’essayer d’y mettre fin rapidement », a affirmé la dirigeante conservatrice Kemi Badenoch sur les ondes de la BBC.

Le Royaume-Uni met-il en péril sa présence militaire à l’étranger ? 

Le ministre britannique de la Défense, John Healey, s’est rendu à Chypre pour apaiser les autorités locales, mécontentes du bombardement de la base aérienne d’Akrotiri par les alliés iraniens. L’Espagne, la Grèce et l’Italie ont proposé leur soutien naval à cette installation militaire.

Londres doit garantir que « les bases britanniques à Chypre ne seront en aucun cas utilisées à d’autres fins que humanitaires », a exigé le président Nikos Christodoulides. Les États du Golfe, entraînés dans le conflit, pourraient comprendre cette position.

L’Espagne a-t-elle refusé aux États-Unis l’autorisation d’utiliser ses bases pour attaquer l’Iran ?

Alors que le Royaume-Uni s’est contenté de ne pas nous être montré coopératif, l’Espagne « a été terrible avec nous », a déclaré Trump lors de cette même rencontre avec le chancelier allemand Friedrich Merz à la Maison Blanche, au cours de laquelle il a lancé une pique à Starmer.

Le Premier ministre Pedro Sánchez a interdit au Pentagone d’utiliser des bases espagnoles dans le cadre de la guerre contre l’Iran, déclarant que les Espagnols « ne se rendront pas complices d’une action néfaste pour le monde par simple crainte de représailles ». Les hauts responsables de l’UE qui pensent que « faire preuve d’une obéissance servile et aveugle est une façon de diriger » sont tout simplement « naïfs », a-t-il souligné.

La réponse de Trump à la position provocatrice du dirigeant européen a été d’évoquer une possible occupation des sites militaires espagnols et s’ordonner au secrétaire au Trésor américain, Scott Bessent, de suspendre tout commerce avec Madrid. 

La porte-parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt, a ensuite laissé entendre que ces pressions avaient porté leurs fruits, mais le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, a démenti que Madrid ait cédé. « La position de Madrid n’a pas changé d’un iota », a-t-il déclaré à la radio Cadena SER.

Comment Merz a-t-il échoué en Europe ?

Trump s’en prenait violemment aux dirigeants européens tandis qu’un Merz impassible, qui s’était rendu à Washington quelques jours après les premières attaques contre l’Iran pour discuter des droits de douane et de la levée des sanctions américaines contre la filiale du géant pétrolier russe Rosneft contrôlée par son gouvernement, ne pouvait qu’écouter.

« Comment allons-nous traiter l’Allemagne ? Je pense qu’il faut les frapper très, très fort », a plaisanté Trump, tandis qu’un conseiller détaillait les enquêtes menées sur les pratiques commerciales prétendument déloyales de Berlin et d’autres pays.

Merz a appuyé les critiques de Trump à l’égard de l’Espagne, affirmant que le pays freine l’OTAN en refusant de jouer son rôle au sein du bloc militaire et en s’opposant à l’augmentation des dépenses exigée par Washington. Le manque de solidarité européenne de Merz a été une « surprise » pour Madrid, a déclaré plus tard le ministre espagnol des Affaires étrangères, Albares, précisant avoir fait part de ce sentiment à son homologue allemand, Johann Wadephul.

Le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius, a affirmé que l’Iran avait joué un rôle destructeur sur le continent européen, car « les troupes russes combattent avec des armes iraniennes » en Ukraine.

L’UE est-elle réellement aux commandes ?

L’UE semble partager le raisonnement allemand selon lequel attaquer des nations souveraines est acceptable tant que c’est l’Occident qui le fait.

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, s’inquiétait de l’escalade que pourraient engendrer les attaques injustifiées de l’Iran contre ses partenaires régionaux . La chef de la diplomatie iranienne, Kaja Kallas, a déclaré que les dirigeants iraniens n’avaient désormais d’autre choix que de s’engager de bonne foi dans des négociations avec les nations qui ont juré de les tuer, eux et leurs successeurs, jusqu’à leur capitulation

Par ailleurs, des sources  à Bruxelles indiquent que Kallas et von der Leyen sont occupés par leur lutte pour le contrôle de la politique étrangère de l’UE, et que la cohérence de cette politique figure probablement moins parmi leurs priorités. 

La tentative de l’Occident de moraliser sur l’Ukraine l’a-t-elle laissé sans aucun argument valable ?

Les dirigeants occidentaux justifient l’armement et le financement de l’Ukraine à hauteur de centaines de milliards d’euros en affirmant que la Russie aurait lancé une « guerre d’agression non provoquée » contre son voisin.

La supériorité morale de l’Europe occidentale était fragile dès le départ. Au cours des huit années séparant les accords de Minsk de 2014 de l’escalade du conflit ukrainien en 2022, quelque 14 000 personnes ont été tuées dans le Donbass, selon l’International Crisis Group. C’est quatre fois plus que pendant les trente années de « Troubles » en Irlande du Nord.

Il convient également de rappeler le bilan des interventions militaires occidentales, justifiées par des motifs humanitaires et de sécurité nationale, notamment en Yougoslavie, en Irak et en Libye. Depuis 2022, la campagne israélienne à Gaza et l’occupation de facto de territoires syriens supplémentaires ont encore davantage érodé la légitimité des Occidentaux à donner des leçons.

Pour l’administration Trump, les militaires américains ne sont « plus des défenseurs » mais des « guerriers, entraînés pour tuer l’ennemi et briser sa volonté », comme l’a déclaré le secrétaire à la Guerre, Pete Hegseth.

Quelles sont les lignes de fracture qui divisent l’Ouest ? 

Plus tôt cette année, le Premier ministre canadien Mark Carney a expliqué comment l’« ordre fondé sur des règles » dirigé par l’Occident reposait depuis toujours sur une demi-tromperie maintenue par une adhésion de type soviétique de la part des nations bénéficiaires. 

Mais alors que les États-Unis bombardent des bateaux dans les Caraïbes, exigent une capitulation sans condition de l’Iran, créent un comité de paix quasi-ONU, enlèvent et assassinent des dirigeants et revendiquent le Groenland, il est temps de ne plus « vivre dans le mensonge » et de faire ensemble ce qui est juste, a-t-il exhorté.

La confusion et la peur profondes qui dictent la réponse de l’Europe à Washington laissent penser que toute déclaration à venir de l’Occident sur la guerre américano-israélienne contre l’Iran a peu de chances de contenir les mots « non provoquée »,  « illégale »,  « guerre » ou « agression ».

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