Quand j’étais élève à HEC j’avais à mon programme les oeuvres de Paul Valery.
Nous avions longuement disserté sur son affirmation célèbre:
« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. »
C’est la phrase d’ouverture,ce sont très exactement les premiers mots de son texte La Crise de l’esprit, publié en 1919 (initialement sous forme de deux lettres écrites pour une revue anglaise, l’Athenaeum, puis repris dans le recueil Variété en 1924).
Valéry a écrit cela juste après la Première Guerre mondiale, dans un moment de sidération intellectuelle face à la barbarie technologique et à l’autodestruction de l’Europe, berceau autoproclamé de la civilisation la plus avancée.
Voici l’extrait célèbre :
« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins ; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques…
Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit… »
C’était, vous le voyez, une méditation lucide et assez sombre, mais elle me convenait car j’ai toujours été pessimiste.
Valery insistait sur la fragilité des civilisations : elles ne sont pas éternelles, elles peuvent disparaître comme les civilisations antiques -Égypte, Mésopotamie, Rome, etc.- que l’on croyait immortelles .
La Grande Guerre a révélé que même la civilisation européenne, avec toute sa science, sa technique et sa soi disant culture raffinée, pouvait s’effondrer ou se suicider.
Cette phrase est devenue l’une des plus citées du XXᵉ siècle quand on parle de déclin, de crise civilisationnelle, de fin des certitudes ou de vulnérabilité des sociétés complexes.
Pourtant je ne l’entends guère en ces années alors que tout va dans le sens de cette destruction decrite par Paul Valery, avec les guerres, genocides, massacres, y compris le retour au risque de la prolifération nucléaire.
J’avais aussi en philosophie un professeur moniste, marxiste, Castex, homme de grande valeur et de colossale culture qui m’a initié au mouvement de l’Histoire , à la dialectique et au matérialisme historique et social. Castex prétendait que « lire la presse est la priere communiste du matin ». Non seulement je l’ai lue mais je l’ai faite et je crois que je la fait encore!
Tout ceci pour vous dire que je pratique tres peu la pensée bourgeoisie, immobiliste, figée, positive bien pensante dont la devise est « Ô temps suspend ton vol » !
Je suis en désaccord radical sur un point central de la thèse de Paul Valery , c’est quand il dit : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant… »
Je suis en désaccord car il est faux de dire que nous savons, non nous ne savons rien , le progrès humain a laissé une fois de plus place à l’oubli, à la regression , au « je n’en veux rien savoir ».
Le monde ne progresse pas il régresse et il sait de moins en moins de choses, il sait de moins en moins de toutes ces choses qui devraient faire partie du bagage collectif.
L’homme n’est pas bon et il est con.
Seul un travail considérable, un effort d’élévation critique individuel permettent d’échapper à cette terrible malédiction; dans son ensemble l’humanité ne progresse pas et la technique, la technologie, la science au lieu de faire progresser plongent les masses dans l’obscurantisme, surtout dans un monde inégalitaire ou les élites sont trop contentes d’enfoncer les peuples dans le développement inégal..
S i vous croyez que la technique fait progresser, lisez Jacques Ellul. Le progrès des technologies et des techniques dans le monde du capitalisme financiarisé finissant, luttant pour durer encore un peu, ce progrès fait reculer l’humanité.
Arthur Kachikan, docteur en sciences politiques arménien, vient de livrer le verdict le plus clair à ce jour sur la guerre iranienne de neuf jours. Il ne s’agit pas d’un simple conflit régional. C’est le séisme final qui ensevelit tout le système bâti par l’humanité après 1945.
THÈSE PRINCIPALE : TOUS LES PILIERS S’EFFONDRENT
Le droit international n’existe plus.
Le système des Nations Unies, la légitimité mondiale et l’opinion publique ont tous disparu.
Tous les traités de contrôle des armements, de l’INF au ABM en passant par Ciel ouvert, ont disparu.
La non-prolifération est terminée ; les armes nucléaires vont maintenant se répandre.
LE RÊVE LIBÉRAL EST MORT
Quatre cents ans, des penseurs, de Hobbes à Locke en passant par Stuart Mill, ont promis que les démocraties ne s’attaqueraient jamais les unes aux autres.
Cette promesse est morte dès l’instant où la principale démocratie a lancé cette guerre.
La Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne et l’OTAN se sont toutes alignées derrière elle.
La « fin de l’histoire » de Fukuyama est désormais officiellement enterrée aux côtés de la Société des Nations et du Concert européen.
LE CIMETIÈRE DES ORDRES MONDIAUX
Ce conflit nous fait traverser un cimetière : la Ligue de Wilson, la Nouvelle Pensée de Gorbatchev, le Nouvel Ordre Mondial de Bush, même MAGA.
Tous les idéaux d’équilibre, de sécurité commune et de compromis ne sont plus que des pierres tombales.
Les libéraux mêmes qui prêchaient ces règles les ont eux-mêmes détruites.
Arthur Kachikan affirme que nous nous trouvons sur la tombe fraîchement creusée de toutes les idées que l’humanité ait jamais eues pour mettre fin à la guerre, et que ceux qui prétendaient défendre la démocratie sont ceux qui tiennent la pelle.
Cette guerre marque la fin du monde tel que nous le connaissons.