Le monopole symbolique de la télévision : Pierre Bourdieu et sa critique des médias comme menace pour la démocratie
Dans son ouvrage Sur la télévision (1996), issu de deux conférences prononcées au Collège de France, Pierre Bourdieu déploie une analyse sociologique redoutable du champ médiatique. Celle ci a été complété par ses debats avec Jean Marie Cavada et Guillaume Durand lesquels , soit dit en passant n’ont strictement rien compris a ce que Bourdieu voulait essayer de faire comprendre; « quand on lui montre le ciel, l’imbécile regarde le doigt »!
Au cœur de cette critique figure une citation devenue célèbre, souvent reprise sous une forme légèrement simplifiée : « La télévision a un monopole de fait sur la formation des cerveaux. Or en mettant l’accent sur les faits divers, en remplissant ce temps par du vide, du rien, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques. »
Cette formulation, proche du texte original de Bourdieu (« La télévision a une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d’une partie très importante de la population. Or, en mettant l’accent sur les faits divers, en remplissant ce temps rare avec du vide, du rien ou du presque rien, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques »), condense l’essence de sa réflexion sur les mécanismes invisibles de domination symbolique exercés par la télévision.
Le contexte théorique : le champ journalistique et la violence symbolique
Bourdieu, sociologue de la reproduction sociale, ne voit pas les médias comme de simples diffuseurs d’information. Pour lui, le journalisme constitue un champ relativement autonome, mais soumis à des contraintes économiques croissantes (audimat, concurrence, annonceurs).
Dans Sur la télévision et l’essai qui l’accompagne « L’emprise du journalisme », il montre comment ce champ exerce une forme de violence symbolique : il impose une vision du monde qui paraît naturelle, tout en masquant les rapports de pouvoir.
La télévision, média de masse par excellence dans les années 1990, occupe une position centrale. Elle n’informe pas seulement ; elle forme, formate les esprits et la psyché .
Bourdieu insiste : elle dispose d’un « monopole de fait » sur la construction des représentations collectives pour la plus partie de la population, notamment celle qui ne lit pas la presse écrite sérieuse.
Les faits divers : diversion et « vide » informatif
Bourdieu commence par une observation simple et percutante : les faits divers (crimes, drames, scandales mineurs) ont toujours été la « pâture préférée » de la presse à sensation. Mais avec le règne de l’audimat, ils envahissent les journaux télévisés, y compris sur les chaînes généralistes. Pourquoi ? Parce qu’ils sont omnibus : ils intéressent « tout le monde » sans choquer personne, sans enjeu politique réel, sans diviser. Ils créent du consensus artificiel tout en prenant un temps précieux.
Or, le temps à la télévision est une « denrée extrêmement rare ». Remplir ce temps avec du « vide » ou du « presque rien » (sang, sexe, drame sans conséquence) n’est pas neutre : c’est une action symbolique de diversion sociale .
Comme le prestidigitateur attire l’attention sur autre chose que son tour, la télévision détourne les regards des informations essentielles – économiques, politiques, internationales – qui permettraient aux citoyens de comprendre les enjeux et d’exercer pleinement leurs droits démocratiques.
Résultat : une division sociale de l’information se creuse.
D’un côté, une élite qui lit Le Monde, les quotidiens dits sérieux ou la presse internationale ; de l’autre, une grande partie de la population dont le « bagage politique » se réduit à ce que diffuse la télévision – c’est-à-dire presque rien, hormis des visages et des expressions qu’elle décode de façon simpliste et superficielles , mais qui ne suffisent pas à une compréhension rationnelle du monde.
L’emprise de l’audimat, de la profitabilité et la censure invisible
Cette logique n’est pas accidentelle. Elle découle de la soumission du champ journalistique à la logique marchande des grands groupes capitalistes . L’audimat devient « le jugement dernier du journaliste ». Sous pression concurrentielle, toutes les chaînes convergent vers les mêmes formats : faits divers, sport, spectacles. La concurrence, loin de diversifier, homogénéise les contenus.
Bourdieu parle même de censure symbolique invisible : pas de dictature directe, mais des mécanismes anonymes (peur de perdre l’audience, autocensure, pression des annonceurs) qui font de la télévision un « formidable instrument de maintien de l’ordre symbolique ».
Les débats télévisés eux-mêmes deviennent inégalitaires : professionnels de la parole face à des « amateurs » (grévistes, citoyens ordinaires), sans que le présentateur rétablisse l’équilibre.
Une menace directe pour la démocratie
En écartant les informations pertinentes, la télévision ne fabrique pas seulement de l’ignorance ; elle fabrique de l’impuissance politique. Le citoyen privé de clés d’intelligibilité ne peut plus exercer ses droits démocratiques de manière éclairée. Pire : il intériorise cette vision du monde comme naturelle.
C’est là que la violence symbolique opère pleinement : les dominés acceptent leur domination parce qu’elle leur paraît évidente, naturelle, dans l’ordre des choses !