Alastair Crooke : « L’Iran impose des conditions d’accès au détroit d’Ormuz et prépare une guerre de longue haleine »
Analyse exclusive – Entretien avec Glenn Diesen (20 mars 2026)
Dans une interview éclairante, l’ancien diplomate britannique et fondateur du Conflicts Forum, Alastair Crooke, décrit une riposte iranienne mûrement préparée depuis vingt ans. Loin d’être improvisée, la stratégie de Téhéran combine frappes militaires calibrées, pression économique et choc psychologique pour épuiser les capacités américano-israéliennes et inverser le rapport de force au Moyen-Orient.
1. Un plan en phases, conçu pour durer
Crooke insiste : « Ils ont planifié cela depuis 20 ans en raison de la probabilité qu’ils aient un jour à affronter une guerre avec les États-Unis. »
L’Iran ne déploie pas tout son arsenal d’un coup. Il dose ses missiles sophistiqués (y compris les hypersoniques Fattah-2) pour que l’effet maximal arrive au moment où les stocks d’interception occidentaux et israéliens s’épuisent (phase de « depletion » prévue dans 2 à 3 semaines).
Objectif : militaire, mais surtout psychologique – « briser la psyche israélienne » et saper la confiance occidentale. L’Iran est aujourd’hui plus uni qu’à aucun moment depuis 1979 ; la population reste debout sur les places pendant les attaques.
2. Le détroit d’Ormuz :
une nouvelle règle du jeu mondial Le point central de l’intervention est le contrôle conditionnel du détroit. L’Iran a ouvert un nouveau chenal réglementé près de l’île de Kish pour inspection visuelle des navires. Crooke explique :
« Vous n’obtiendrez pas le passage pour toute cargaison qui est négociée en dollars américains. »
- Les navires doivent obtenir une licence et payer en yuan.
- Les pétroliers chinois passent librement ; ceux de l’Inde, du Pakistan, de la Malaisie aussi… à condition d’accepter les nouvelles règles.
- Lloyd’s of London a déjà reconnu le système.
L’Iran ne ferme pas complètement le détroit (ce qui ferait trop mal à tout le monde), mais il le régule : il peut réduire le flux pour infliger de la douleur sans provoquer d’effondrement total. Les Émirats arabes unis n’ont que 10 jours de réserves alimentaires ; le Qatar a déclaré force majeure après les dégâts sur ses installations de liquéfaction.
Le point de passage vital pour 20 % du pétrole mondial, désormais sous contrôle iranien sélectif.
3. Attaques ciblées sur l’infrastructure énergétique du Golfe
L’Iran a déjà frappé les installations énergétiques (et non les ports ou les terminaux) de cinq États du Golfe, notamment les structures de liquéfaction au Qatar. Reconstruction estimée à plus de cinq ans.
Crooke souligne que les États du Golfe doivent désormais choisir leur camp : payer des frais de passage (ex. : 2 millions de dollars pour un navire pakistanais), accepter le yuan, ou subir le blocus partiel.
4. Trump, la propagande et le piège
Selon Crooke, Trump a approuvé les frappes sur les champs gaziers (South Pars) et les sites nucléaires (Bushehr), mais tente aujourd’hui de s’en distancier en blâmant Israël publiquement (après un avertissement de Kushner sur la colère des pays du Golfe).
Washington et Tel Aviv diffusent une narrative de « victoire totale » : « L’Iran s’effondre, nous avons détruit son programme nucléaire et balistique ». Crooke balaie cela : « C’est de la propagande pure, comme après la guerre de 1967 ». Les images israéliennes montrent très peu de débris et la presse hébraïque est censurée (5 ans de prison pour filmer les dégâts).Trump espérait une guerre courte ; il est désormais face à une réalité qu’il n’avait pas anticipée. L’idée d’envoyer 2 500 Marines pour « rouvrir » le détroit est qualifiée de « délirante » par Crooke.
5. Risques existentiels pour Israël et les États-Unis
- Israël : confrontation existentielle lorsque les missiles hypersoniques à ogives de 2 tonnes arriveront en nombre. Le soutien populaire à 93 % repose sur une illusion entretenue par Netanyahu et Trump.
- États-Unis : fractures internes (America First vs néocons) amplifiées ; une guerre longue avec casualties serait catastrophique en année électorale.
Crooke conclut : « Les roues se détachent de toute cette affaire. C’est en train de spiraller hors de contrôle. »
La capacité de dissuasion de l’IRAN est intacte et prête pour la phase finale.
Conclusion de Crooke
L’Iran a retourné la stratégie américaine de « squeeze » (étranglement des adversaires via les points de passage) contre ses auteurs. Le monde doit désormais choisir : dollars ou yuan, alignement ou exclusion du chenal d’Ormuz.
Ce qui était censé être une opération punitive rapide est devenu, selon l’ancien diplomate, une guerre de longue durée qui redessine l’ordre énergétique et monétaire mondial.
EN PRIME