Pétrodollars : le grand mythe décrypté – Brad Setser explique pourquoi les flux étaient déjà morts avant la crise d’Ormuz
Dans un long thread très technique mais limpide, Brad Setser, senior fellow au Council on Foreign Relations et l’un des meilleurs spécialistes mondiaux des flux de capitaux et des balances des paiements, démonte le mythe des « pétrodollars » qui alimente tant de débats passionnés.
Son constat est sans appel : avant même le blocage du détroit d’Ormuz, les flux de pétrodollars avaient pratiquement disparu.
« Rien ne produit plus de discussions enflammées et, à mon expérience, moins d’insights. Les mythes l’emportent sur les faits, car les données réelles sont un peu obscures », écrit-il en introduction.
1. À 60-70 $ le baril, plus de gros surplus pétroliers
Les deux plus gros exportateurs (Arabie saoudite + Russie ≈ 15 millions de barils/jour) ne généraient plus de pétrodollars, ni pétroeuros ni petroyuan. Le déficit extérieur saoudien compensait largement le surplus russe.
Résultat : solde net quasi nul pour les principaux acteurs.
Les graphiques qu’il partage sont éloquents :
- Le surplus cumulé du Moyen-Orient est énorme sur 50 ans, mais les flux annuels récents sont minuscules.
- Le solde courant des pays du Golfe (Arabie + Koweït + Qatar) est tombé très bas, voire négatif par périodes, et les réserves de change ne se reconstituent plus vraiment.
2. Les pétrodollars… étaient en réalité des pétro-actions
Les pays du Golfe ne placent plus leurs éventuels excédents en dépôts liquides ou bons du Trésor américain. Ils investissent massivement dans les actions (cotées ou non cotées via leurs fonds souverains).
Setser insiste :
- La majeure partie des « pétrodollars » était en fait des pétro-equities.
- L’Arabie saoudite a même emprunté sur les marchés obligataires mondiaux pour financer l’achat d’actions et grossir son fonds souverain (PIF), pour rivaliser avec le Qatar Investment Authority, Koweït Investment Authority et Abu Dhabi Investment Authority.
- Conséquence : Riyad ne fournit plus de dollars « frais » aux banques internationales ni de financement stable au déficit budgétaire américain.
3. Les vrais surplus mondiaux sont asiatiques, ils ne sont pas d’origine pas pétroliere
Setser montre sans ambiguïté où se trouvent aujourd’hui les grands excédents.
- Chine : environ 1 000 milliards de dollars .
- Autres économies asiatiques excédentaires : +500 milliards.
- Total Asie ≈ 1 400 milliards avant le choc pétrolier.
Ce sont ces surplus qui alimentaient les eurodollars (dollars offshore) via les exportateurs chinois et les banques d’État chinoises.
Pas les pays du Golfe.
Seuls subsistent de modestes flux pétroliers : GCC-3 (Émirats inclus) + Norvège ≈ 200-250 milliards par an, dirigés vers les actions et non vers les liquidités dollar.
4. Que change le choc actuel avec Ormuz?
Setser passe en revue les gagnants et perdants :
- Gros perdants potentiels : Irak, Koweït, Qatar, Émirats (≈ 10 mb/j exportés, coupés). Ils vont devoir puiser dans leurs réserves.
- Arabie : elle peut survivre si elle maintient >5 mb/j via le pipeline Est-Ouest ; un prix plus élevé compense les volumes moindres, mais pas de gros surplus sans baril à 100 $+.
- Gros gagnants : Russie (et Asie centrale), Norvège (surtout avec la perte de gaz qatari), Canada, Colombie, Équateur, Brésil…
- Mais attention : la plupart de ces pays ne généreront pas de pétrodollars massifs. La Russie ne les placera pas en dollars. Le Canada achètera des biens manufacturés. Le Brésil couvrira son déficit et paiera ses intérêts.
Résultat net : moins d’eurodollars qui circulent à Hong Kong et Singapour et donc moins de liquidités offshore.
L’Asie reste cependant dominante : même un choc de +100 $ le baril ne réduit son surplus que de moitié environ.
Conclusion de Setser
« Le grand flux de pétrodollars vers les banques globales ou le financement du déficit américain ? C’était déjà terminé depuis longtemps. »
Le choc va surtout profiter à la Russie sanctionnée mais qui vend son pétrole quand même , réduire les surplus européens et asiatiques (via la facture énergétique), et créer des tensions pour les importateurs (Turquie, Inde, Pakistan…).
Mais le « recyclage pétrodollar » qui était censé soutenir le dollar et Wall Street était déjà à l’agonie. Les mythes persistent, les données montrent autre chose.