Le yuan (RMB) deviendra un jour une monnaie de réserve- avec ajout

Le post ci dessous résume bien l’interview récente de Kenneth Rogoff (économiste de Harvard, ex-chef économiste du FMI) dans le South China Morning Post.

Rogoff dit que le yuan (RMB) deviendra une monnaie de réserve d’ici 5 ans ,pas juste un peu plus utilisée, mais un actif de réserve majeur aux côtés du dollar et de l’euro.

Ses raisons principales :

  1. La politique fiscale US + les guerres commerciales affaiblissent le statut « ancre mondiale » du dollar. On entre dans un monde multipolaire.
  2. Il devient « contre-nature » que l’Asie reste ultra-dollar-centrique alors que la Chine est le premier partenaire commercial de la région.
  3. Il anticipe un choc style « Nixon Shock » : l’Asie bascule vers un bloc yuan.

Rogoff ajoute que ça n’exige pas une ouverture totale du compte de capital chinois : il suffit d’ouvrir vraiment le marché obligataire d’État aux étrangers + des marchés à terme/ swaps de taux sophistiqués.

Et il y a une faim énorme d’investisseurs pour diversifier hors dollar.

Mon avis personnel 5 ans me paraît optimiste.

Certes divers points jouent en sa faveur :

  • La diversification hors dollar est réelle (les banques centrales cherchent des alternatives depuis des années).
  • La Chine pousse fort (CIPS, Belt & Road, accords bilatéraux, et maintenant l’appel explicite du président).
  • L’Asie est effectivement de plus en plus « China-centric » pour le commerce.

Mais les gros freins qui restent :

  • Contrôles de capitaux : même si Rogoff dit que ce n’est pas bloquant, l’histoire montre que les vrais investisseurs veulent de la liquidité, de la convertibilité
  • Triffin dilemme : pour que le yuan soit vraiment une monnaie de réserve, la Chine devra probablement courir des déficits courants importants à un moment (comme les USA aujourd’hui). Or elle est structurellement excédentaire.
  • Réseaux et inertie : le dollar bénéficie d’un effet réseau énorme (facturation du pétrole, dette mondiale, marchés profonds, Fed comme prêteur en dernier ressort).
  • Changer prend du temps, même avec la meilleure volonté du monde.
  • Contexte chinois actuel : croissance plus lente, crise immobilière pas terminée, démographie… rentabilité insuffisante du capital

EN PRIME

Concilier le statut de monnaie de réserve (comme le yuan/RMB) avec un excédent commercial structurel de la Chine, en lien direct avec le débat Rogoff et le dilemme de Triffin.

Rappel du dilemme de TriffinRobert Triffin (années 1960) a montré que pour qu’une monnaie nationale devienne une monnaie de réserve mondiale :

  • Le monde a besoin de liquidités dans cette monnaie (pour le commerce, les réserves des banques centrales, les investissements).
  • Cela oblige le pays émetteur à fournir ces liquidités → généralement via un déficit de la balance courante (ou des déficits de balance des paiements), qui injecte la monnaie à l’extérieur.

Exemple classique : les États-Unis ont un déficit commercial chronique depuis des décennies, ce qui permet au dollar de circuler partout. Mais cela crée une tension à long terme (confiance vs besoins internes).

Pour la Chine (excédent commercial massif : record de ~1,2 trillion USD en 2025, et excédent de compte courant ~735 milliards USD), c’est l’inverse : elle accumule des actifs étrangers (réserves, investissements) plutôt que d’injecter massivement du yuan à l’extérieur.

Comment la Chine peut-elle contourner ou atténuer ce dilemme ?

Plusieurs mécanismes permettent un rôle de réserve sans passer par un déficit courant massif :

  1. Excédent via le compte de capital (sorties nettes de capitaux chinois)
    La Chine peut continuer à avoir un fort excédent courant, tout en exportant du yuan via :
    • Investissements directs à l’étranger (Belt & Road, acquisitions).Prêts en yuan aux pays partenaires.Swaps de devises avec d’autres banques centrales (déjà très développés par la PBoC).Émission d’obligations en yuan (panda bonds, dim sum bonds) achetées par des étrangers.
    Dans ce cas, le yuan sort via des flux financiers plutôt que via un déficit commercial. Le compte courant reste excédentaire, mais le compte financier montre des sorties nettes ce qui équilibre globalement la balance des paiements.
  2. Rôle régional/asiatique plutôt que mondial pur
    Kenneth Rogoff insiste sur cela : le yuan n’a pas besoin d’être « le » dollar mondial tout de suite. Il peut devenir la monnaie pivot en Asie (où la Chine est le premier partenaire commercial de la plupart des pays).
    Dans un bloc régional, l’excédent chinois avec l’Asie peut être recyclé en yuan (facturation du commerce en RMB, réserves asiatiques en yuan) sans nécessiter un déficit global énorme. C’est plus facile et plus rapide que de concurrencer le dollar partout.
  3. Ouverture contrôlée des marchés financiers (sans pleine convertibilité)
    Rogoff souligne que ce n’est pas obligatoire d’ouvrir totalement le compte de capital :
    • Ouvrir le marché obligataire d’État chinois aux investisseurs étrangers.
    • Développer des marchés à terme, swaps de taux, et instruments liquides en yuan.
    • Cela permet aux banques centrales et fonds souverains d’acheter et de détenir du yuan/obligations chinoises comme réserve, sans que la Chine doive « inonder » le monde de yuan via des déficits.
  4. Rôle de l’or et des actifs réels comme « ancre de confiance »
    La Chine accumule massivement de l’or (officiellement + achats non déclarés présumés).
    Cela crée une confiance alternative : les pays qui détiennent du yuan peuvent le « sécuriser » indirectement via des swaps yuan/or ou via le Shanghai Gold Exchange (qui permet de trader l’or en yuan).
    Ce n’est pas un retour à l’étalon-or classique, mais cela réduit la dépendance à la seule confiance fiduciaire (comme le dollar post-1971). Certains analystes y voient une stratégie pour rendre le yuan plus attractif comme réserve sans sacrifier l’excédent.
  5. Diversification et système multipolaire
    Dans un monde à plusieurs monnaies de réserve (dollar + euro + yuan + autres), le besoin de liquidités en une seule monnaie diminue. Chaque pays peut courir un excédent avec certains partenaires et un déficit avec d’autres.
    La Chine peut aussi promouvoir les SDR (droits de tirage spéciaux du FMI) ou des arrangements bilatéraux/multilatéraux (BRICS+) pour alléger la pression sur une seule monnaie.

Limites et réalisme

  • Inertie et confiance : Même avec ces mécanismes, le yuan reste freiné par les contrôles de capitaux, la gouvernance (rule of law), et le risque politique. Les vrais investisseurs en réserves veulent de la liquidité profonde, de la convertibilité prévisible et de la stabilité.
  • 2025-2026 en pratique : La Chine affiche un excédent courant record malgré les tensions commerciales. Elle compense par des sorties de capitaux et une poussée d’internationalisation du RMB (CIPS, accords de swap, facturation en yuan en hausse).
  • Beaucoup d’économistes (y compris des études BIS ou académiques) estiment que le dilemme de Triffin est moins absolu qu’on ne le dit : un pays excédentaire peut jouer un rôle de réserve important via les flux financiers et un usage régional, sans forcément basculer en déficit courant permanent.

En résumé :
La Chine ne suit pas le modèle « déficit courant pour fournir des liquidités ». Elle mise plutôt sur :

  • Exportation de yuan via investissements et prêts,
  • Ouverture progressive des marchés financiers,
  • Ancrage de confiance via l’or et les actifs réels,
  • Un leadership régional asiatique d’abord.

C’est cohérent avec la vision de Rogoff : le yuan peut devenir une monnaie de réserve majeure (surtout en Asie) sans copier exactement le parcours du dollar.

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