Les valorisations boursières : faut-il regarder les 20 dernières années ou les 40 ? Un échange décisif entre Isabelnet et Bruno BertezDans un post publié ce 1er avril 2026, le compte Isabelnet (@ISABELNET_SA), spécialiste reconnu des prévisions de marché, met en lumière l’état actuel des valorisations mondiales des actions.
Malgré un léger repli récent, les multiples de cours/bénéfices (P/E) à 12 mois forward restent élevés, particulièrement aux États-Unis. Le graphique qu’il partage (Exhibit 26 de Goldman Sachs / FactSet) est parlant :
- États-Unis : P/E forward à 20,5 (largement au-dessus de la médiane des 20 dernières années).
- États-Unis hors Big Tech : 19,2.
- Monde (AC World) : 17,6.
- Europe : 13,9, etc.
Le message d’Isabelnet est nuancé mais optimiste : « Despite the pullback, US and global equity valuations remain elevated, with earnings momentum carrying the load. As long as companies keep delivering, those rich multiples may continue to hold up. » Autrement dit, les entreprises portent le marché sur leurs épaules. Tant que les bénéfices suivent, les valorisations élevées peuvent se justifier.
C’est là qu’intervient Bruno Bertez (
@BrunoBertez), ancien patron de presse, analyste financier chevronné et fondateur de La Tribune.
Sa réponse, concise mais lourde de sens, constitue un véritable correctif historique :
« The current PEs must be compared first of all to the PEs of the last 40 years which correspond to the era of financialization/deregulation and to the very long-term PEs of before financialization, because financialisation can die. »
Traduction : « Les P/E actuels doivent d’abord être comparés à ceux des 40 dernières années – qui correspondent à l’ère de la financiarisation et de la dérégulation – et aux P/E de très long terme d’avant la financiarisation, car la financiarisation peut mourir. »
Pourquoi ce commentaire est-il important ?
Bruno Bertez pointe un biais méthodologique fréquent chez les analystes modernes : se limiter à une fenêtre de 20 ans revient à comparer la situation actuelle à une période déjà anormalement élevée.
Cette période (depuis les années 1980-1990) coïncide avec :
- la libéralisation des marchés financiers,
- la baisse structurelle des taux d’intérêt,
- l’explosion de la dette,
- la primauté de la valeur actionnariale et des rachats d’actions.
Autrement dit, on compare les valorisations d’aujourd’hui à une bulle qui dure depuis quatre décennies.
Si l’on remonte plus loin (années 1950-1970 par exemple), les P/E médians étaient souvent situés entre 12 et 16, même en période de forte croissance.
La financiarisation a créé un nouveau régime de valorisation… qui n’est pas éternel.
Bertez rappelle une vérité souvent oubliée : la financiarisation n’est pas une loi de la nature.
Elle peut s’essouffler, se retourner ou même disparaître sous l’effet de changements structurels (retour de l’inflation, remontée durable des taux, régulation accrue, réindustrialisation, etc.).
Si ce régime venait à s’inverser, les multiples « normaux » ne seraient plus ceux des 20 ou 40 dernières années, mais ceux d’avant.
Ce que cela change pour les investisseurs
- Risque de myopie : juger les marchés « chers » ou « raisonnables » uniquement sur la base des 20 dernières années revient à valider un régime qui pourrait être en train de toucher à sa fin.
- L’importance des bénéfices : Isabelnet a raison de souligner que les résultats d’entreprises restent le moteur principal. Mais Bertez ajoute une couche : même avec de bons bénéfices, le marché peut dévaluer fortement les multiples si le cadre macro-financier change.
- Perspective longue : un investisseur avisé doit toujours avoir deux grilles de lecture – la grille « financiarisation » (20-40 ans) et la grille « régime normal » (siècle entier). Aujourd’hui, les P/E américains flirtent avec les niveaux les plus hauts de l’histoire hors périodes de bulle extrême.
Cet échange, en apparence technique, est en réalité profondément philosophique.
Il oppose deux visions du marché : celle qui voit la financiarisation comme un état permanent et celle qui la considère comme une parenthèse historique potentiellement réversible.
Bruno Bertez, avec sa phrase lapidaire, nous invite à ne pas oublier l’Histoire.
Dans un monde où les algorithmes et les modèles quantitatifs regardent souvent seulement les 20 dernières années de données, ce rappel est salutaire.
La financiarisation peut mourir. Comme le disent souvent Bertez et Ray Dalio, les civilisations sont mortelles.. les cycles du credit ne sont pas éternels ils durent en moyenne 75 à 80 ans; Et celui ci a debuté en 1945.
Et si elles meurent, les valorisations d’aujourd’hui pourraient soudain paraître… très différentes.A méditer avant d’acheter le prochain rallye.