Le paradoxe de l’Arabie Saoudite: plus d’excédents en dollars

BRAD SETSER

Analyse percutante de Brad Setser sur la situation financière de l’Arabie saoudite en 2025

Dans un thread publié le 1er avril 2026 sur X, Brad Setser, senior fellow au Council on Foreign Relations et spécialiste reconnu des flux de capitaux et de la dette souveraine, livre une analyse claire et chiffrée de la balance des paiements saoudienne.

Son constat est sans ambiguïté : le recyclage classique des pétrodollars – ce mécanisme historique par lequel les exportations de pétrole des pays du Golfe alimentaient les marchés financiers mondiaux en dollars – est en train de s’inverser.

Un seuil de rentabilité du pétrole toujours élevé : environ 100 dollars le baril

Setser commence par un chiffre clé issu des données de balance des paiements 2025 publiées par l’Arabie saoudite. Malgré une production et des exportations de brut et de produits pétroliers d’environ 7 millions de barils par jour, le prix de break-even du compte courant reste stable autour de 100 dollars le baril.

Pour rappel, ce seuil correspond au prix du pétrole nécessaire pour que les recettes d’exportations pétrolières couvrent l’ensemble des autres postes du compte courant (importations, services, revenus, transferts).

En dessous de ce niveau, l’Arabie saoudite enregistre un déficit du compte courant.

Setser illustre ce point avec un graphique qui montre l’évolution historique de ce seuil depuis plusieurs années : il reste remarquablement élevé, bien supérieur à celui de nombreux autres exportateurs de pétrole.

Malgré un déficit du compte courant, Riyad continue d’acheter des actions étrangères

Deuxième observation majeure : même en situation de déficit du compte courant, le royaume continue d’investir massivement à l’étranger, notamment en actions.

La Vision 2030 et les ambitions du Prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS) passent par une diversification économique qui nécessite des capitaux… et donc des sorties de dollars.

Setser note que le Public Investment Fund (PIF) et d’autres entités saoudiennes maintiennent une stratégie d’achat d’actifs étrangers, même si c’est à un rythme légèrement réduit par rapport aux années fastes.

L’inversion du recyclage des pétrodollars : l’Arabie saoudite emprunte à l’étranger! Pour financer à la fois son déficit courant et ses investissements extérieurs, Riyad a émis environ 75 milliards de dollars d’obligations auprès d’investisseurs étrangers en 2025 et probablement un peu plus via des prêts bancaires internationaux.

C’est l’exact inverse du schéma classique des années 1970 : au lieu d’accumuler des surplus pétroliers et de les recycler en achats d’obligations américaines ou en dépôts bancaires, l’Arabie saoudite devient importatrice nette de capitaux. Elle émet de la dette en dollars pour maintenir son rythme d’investissement.

Setser résume ce retournement historique en une formule percutante : « C’est le contraire du recyclage des pétrodollars des années 1970. » Un bilan extérieur de plus en plus en « levier » (endetté)

Autre élément important : le bilan extérieur de l’Arabie saoudite se tend. La dette extérieure (publique et para-publique) dépasse légèrement les réserves de change officielles. Certes, le royaume dispose encore d’importants actifs non-réserves (participations du PIF, fonds souverains, etc.), mais la structure de son bilan devient plus risquée et plus dépendante des conditions de financement internationales.

Setser présente un graphique comparant dette extérieure et réserves qui illustre clairement ce léger déséquilibre.

Perspectives pour 2026 : incertitudes sur le deuxième trimestre. L’économiste reste prudent pour 2026. Le premier trimestre ne devrait pas différer fondamentalement de 2025.

Tout dépendra du deuxième trimestre :

  • le maintien des exportations grâce à l’oléoduc Est-Ouest,
  • et surtout la capacité de l’Arabie saoudite à vendre son pétrole à un prix supérieur au Brent (grâce à la proximité de l’Asie, très gourmande en carburants).

Si ces conditions se réalisent, le compte courant pourrait s’approcher de l’équilibre.

Mais Setser multiplie les « si » : tout repose sur la production, les prix et la demande asiatique.

Les ambitions domestiques de MBS (diversification, mégaprojets, dépenses sociales) sont extrêmement coûteuses. L’Arabie saoudite affiche l’un des seuils de rentabilité pétrolière les plus élevés parmi les grands exportateurs. Conséquence géo-économique majeure : le royaume n’agit plus comme une source nette de liquidités en dollars pour les marchés mondiaux et les banques internationales.

Il se comporte désormais davantage comme un fonds d’investissement leveragé : un acteur qui investit massivement, mais qui doit aussi emprunter pour equilibrer ses comptes.

Un tournant discret, mais structurel, dans l’histoire du « petrodollar ».

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