Le détroit d’Ormuz n’est pas un outil pour mettre fin à la guerre, mais plutôt un moyen pour l’Iran de tirer profit de l’après-guerre.

Le détroit d'Ormuz n'est pas un outil pour mettre fin à la guerre, mais plutôt un moyen pour l'Iran de tirer profit de l'après-guerre.

Trump se trompe encore s’il pense que Téhéran utilise le détroit comme monnaie d’échange en vue d’un cessez-le-feu, voire d’un allègement des sanctions.

Mohammad Eslami Zeynab Malakouti

4 avril 2026

Plus d’un mois après le début de la seconde guerre américano-israélienne contre l’Iran , deux faits sont devenus évidents.

Premièrement, le conflit porte désormais fondamentalement sur l’avenir du détroit d’Ormuz .

Deuxièmement, le dilemme du détroit d’Ormuz n’admet aucune solution militaire.

Les risques liés à toute opération visant à ouvrir le chenal dépassent largement ce que les stratèges américains avaient probablement imaginé, et les chances d’un succès décisif semblent faibles.

Comme l’ a récemment déclaré le président français Emmanuel Macron : « Nous n’avons jamais soutenu cette option, car elle est irréaliste. »

Les autorités iraniennes avertissent depuis longtemps qu’en cas d’attaque, le détroit d’Ormuz pourrait être fermé. L’Iran a désormais imposé des restrictions importantes au transit par ce détroit et a même ciblé plusieurs navires qui tentaient de le traverser. Cette action démontre l’influence considérable de l’Iran sur l’économie internationale.

Les dirigeants iraniens cherchent maintenant à transformer cette victoire tactique en un levier d’influence à long terme.

Trump a encore commis une erreur d’appréciation. Il cherche à gagner la bataille ; l’Iran, lui, vise la victoire dans la guerre. Dans le plan de Téhéran, le détroit n’est pas un instrument pour mettre fin au conflit, mais un élément permanent de son issue.

La zone grise : ni guerre ni paix

Le scénario le plus probable n’est ni une paix totale ni une guerre ouverte. Le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) devrait plutôt maintenir un contrôle de facto sur le détroit d’Ormuz, bénéficiant d’un large consensus au sein de l’échiquier politique iranien, incluant aussi bien les conservateurs que les réformistes.

Le transit restera restreint pour les navires liés aux États-Unis, à Israël ou à leurs alliés, tandis que les autres navires – notamment ceux de Chine , de Russie , d’Irak, de Turquie, de Thaïlande, du Pakistan et d’Inde – sont autorisés à passer dans le cadre d’un accord informel.

Un projet de loi relatif aux « dispositions de sécurité du détroit », actuellement en instance devant le Parlement iranien, prévoit des mesures accordant à l’Iran un contrôle accru sur le détroit, notamment en matière de sécurité de la navigation maritime, d’accords financiers et de réglementation des péages, d’exercice de la souveraineté iranienne et de coopération avec Oman.

Toutefois, du point de vue du droit international et des relations internationales, cet accord est loin d’être simple.

Le paysage juridique

Le détroit d’Ormuz est un détroit international régi par la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM) ; l’imposition de droits de passage est généralement interdite. Les redevances ne peuvent être perçues qu’en contrepartie de services spécifiques et doivent être appliquées sans discrimination.

Le principe du « passage en transit », qui permet aux navires de naviguer dans les détroits internationaux avec un minimum de restrictions, est largement accepté par les États. Il existe cependant une difficulté majeure : les États-Unis, Israël et l’Iran ne sont pas parties à la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM). Si nombre de ses règles de navigation sont largement considérées comme faisant partie du droit international coutumier, leur applicabilité demeure contestée, notamment par l’Iran, qui a explicitement rejeté le régime du passage en transit.

Certains juristes font valoir que, puisque l’Iran n’est pas partie à la CNUDM — et qu’une « ambiguïté considérable » subsiste dans le droit international coutumier concernant les détroits de moins de 24 milles marins de large situés entièrement dans les eaux territoriales d’un État côtier —, l’imposition de droits de passage par l’Iran pourrait être juridiquement défendable, à condition qu’ils ne constituent pas de simples « obstacles au passage » et qu’ils soient liés à des services réels tels que la sécurité, la surveillance environnementale ou la coordination de la navigation.

En pratique, l’Iran justifie sa position juridique sous la rubrique du « passage innocent », un principe qui remonte à la Convention de Genève de 1985.

La communauté internationale n’est pas restée silencieuse face aux restrictions imposées par l’Iran dans le détroit d’Ormuz. La résolution 2817 du Conseil de sécurité de l’ONU a condamné les actions de l’Iran contre les États du Golfe et son obstruction du détroit. Par ailleurs, Bahreïn a présenté au Conseil de sécurité de l’ONU un projet de résolution condamnant les restrictions iraniennes dans le détroit d’Ormuz. Toutefois, il est largement admis que la Chine et la Russie opposeraient vraisemblablement leur veto à toute résolution autorisant une action militaire contre l’Iran.

Du point de vue de Téhéran, les récents développements suggèrent une application sélective des normes juridiques internationales, car les actions militaires contre l’Iran — y compris les attaques contre ses infrastructures et une école à Minab, ainsi que les menaces persistantes d’escalade — n’ont pas suscité une condamnation équivalente.

La logique du contrôle permanent

Alors que Donald Trump a fixé au 6 avril la date limite pour la réouverture du détroit d’Ormuz par l’Iran, il a une fois de plus tenu des propos contradictoires. Dans son récent discours télévisé à la nation américaine, il a exhorté d’autres pays à assurer le contrôle du détroit, déclarant : « Ils doivent le chérir. Ils doivent se l’approprier et le chérir. »

Le président semble supposer que Téhéran utilise le détroit comme monnaie d’échange en vue d’un cessez-le-feu, voire d’un allègement des sanctions. Mais cette supposition pourrait être erronée.

L’Iran semble considérer le détroit non comme un outil pour mettre fin à la guerre, mais comme un enjeu crucial pour l’après-guerre. Depuis la guerre des douze jours en 2025, l’Iran a perdu avant tout sa capacité de dissuasion. Son programme de missiles garantissait depuis longtemps qu’Israël n’oserait pas attaquer unilatéralement. Il lui avait également permis de frapper plusieurs bases militaires américaines dans la région, contraignant les États-Unis et Israël à déployer les systèmes Patriot et THAAD à des niveaux sans précédent .

Téhéran a toutefois conclu que cette capacité de missiles, à elle seule, ne peut garantir la dissuasion. La solution envisagée est le contrôle permanent du détroit : assurer les services, percevoir les redevances et, surtout, sécuriser non seulement le golfe Persique, mais aussi un levier précieux sur l’économie mondiale.

L’Iran se perçoit-il comme stratégiquement isolé, faute de liens fiables avec la Russie ou la Chine pour l’aider dans une telle guerre ? Cela pourrait expliquer en partie la situation, mais le débat interne a dépassé cette question ancienne. Jusqu’à présent, sur le plan économique, le détroit d’Ormuz est également resté fermé à l’Iran . Après la guerre, l’Iran tentera probablement de réintégrer l’économie internationale en concluant discrètement, mais crucial, un accord avec la quasi-totalité des pays : un passage sécurisé à travers le détroit d’Ormuz en échange de la reconnaissance du nouveau cadre iranien et d’un versement d’indemnités.

L’Iran n’utilisera plus ses anciens circuits de transfert de fonds basés aux Émirats arabes unis ; il privilégiera le maintien de relations bilatérales avec chaque pays. Certains analystes estiment que les recettes iraniennes issues des droits de passage du détroit pourraient à terme dépasser celles provenant des exportations de pétrole.

Le dilemme des voisins du Golfe

Le plan iranien concernant le détroit d’Ormuz se heurte à son défi le plus immédiat non pas à Washington ou à Tel Aviv, mais dans les capitales mêmes du Golfe persique.

Les voisins mêmes dont les navires emprunteraient le détroit — et dont les économies dépendent de son ouverture — sont aussi les rivaux régionaux de l’Iran. Cela complique toute tentative unilatérale iranienne d’imposer un nouveau régime de transit. Paradoxalement, Téhéran pourrait se montrer disposé à discuter des demandes d’indemnisation de guerre formulées par les Émirats arabes unis, le Qatar, l’ Arabie saoudite , le Koweït et Bahreïn, en leur proposant des réductions sur les droits de passage.

L’Iran pourrait également être disposé à relancer une version révisée de l’Initiative de paix d’Hormuz ( HOPE ), un cadre peu connu proposé initialement par Téhéran en 2019. Cette initiative réunissait à l’origine huit pays : l’Arabie saoudite, l’Irak, Oman, les Émirats arabes unis, le Koweït, le Qatar, Bahreïn et l’Iran. Elle visait à instaurer une sécurité durable et locale dans le Golfe persique en favorisant un dialogue et une coopération intrarégionaux inclusifs entre les États, fondés sur les principes de bon voisinage et de non-ingérence.

Au-delà du cadre multilatéral, l’Iran proposera à Oman un rôle spécifique au sein du nouveau mécanisme de transit, sur le modèle des autorités gérant les canaux de Panama ou de Suez. Oman reste pour l’instant silencieux, mais devrait y adhérer une fois la guerre terminée. La viabilité d’une telle stratégie est une autre question. Mais c’est bien celle que l’Iran semble privilégier.

Pour les États du Golfe, le choix pourrait finalement se résumer à négocier une place dans le nouvel ordre iranien ou à assister à sa mise en place sans eux. L’Iran sait que son avenir repose sur la construction de la paix, ou du moins sur sa proposition. Le détroit d’Ormuz pourrait bien être la clé de cette paix pour l’Iran.

Mohammad Eslami

Mohammad Eslami est doctorante et chercheuse à l’Université de Téhéran. Elle est co-autrice de « La Seconde Europe », une étude sur les négociations nucléaires irano-européennes, et a été rédactrice en chef de la revue diplomatique Khorasan, accompagnant régulièrement les négociateurs iraniens lors des pourparlers nucléaires du JCPOA.

Zeynab Malakouti

Zeynab Malakouti est chercheuse principale au Global Peace Institute et chercheuse associée au Middle East Institute de l’Université nationale de Singapour. Elle est titulaire d’un doctorat en droit international de l’Université de Leeds (Royaume-Uni). Auparavant, elle a été professeure adjointe et directrice du département des droits de l’homme à la Chaire UNESCO pour les droits de l’homme, la paix et la démocratie en Iran.Les opinions exprimées par les auteurs de Responsible Statecraft ne reflètent pas nécessairement celles du Quincy Institute ou de ses 

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