Editorial: face à la question grecque, il faut sortir de la morale

Nous avons renoncé à suivre au jour le jour l’actualité du conflit grec. Notez que nous qualifions cette affaire de « conflit », alors que nous devrions en bonne logique objective ne parler que de « problème grec ».
La question Grecque est une question de macro-économie qui est mal posée, car elle est posée à la fois en termes moraux et en termes politiques.

En termes moraux, car il est évident à lire les déclarations, que ce qui domine, c’est la volonté de punir le peuple Grec, de le briser et de lui faire payer les erreurs et fautes passées. Cela est particulièrement net dans les propos tenus par les Allemands et leurs suiveurs comme les Espagnols et les Français. Les Grecs, à les entendre sont coupables, donc nous sommes dans la morale.
Les fautes passées, c’est son comportement de pays du Sud, une certaine nonchalance, une absence de rigueur dans la gouvernance. Les fautes passées, ce sont les caractéristiques du système Grec, de sa société et de son identité.

Personne ne semble se soucier de cette évidence: pour s’endetter, il faut être deux, un prêteur et un emprunteur. Et les prêteurs, par leur appétit de richesse et de profits ont leur part de responsabilité. De même pour que les pays du Nord aient des excédents ils faut que d’autres aient des déficits et la situation est un tout, indissociable. Comme le coté pile et le coté face des pièces de monnaie. La déficience d’épargne des pays déficitaires a produit, au sens fort, les excédents et la vigueur des Allemands et ces derniers ne s’en sont pas plaint. Mieux même, alors que les déséquilibres étaient évidents, les pays du nord et la France ont fermé les yeux… coupablement pour n’avoir rien à changer.

Les erreurs passées, ce sont les erreurs des plans successifs qui ont été imposés et acceptés. A cet égard, il faut oser dire que ces plans étaient mal conçus, qu’ils reposaient sur des théories et des mécanismes économiques qui se sont avérées inadaptés, comme le fameux multiplicateur fiscal qui a plongé le pays dans la récession sans rééquilibrer les comptes.

Les théories du FMI, des eurocrates et de la BCE ne s’appliquent pas à un corps social, économique et culturel qui n’en est pas redevable. Le système Grec n’était et n’est toujours pas le système idéal sur lesquels les apprentis sorciers ont travaillé. Il est différent et l’économie, c’est une somme de comportements.
Le diagnostic établi sur la situation Grecque était trop approximatif, le malade n’était pas ce que l’on croyait, il a réagi autrement que prévu. Les remèdes ont été pire que le mal, ils ont fait d’un problème à 30 milliards d’euros, une impasse à 230 milliards, ils ont mis la population au chômage improductif et disloqué les mécanismes de production, détruit les institutions et de-légitimé l’organisation politique.

Si les élites européennes avaient étudié un tant soit peu l’histoire, elles auraient constaté que les problèmes de dettes, de surendettement étaient classiques et qu’ils se traduisaient toujours, par une montée  des populismes ou des extrêmes. Inutile de rappeler le triste exemple Allemand, mais il n’aurait jamais du être oublié.

L’Europe a voulu faire l’impasse du débat politique sur la question des dettes excessives. On comprend pourquoi. Il s’agissait d’escamoter la question centrale et de faire comme si tout coulait de source à savoir que les dettes se remboursaient par l’intervention du Saint-Esprit. Hélas, ce n’est pas le cas et quand il s’agit de rembourser des dettes, il faut oser choisir: qui va les rembourser? Ou qui va ne pas être remboursé? Ce débat l’Europe n’a pas eu le courage politique de l’affronter. Elle a décidé , sans plus, que les créanciers devaient faire leur plein, même si cela était contraire à l’intérêt général bien compris. Elle a décidé que les plus faibles devaient payer.

La moralisation des questions économiques est un vieux problème et dans le passé on l’a résolu en abandonnant la catégorie « morale » et en la remplaçant par le calcul économique du « bien commun ». Au lieu de considérer le système Grec et sa seule culpabilité, il convient et on y viendra, de considérer le système européen comme un tout, comme une entité totale dans laquelle les déséquilibres des uns se retrouvent ailleurs et ou les pertes des uns pèsent sur la prospérité de l’ensemble. Ce qui est choquant, c’est de constater que ceux qui prétendent considérer l »Europe comme un ensemble viable sont incapables de raisonner en termes globaux, de bien commun, il s sont les premiers à avoir un raisonnement non systémique, un raisonnement en termes de parties et non pas en termes de « tout » !

Tout créancier normal et rationnel sait que la valeur de ses créances repose sur la capacité du débiteur à produire des richesses et à se mettre au travail. Dans le cas Européen, on l’oublie et on veut que la Grèce accepte de se plier à des réformes qui sont destructrices et gaspilleuse de richesses présentes et potentielles. On détruit la capacité Grecque à produire les ressources nécessaires au remboursement.

Mais il y a plus, on entretient l’incertitude partout en Europe, sinon dans le monde, on pousse à l’extrême les risques, ce qui fait que cela est contre-productif et contrarie les actions stimulantes ou supposées telles de la BCE, de la baisse du change et de la chute du cours des matières premières. Le passage à vide actuel est flagrant, le bon sens commande d’en imputer la cause à l’incertitude de la situation. Une épée de Damoclès est suspendue sur le système Européen et même mondial en raison des conséquences non connues d’un éventuel défaut Grec et en raison des effets de contagion non maîtrisés. On a vu les primes de risque se retendre sur les pays du Sud. Les banques sont obligées d’en tenir compte, cela renforce la frilosité et pèse sur les prises de risque en matière de crédit. Les remarques Américaines récentes le soulignent à juste titre.

Le calcul rationnel, économique et financier qui est seul porteur de solutions optimum est celui des avantages et des inconvénients qu’il y a à étudier une restructuration de la dette, des dettes Grecques. On ne peut à la fois se vouloir « un ensemble » et raisonner en termes de parties, cela est contradictoire et donc gaspilleur et inefficace.Une restructuration technique, c’est à dire fondée sur les mécanismes qui ont été éprouvés dans le passé, peut optimiser aussi bien la situation du partenaire Grec que la situation de l’ensemble européen et des créanciers divers. L’optimisation restaurera la capacité de remboursement de la Grèce, donc valorisera réellement et non fictivement les dettes de ce pays. Le renforcement donnera une vraie valeur aux créances alors que celle ci n’est que fictive et soutenue par la BCE c’est à dire par l’ensemble des contribuables européens et singulièrement allemands.

Une restructuration n’est pas un cadeau, c’est une opération vérité, réaliste. On ne gagne rien à tenter de maintenir la fiction de valeur de ce qui est non recouvrable.

L’argument de la psychologie, de l’exemple et de la contagion ne tient pas. Il est souvent invoqué, c’est l’argument des juristes, or Schauble est malheureusement un juriste, pas un économiste ; plus c’est un aigri, un père fouettard.

Schauble ne veut pas que l’exemple Grec soit utilisé par les Italiens et les Espagnols par pour obtenir de rabais sur leurs dettes, c’est un argument de juriste simplet qui conduit à punir les délinquants pour l’exemple afin que d’autre se soient pas tentés de les imiter.

Cela n’a jamais empêché la délinquance, cela ne fait que donner des satisfactions de vengeance à ceux qui se considèrent comme victimes. La catégorie de l’économique et du politique n’est pas assimilable à celle du juridique, on l’a vu dans l’histoire lorsqu’il s’est agir de restructurer et de rendre supportable … les dettes Allemandes. Là, la sagesse et le réalisme ont prévalu, grâce il faut le dire aux anglo-saxons, ils ont une attitude et des logiques plus adaptées face à ce type de question.

Et puis il y a la question politique, elle crève les yeux , mais on n’en parle pas. Dans cette affaire, c’est l’Allemagne qui prend une fois de plus le leadership, elle impose ses vues. A un tel point que, même ceux qui pensent autrement n’osent pas l’exprimer. La position de la France en bonne logique devrait être celle de la raison, pas celle de la générosité ou de l’amitié comme le suggère Giscard, non elle devrait être le pays qui, grâce à sa situation moyenne fait prévaloir, le bon sens, le calcul raisonnable et l’intérêt général de l’Europe. Hélas, la France n’est pas gouvernée, c’est le chien crevé au fil de l’eau, le suivisme béat.

Ajout historique

Nous sommes persuadés que Berlin va payer très cher son refus de négocier une restructuration des dettes en Europe. Son refus a conduit Draghi à violer Merkel et à lui imposer d’abord le « coûte que coûte » de Juillet 2012 puis le QE  de 2105. Ce sera la malédiction Allemande, car les conditions financières et monétaires ainsi créées en Europe sont très négatives pour le Système Allemand, elles nous font penser à ce qui s’est passé après le paiement des réparations Françaises de 1871: elles ont créé une aisance de liquidités en Allemagne qui a pourri son appareil  de production et affaibli son économie. Les dégâts ont été tels que certaines élites Allemandes ont proposé de rembourser la France pour se débarrasser de ces excédents. Une page de l’histoire économique qui, elle aussi devrait être relue.

Une réflexion sur “Editorial: face à la question grecque, il faut sortir de la morale

  1. L’opposition entre l’intérêt de l’ensemble européen et les intérêts de chaque pays est permanente. Officiellement, l’Union est mise en avant mais en réalité, c’est toujours chacun pour soi. Le refus d’harmoniser sur l’essentiel, la fiscalité et le social, restera le ver qui, dès l’origine, corrompt le fruit. Quant à la politique française, elle est marquée par la duplicité. De la main gauche, celle de velours, celle que regarde le peuple attentif à l’expérience grecque, on soutient. De la main droite, celle de fer que l’on garde derrière le dos, on enfonce. La leçon est surtout destinée aux électeurs français, espagnol et italiens.

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