Un large survol de notre discours sur les marchés. Comment nous interpretons la situation actuelle.

Depuis Mars 2009, date du retournement haussier des marchés financiers, leur comportement a profondément évolué. Les indicateurs historiques ont cessé de fonctionner. Les analyses techniques ont perdu leur pouvoir prédictif.

L’expérience même, celle qui a été accumulée par des investisseurs au cours de décennies de pratiques productives et performantes , cette expérience s’est avérée être plutôt un handicap qu’un atout. Il valait mieux être un gogo , fasciné par le momentum, qu’un investisseur chevronné pour performer, tout au long de ces dernières années.

Nous mêmes, très rapidement, afin d’être utile avons élaboré des cadres analytiques neufs qui permettaient de rester assez confortablement investis dans les marchés malgré leur bizarrerie.

Ainsi nous a avons d’abord et une fois pour toutes dès 2009 affirmé que le choix des responsables de la conduite des affaires était irréversible et que l’on allait poursuivre l’expérience d’inflation du prix des assets jusqu’à la destruction des monnaies. Nous avons appelé cela la « hausse de misère ».
Puis avons repris notre théorie(construite en 2000) de la régulation par la fabrication volontaire de bulles récurrentes et successives. On gonfle, on stimule, on resserre, on détruit, on regonfle.

Puis nous avons mis en veilleuse cette théorie car elle conduisait à sortir des marchés prématurément et nous avons au contraire affirmé qu’il n’y avait pas de bulles… tant que la production mondiale de liquidités se poursuivait. Les liquidités soufflent des hernies successives.

Nous avons affiné en expliquant que le prix des assets quasi-monétaires n’avait plus à voir avec les valeurs réelles, mais à voir avec la masse de liquidités -le mistrigri- en quête d’emploi. Un achat de valeurs mobilières est un échange de « cash qui ne rapporte rien » contre un « actif qui rapporte un peu et auquel est attaché un billet de loterie ».

Enfin nous avons tracé une nouvelle voie de réflexion qui consiste à suggérer que la nature de la monnaie et celle des assets quasi-monétaires était en train de changer. De la même façon que l’on a libéré les monnaies, actifs monétaires à maturité zéro, de l’ancrage de l’or, on a libéré les actifs quasi-monétaires de l’ancrage du fondamental, de la référence à la Value..

Nous avons émis l’hypothèse que c’était peut être un effet de la modernité et que et que l’on évoluait vers un nouveau système dans lequel monnaie et quasi monnaie se « libéraient » du poids du réel et devenaient manipulables et bio-dégradables au fil des besoins des gouvernements et régulateurs avec les taux zéro, les NIRP, les promesses de Put, les prélèvements sur le cash, les bail-ins etc etc . C’est l’idée de la modernité qui pousse vers l’abstrait et le non figuratif, le règne des signes soumis aux pouvoirs des Maîtres. C’est l’idée que la monnaie n’est plus un En-Soi mais un simple outil au service des politiques. Ce n’est plus un instrument de liberté individuelle, ce n’est plus une réserve de valeur. C’est un « para-maître » au sein d’un Système qui n’est que combinatoire manipulé et manipulable.

Nous avons développé des idées complémentaires.

D’abord nousaffirmons qu’il y a pas de possibilité d’Exit réel des politiques choisies, il n’ y a que des ajustements possibles, des réglages à la marge.

Ensuite nous avons écarté de nos réflexions l’idée de la Grande Réconcialiation entre la Sphère Financières et la Sphère Réelle, elle ne nous paraît pas d’actualité. Elle ne peut intervenir que si les Maîtres perdent le contrôle du nouveau système qu’ils ont crée et qu’ils expérimentent.

Enfin nous avons récemment complété en disant que le mouvement d’ensemble n’excluait pas et au contraire favorisait des éclatements partiels de bulles, des assainissement locaux, lesquels ont pour fonction en quelque sorte de permettre de continuer dans la même voie, ils ont pour fonction systémique de refaire le plein de raisons, d’alibis , de continuer à descendre la pente.

Nous ne nous attarderons pas sur les constats, anomalies et bizarreries des marchés , chacun , qui opère sur les marchés les a fait, quelque fois douloureusement, car penser et agir comme avant a coûté cher.
¨
La volatilité s’est contractée, les corrections techniques se sont faites plus rares et plus étroites, les spreads ont marqué » une tendance continue à se comprimer malgré les incertitudes grandissantes , ce qui a débouché sur une complaisance extrême et l’illusion que le risque est devenu quasi nul sur… les assets à risque.

Ce mouvement a été longtemps entretenu par les régulateurs comme Bernanke et Yellen , lesquels ont entretenu la tendance haussière et affirment que les primes de risques étaient toujours trop élévées. Et que donc les marchés n’étaient pas surévalués.

Nous avons abondamment discuté de cette affirmation et souvent démontré qu’elle était simplette, erronée et trompeuse. L’équation de la FED qui permet de telles affirmations est une imbécillité théorique dont le seul but est de permettre à la Reserve Federale et à ses constructivistes de prendre le contrôle intellectuel des marchés et d’influencer les opérateurs. L’exceptionnel John Hussman a fait justice, au plan théorique, dans ses notes hebdomadaires de ces escroqueries intellectuelles.

Nous avons inversé conceptuellement la notion de prime de risque afin d’en faire quelque chose qui a un sens assez concret. Nous avons déclaré que le prix d’un actif financier était la somme d’une valeur fondamentale, intrinsèque, et d’un « bon de droit à écart de cours », c’est à dire d’un billet de loterie qui permet de participer au Ponzi. Ainsi, quand les joueurs ont beaucoup d’appétit pour le risque, ils tirent sur le prix des billets de loterie, ils compriment les primes de risque. Quand les joueurs ont peur et sont moins enclins à jouer, ils ressentent une aversion pour le risque, alors ils vendent le risque et les primes de risque augmentent.

Selon ce cadre analytique, on peut donc apprécier objectivement l’appétit ou l’aversion pour le jeu/risque en mesurant les primes de risque, les spreads entre les différentes catégories et classes d’actifs. En mesurant les divergences de comportements, les corrélations, l’extension et l’unanimité des mouvements. Bref en faisant attention à ce qui se passe, en relatif, au sein des marchés et également à ce qui se passe du coté des volumes et des carnets d’ordres, c’est à dire à la profondeur des marchés.

Ce qui nous amène à la situation présente qui constitue une sorte de cassure.

Les notes de recherche depuis quelque temps mettent le doigt sur de nouveaux phénomènes ou anomalies. Ainsi il y a quelques mois Dimon, le patron de JP Morgan attirait l’attention sur l’étroitesse des marchés. Il expliquait que les marchés étaient peu fournis et que les prix pouvaient connaître des variations brutales, des trous, des gaps. Selon lui, cette situation était fragile et dangereuse et l’étroitesse des écarts bid-ask ne devaient pas faire illusion la liquidité avait disparue. Et que ceci était particulièrement inquiétant s’agissant des marchés directeurs comme celui des Treasuries. On se souvient du flash crash d’octobre dernier. La liquidité restreinte d’un marché signifie que même si les cours restent bons, ils sont fragiles et vulnérables.

D’autres observateurs font remarquer que ce que l’on appelle les évènements rarissimes sont de plus en plus fréquents. Des mouvements qui ne devraient jamais se produire, qui ont une probabilité d’apparition tous les trois milliards d’années, se produisent maintenant. En particulier sur les marchés de changes. On se souvient du carnage lors de la rupture du Peg entre le Franc Suisse et l’Euro. La liste est longue de ces « ruptures » et de ces événements rarissimes qui maintenant sont mensuels ou hebdomadaires, on le voit sur l’or, les parités monétaires, le Bund Allemand, les Commodities. Tout ceci pour dire que l’exceptionnel devient la nouvelle norme.

Parmi les anomalies les plus inquiétantes il y a celle de la divergence entre les indices des cours des actions et les indices des classes d’actifs High Yield. Depuis 2011, les indices qui retracent la performance des actifs Hign Yield et ceux des actions de l’indice S&P 500 divergent. Cette divergence s’est creusée fortement depuis depuis la mi 2014. Les indices des ETF du High Yield sont clairement baissiers alors que l’indice du S&P 500 lui est encore nettement haussier, même si il est tournant. C’est une anomalie puisque ce sont tous deux des actifs à risque qui ont rapport organique entre eux.

Bank of America vient de sortir une note qui pointe une divergence tout à fait bizarre. La divergence entre le crédit et les actions, mesurée autrement. . Les spreads sur le crédit s’élargissent alors que la volatilité sur les actions se réduit ! Alors que les deux séries évoluaient de concert étroit depuis de nombreux mois, elles ont commencé à diverger en mars 2014 pour re-converger en Juillet ; et elles ont recommencer à diverger a la mi avril 2015 pour ne plus se rapprocher depuis. Le gap entre les deux deux est maintenant très important. L’analyste de Bank Of America qui étudie cette question fait remarquer que pareille divergence est aussi importante que celle observée à la veille de l’accident Bear Stearns en Mars 2008. La conclusion intuitive est la suivante, le marché du crédit pointe dans la direction de difficultés importantes, voire d’accidents alors que le marché des actions reste serein, sinon complaisant.

Pour apprécier correctement les enseignements que l’on peut tirer de ces divergences, de ces anomalies on peut proposer plusieurs pistes de réflexion.Mais il faut d’abord remarquer que les indications fournies par le Crédit sont complétées par celles qui sont fournies par les Commodities, elles plongent , elle déflatent, elles atterrissent.

D’abord, on peut considérer que l’emprise des régulateurs et des Banquiers Centraux, faiblit. Ils ne réussissent plus à tout contrôler, à tout faire léviter. Les divergences traduisent en quelques sorte l’érosion de leur crédibilité face aux marchés, la pesanteur peut-on dire commencerait à avoir raison de leur résistance . Symétriquement on peut dire que la confiance, la croyance dans la toute puissance des régulateurs s’émousse, c’est la même chose, mais présentée en symétrique.

Ensuite on peut émettre l’hypothèse que les régulateurs subissent la sanction du réel, le poids du réel. La mise en apesanteur du monde des signes, de la sphère de la finance n’ pas entraîné le monde réel au point qu’une reprise auto-entretenue s’enclenche et vienne ratifier les niveaux atteints par les signes financiers. Les jeunes pousses (green shoots) seraient en train de pourrir avant que de grandir. En quelque sorte on n’en aurait pas fait assez, ou pire les remèdes seraient inadaptés.

Enfin, on peut imaginer que l’on est dans une phase intermédiaire de régulation dans la régulation. On s’apprête ou on fait semblant de fermer les vannes monétaires afin de purger le gaspillage, les effets parasites qui se sont développés depuis le début des printing et des zirp. On secoue le prunier et cette purge est l’assainissement qui va permettre d’aller de l’avant, d’aller plus loin.

Au cours de la purge un double phénomène se dessinerait  ; on liquide le plus pourri, les cours chutent. Mais on remet les capitaux disponibles sur ce qui est considéré comme le plus porteur et le moins vulnérable, on concentre ses investissements, ce qui donne l’impression d’une divergence contradictoire alors qu’elle n’est que paradoxale. Les divergences actuelles et les anomalies ne seraient que la manifestation du fait que le pilotage est habile, les choses sont bien mains, simplement les marchés sont « non statistiquement répartis », ils donnent à voir le fait qu’il y a des intervenants, plus égaux les uns que les autres, qui les dirigent.
Les lois anciennes, les probabilités, les outils anciens sont dépassés.

C’est notre hypothèse privilégiée.

Jusqu’à ce jour .

 

2 réflexions sur “Un large survol de notre discours sur les marchés. Comment nous interpretons la situation actuelle.

  1. Et puisque l’oligarchie ne peut pas etre trop nombreuse, on secoue le prunier et ainsi on fait une selection, toujours et de plus en plus fine, consensuelle et qui a comme resultat la concentration des pouvoirs par accumulation de richesses sur un tout petit nombre.
    Pour combien de temps !?

    J'aime

  2. Un grand merci pour tous vos articles car peu de personnes ont été capables de faire évoluer leur analyse.

    Votre dernier paragraphe me fait un peu penser à un passage du livre de Schumpeter (« capitalisme socialisme et démocratie ») que je suis en train de lire. Dans un autre contexte, il y parle de la rigidité des prix et des situations de monopole en période de déflation mais, je ne saurai en dire plus car c’est encore assez confus dans ma tête.

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s