Les joueurs ont quelquefois le courage de se faire interdire de jeu. Ceux qui le font sont assez peu nombreux. Les avertissements mis devant les yeux des joueurs, dans le genre « jouer crée une dépendance, jouer isole, faites vous aider pour arrêter de jouer « , tous ces avertissements sont autant d’hommages du vice à la vertu. Le jeu est dans la nature humaine, il est ancré : on l’a vu encore récemment en Chine. La loterie boursière tournait à pleine vitesse, les gens les moins aptes à prendre des risques faisaient du trading boursier, les achats à crédit, les achats sur marge atteignaient des sommets en regard de la richesse nationale.
.
Le Krach boursier de l’été a été sanglant, en quelques jours, le marché s’est effondré, les positions sur marge ont plongé comme jamais. Les cassandre ont tout de suite anticipé le pire, le naufrage des institutions financières les plus fragiles, la contagion à l’économie réelle, et ensuite à l’économie globale par le biais de la peur du risque d’une part et de la chute des matières premières d’autre part.
.
Il n’ y a pas que les gens du commun qui se sont alarmés, les élites, les responsables également. Ainsi Yellen aux Etats-Unis a retardé la hausse des taux et Draghi à fait dire par ses poissons pilotes qu’il n’hésiterait pas à augmenter la stimulation monétaire si les conditions financières venaient à se resserrer.
.
On aurait pu croire les joueurs échaudés guéris, il n’en a rien été. Comme de véritables chiens de Pavlov, dès que l’on a évoqué de nouvelles rasades dans le bol de punch monétaire mondial ils ont salivé, anticipé de nouvelles largesses, bref ils ont reconnu le tintement de la clochette .Et ils ont eu raison. Une fois de plus. Le précieux liquide monétaire s’est remis à couler, devenant financier et alimentant à nouveau les appétits pour le risk, autrement dit pour le jeu.
.
Les baissiers, les bears ont pris une nouvelle raclée. Sitôt la clochette et les jappements entendus, la machine à fabriquer des rationalisations boursières s’est mise en route. Ainsi on a écarté l’hypothèse d’un échec des autorités chinoises dans leurs entreprise de contrôle et de pilotage, on a oublié la soi disant perte de crédibilité de Yellen et de la Fed et tout est reparti pour un tour, le mois boursier qui vient de se terminer est l’un des meilleurs mois de l’histoire boursière¨ ! Eh oui, c’est ainsi , l’alarme a été chaude et c’est précisément parce que le pire a été entrevu que la hausse qui a suivie est spectaculaire, hier on a côtoyé les précipices, aujourd’hui on côtoie les sommets.
.
Un mot sur les nouvelles rationalisations produites par le système pour, a posteriori justifier ce qu’il n’avait pas envisagé a priori.
La chine est la seconde puissance mondiale, elle est en transition, elle passe d’une économie basée sur les ressources et leur manufacture à une économie tirée par les services, la consommation intérieure, la santé, les assurances et la technologie. Le mouvement boursier de l’été est en réalité la traduction financière de cette mutation en cours et même la preuve de sa réussite. Pourquoi pas ? Nous même avons développé cette idée il y a de nombreux mois. Bien évidemment ce « baratin » n’a aucun rapport avec la chose boursière, mais peu importe, il fournit un semblant de fondement et en matière de bourse et de jeu ; c’est l’essentiel car en fait on est dans monde magique, ce qui compte c’est que les « narratives » soient crus. En matière boursière, la matière est mue par l’esprit n’est ce pas ?
.
La vraie démarche scientifique consisterait à analyser et comprendre les causes de la hausse qui était intervenue avant, puis d’étudier la solidité , la santé de cette hausse, de mettre en évidence ses fragilités, puis de cerner les causes qui ont précipité la chute, le renversement du sentiment et l’appétit pour le jeu, ensuite il eut fallu décortiquer l’action du gouvernement, les motivations, les moyens. etc etc. La Sphère Boursière à sa logique, ses mécaniques, et bien souvent ses soubresauts sont internes, endogènes avant d’être, rarement, exogènes. La pensée magique se nourrit d’elle même, nous sommes dans le domaines de la croyance, pire, de la foi.
Nous n’avons vu aucune analyse, absolument aucune.
.
Les « investisseurs » admettent comme une évidence que la Chine va atteindre les quatre objectifs qu’elle s’est fixée :
1 stabiliser son marché financier,
2 stabiliser sa monnaie vis à vis du dollar
3 relancer la création de crédit
3 relancer et /ou soutenir son économie.
.
Personne ne doute que la Chine va pouvoir absorber les mauvaises dettes qui sont enfouies dans son système, absorber les dévalorisations d’actifs obsolètes liés au modèle ancien de développement , absorber les fuites de capitaux et de dépôts bancaire, absorber les défaillances du marché inter-bancaire. Personne ne songe aux effets de stock qui nous est si cher : ainsi les passifs bancaires sont maintenant le double de ceux du passif des banques américaines. Personne ne s’interroge sur la réalité de la dette corporate colossale des entreprises chinoises, laquelle représente 160% du GDP, c’est un chiffre qui est le double de celui des Etats-Unis. Personne ne s’avise d’apprécier l’iceberg que représente le shadow banking, iceberg qui se chiffre par trillions. Ce n’est pas un mauvais débiteur qu’il y a en Chine, mais trois : les particuliers, les entreprises, les Gouvernements locaux! Sans compter les centaines de milliards qui ont financé la spéculation sur les commodities.
.
La situation chinoise n’est pas nouvelle ou unique, c’est celle que connaissent ou qu’on connu de multiples pays en cours de développement : Jamais ils n’ont réussi à concilier les quatre objectifs listés ci dessus, tout simplement parce qu’ils sont contradictoires. On ne peut soutenir les bulles sans aggraver la fragilité de son système, on ne peut jamais stimuler le crédit sans déstabiliser le capital, perturber les flux et susciter des sorties de capitaux lesquelles pèsent sur le change. Il n’ y a qu’un pays qui puisse résoudre ces contradictions et réussir pareille politique, ce pays, c’est les Etats Unis par son statut monétaire privilégié.
.
Il faut prendre le narrative ci dessus pour ce qu’il est un beau roman pour les midinettes des marchés. Ce genre de roman fleurit dans tous les temps, dans toutes les périodes pour accompagner par un semblant de raison les turbulences boursières, à la hausse comme à la baisse.
.
La réalité est toute simple, la bulle fabriquée par les autorités chinoises il y a 2 ans a éclaté, elles ont eu peur, les pays développés également et tous en choeur, ils ont décidé de s’opposer, pour la nième fois à l’éclatement et à ses conséquences. Point à la ligne.
.
Ainsi se trouve vérifiée l’idée que la gestion par bulles successives est une impasse, on y entre, mais on ne peut en sortir. Ainsi se trouve vérifiée l’idée que les bulles sont de plus en plus exigeantes, elles demandent toujours plus pour être entretenues. Plus on avance et plus les montants monétaires et financiers deviennent colossaux . Ainsi se trouve vérifiée l’idée que tout le monde est solidaire, tous dans le même bateau, personne n’est protégé, la bulle des uns affecte la bulle des autres, la myriade de bulles mondiales est en fait organiquement « Une ». Ainsi se trouve vérifiée l’idée que malgré des positions relativement et apparemment plus favorables, le Centre, les Etats-Unis, sont vulnérables à ce qui se passe ailleurs. Il n’y a plus de sanctuaire. Ainsi se trouvée vérifiée notre proposition centrale qui anime tous nos écrits : le pouvoir des responsables ne leur permet pas de résoudre les problèmes, mais il leur donne la capacité de repousser sans cesse l’inéluctable, au prix de dégâts et de déséquilibres toujours plus profonds.
.
Nous avons dit que la Sphère Financière avait sa logique propre, c’est une logique de signes, une logique de perceptions, une logique en quelque sorte de « modèle ». A l’intérieur de ce modèle il y a des interrelations, des interconnexions, des corrélations, bref il y a des comportements humains. Certains sont éternels, immuables, comme l’envie, la peur, la haine, la confiance, la défiance etc. Vous m’avez compris. Tout le secret de l’apparente réussite des responsables tient au fait que l’on n’a pas encore totalement exploré le trésor de possibilités offertes par l’autonomisation des signes, par la transformation des besoins en désirs, par l’absence de mémoire du public, par la naïveté des consommateurs de médias. La sphère financière est une sorte de modélisation, symbolisation du monde qui , par sa sophistication permet le détachement de l’ombre vis à vis du corps, permet l’autonomie en regard de la réalité, de son poids et de sa finitude. Le réel c’est : des limites, de la rareté, de la peine, du travail cristallisé.
.
On aurait tort cependant de croire que la Sphère Financière se situe hors du monde . Elle est soumise au mouvement de l’Histoire, elle se transforme, elle mute par l’apprentissage, par ses contradictions. Les responsables, les acteurs, les praticiens travaillent tous sur les mêmes données, sur les mêmes modèles, qu’ils soient mathématiques ou non. Cela veut dire qu’ils incluent dans leurs prévisions, dans leurs actions, des éléments qui sont anciens. La finance dite moderne, c’est même la dictature de l’ancien dans son appréciation des corrélations, des risques et des valeurs en général. Ce faisant, elle se pose comme « fin de l’histoire », son aboutissement.. Selon ses principes les plus profondément enfouis, il n’ y aura plus que de des répétitions. C’est la folie de Bernanke par exemple qui croit que la crise de 2008 est une répétition de la crise de 29, qui ne comprend pas que le monde réel, le système ne sont plus les même. Il a la prétention de croire que son analyse académique de la crise de 1929 est le point final à la réflexion sur le sujet. C’est la folie de l’homme qui est tellement imbu de lui même, tellement aveuglé par les produits de son intelligence, qu’il finit par les confondre avec le monde.
Je ne suis ni un financier ni un joueur en bourse mais je m’informe notamment grâce à votre site sur les signes, les narratives, les actions développés par les « maîtres » et la réalité économique.
Il me semble que depuis 2 mois, une déconnection totale s’est opérée entre les résultats des entreprises et le niveau des actions, sensées refléter leur valeur.
Les montées ou descentes des indices semblent être maintenant corrélées uniquement aux décisions des banques centrales et donc « hors-sol » par rapport aux réalités économiques.
Tant que tout le monde est grisé et joue à faire semblant, tout va « bien » mais quand le réel va dégriser tout ce petit monde, la dégringolade n’en sera que plus terrible.
Le réel, ce sont les banques, le secteur des énergies fossiles – charbon, pétrole, huiles de schistes -ou l’industrie qui licencient à tour de bras par centaines, milliers, voire dizaines de milliers de personnes chaque mois et ce sur tous les continents.
Le secteur des biens de consommations est maintenant touché avec notamment le bouillon pris par Walmart et des faillites retentissantes dont Quick Silver ou American Apparel.
Les trillions des QE n’alimentant que peu l’économie réelle, les truquages des chiffres des gouvernements occidentaux et des institutions sur la « reprise », la croissance ou les taux de chômage ne vont plus faire illusion longtemps.
Sans compter que le pétrole pourrait remonter – réduction de la production de l’OPEP par exemple – et/ou les taux d’emprunt des Etats…
Dans ce contexte, même si comme vous l’indiquez souvent, les banques centrales disposent encore d’outils, notamment les QE, l’effondrement de l’édifice est-il si éloigné que cela ?
J’aimeJ’aime