Qui s’avise de dire que depuis 30 ans on se trompe, que l’on utilise des théories fausses, des théories qui ont fait preuve historique de leur nocivité.

Article Bruno Bertez du 22 novembre 2015

Titre : Nouveau coup de force de Draghi

Le monde global s’est mis en risk-off, il y a 15 jours. Cette semaine, il s’est mis en risk-on avec autant, sinon plus de conviction.

Nous vous demandons de faire l’effort de considérer que les Bourses sont un discours sur le réel, ce sont des façons d’interpréter la réalité, de la mettre en chiffres, et surtout en anticipations. Nous vous rappelons également que ce corpus boursier est un corpus à durée de vie longue. Pour les actions, par exemple, la durée de vie théorique, mathématique, est de l’ordre de 50 ans.

Si vous admettez notre angle de vue, si vous le faites votre, avec conviction, vous ne manquerez pas, comme nous, de trouver que les messages, les discours émis par les marchés sur le réel sont singulièrement incohérents. Ils disent tout et le contraire, ils bégaient, ils balbutient, nous sommes loin de l’efficacité! La réalité est incontournable, c’est celle qui guide nos recherches et nos commentaires: les marchés ne reflètent plus rien du réel classique, économique et financier, ils sont dans un autre monde, ils sont l’expression de ce qui se passe dans un autre monde. Un monde d’artefacts, d’une part, et de névrose des participants, d’autre part.

Revenons à ce qui s’est passé il y a 15 jours, car notre démarche n’a d’intérêt que parce qu’elle s’inscrit dans la continuité, nous disons souvent que nous écrivons un feuilleton. Les pressions déflationnistes avaient progressé tout au long de cette semaine dominée par le risk-off. Chute de 8% du pétrole, un plus bas de 16 ans sur les Commodities, selon l’indice Blomberg Commodities, des records de baisse sur le cuivre, le zinc, et même les matières agricoles. Dans la même ligne, on avait eu un nouveau round de chute des devises des émergents, sous la conduite du Réal du Brésil, du Peso colombien, du Rouble et du Rand sud-africain.

Les marchés d’actions avaient été mauvais partout, mais surtout en Asie. Perte de plus de 4% à Taïwan, 3% à Singapour, 3% en Australie, etc. Les Bourses des pays développés avaient également trinqué: repli de 3% en Europe, de 3,6% à WST, grosses sorties sur les Junks, les leveraged loans et mêmes les emprunts Munis. Les spreads se dilataient, tout était à l’unisson, c’était le risk-off classique.

On s’inquiétait de tout, de la faible liquidité, de l’absence de profondeur des marchés. On chaussait les lunettes noires: les statistiques chinoises étaient mauvaises. Le crédit s’y détériorait à une vitesse grand V, le commerce extérieur également. Les chiffres d’octobre étaient catastrophiques sur de nombreux plans, en particulier sur le plan de la création de crédit.

Bien entendu, on rappelait la fragilité du Système : selon l’Institute of International Finance, la dette des émergents atteint près de 59 Trillions! En croissance de 28 trillions depuis 2009. Au plan global, on rappelait également que la situation est dramatique avec des dettes qui ont fait un bond de 50 Trillions depuis 2009, pour atteindre 240 Trillions au moins en ce moment, soit 320% des GDP. Bref, il y a quelques jours, le monde croulait sous les dettes, on était à nouveau au bord du gouffre. Le ralentissement chinois, la baisse du pétrole et la fermeté du dollar constituaient un cocktail terrible.

On s’interrogeait anxieusement, le paramètre clef de la stabilité, le Peg du Yuan au dollar, peut-il tenir? La Chine devient de moins en moins compétitive. Pire, elle déflate alors que sa pyramide financière et bancaire vacille. La politique chinoise est absurde et contradictoire, elle ne peut, à la fois chercher la stabilisation, soutenir le Peg de sa monnaie, et lutter pour créer du crédit, pour soutenir une économie qui croule sous les surcapacités et les dés-ajustements.

Cette semaine, on est passé chez l’opticien, les verres des lunettes sont roses. L’indice phare mondial, le S&P 500, fait un bond de 3,3%, le Dow Jones de 3,4%, le Nasdaq 100 de 4,1%. Le DAX allemand fait un bond de 3,8%. Les marchés émergents sont à l’unisson avec une vive reprise au Brésil. Même la Russie a monté, l’indice a gagné de près de 6%. Les taux d’intérêts des emprunts à risque sont en forte baisse, comme ceux pratiqués sur les emprunts de périphériques européens. Le Dollar Index est à 99,61, en hausse de 0,8%, les monnaies émergentes sont en reprise avec un Réal brésilien qui monte de 3,7%, un Rand qui progresse de 3%, etc.; ce qui baisse, c’est l’Euro, le Franc suisse et la Livre britannique. Dans cette bouffée de risk-on, les Commodities sont plus lourdes à bouger puisque l’indice GSCI continue de chuter de 0,8%. Le pétrole, lui, en appelle de sa lourdeur de la semaine précédente avec une reprise de quelques cents à 41,46.

Que s’est-il passé? La nouvelle, selon nous la plus importante, est l’entrée de la Chine dans un système de contrôle des mouvements de capitaux afin de limiter les sorties de devises et ainsi soutenir le Yuan. Des directives ont été données aux banques offshore. Des instructions sévères ont été données aux banques, on chasse le banking souterrain qui facilite les évasions de capitaux, on met en prison. Des centaines de personnes sont arrêtées, elles s’adonnaient aux transferts et change souterrain. Tout ceci ne va pas contrarier les FMI car, en fait, les Chinois font ce qu’on leur a demandé en échange de leur inclusion dans le panier de monnaie: ils stabilisent leur change et tant pis si cela n’est pas orthodoxe. L’essentiel est qu’ils tiennent parole.

L’autre nouvelle, c’est l’intervention très forte de Draghi, elle a été interprétée et mise en scène comme celle de 2012, qui a, en son temps, déclenché le retournement des marchés par le fameux « coûte que coûte ». Vendredi, Draghi a déclaré : « nous ferons tout ce qu’il faut pour faire monter l’inflation aussi vite que possible, et nous utiliserons tous les instruments disponibles ».C’est une formulation qui se veut historique, un engagement solennel, jusqu’au boutiste et cela n’a pas échappé à la communauté spéculative mondiale. On va plus loin et plus fort que l’on a osé aller en 2012 ; on s’enhardit, il n’y a plus aucune retenue. En 2012, l’engagement portait sur le maintien de l’euro, ici en 2015, il porte sur l’inflation. Et cela a marché sur l’euro, on pense que cela marchera sur l’inflation.

Vous noterez cependant que les objectifs ne sont pas les mêmes et ils ne sont pas, absolument pas, équivalents. Le maintien de l’euro avait sa solution évidente toute faite, mécanique, puisqu’il suffisait d’acheter ou de dire que l’on allait acheter les emprunts souverains des pays en difficulté, bref d’acheter leur quasi-monnaie à terme! Ici, c’est un tout autre registre. Une autre paire de manches. On ne s’attaque plus aux marchés, lesquels sont toujours complices pour empocher quelques différences; non, on s’attaque au réel, à l’épaisseur du réel, à son inertie, à son poids. Bref, on sort de l’autre monde, celui des signes et de la névrose, on se coltine la Sphère Economique, avec les hommes, les acteurs, les déséquilibres qui y participent. C’est une chose de manipuler les marchés qui ne demandent qu’à l’être tant qu’on leur donne quelques biftecks, c’en est une autre que de soulever le monde.

La force de l’intervention de Draghi a paradoxalement été augmentée par les fausses critiques de l’Allemand Weidman, selon le schéma suivant: si Weidman réagit, c’est que nous allons bien vers de nouvelles initiatives monétaires fortes de la BCE. Comme au jeu de bonneteau, nous considérons que Weidman est un comparse.

Ce que nous cherchons à faire comprendre, c’est qu’il y a deux mondes, le monde des marchés, celui du discours de la névrose et le monde réel. Que le premier réagit aux impulsions qui lui sont données par les Maîtres de cet autre monde, car les acteurs parlent le même langage, ont le même code et surtout ils sont récompensés s’ils salivent quand on leur dit de saliver par le biais du tintement de la cloche. Mais dans le vrai monde, celui où le sang est plus épais que l’eau, le monde de la sueur, celui de l’effort, alors le tintement de la clochette ne signifie pas grand chose, juste un peu plus d’inégalités, juste un peu de moins de sécurité.

Le monde des signes, celui que nous appelons l’autre monde, est un monde à plat, à deux dimensions, horizontal, sans mémoire. Les choses glissent, bien huilées les unes sur les autres, sans embrayer, dans ce monde, tout patine. Qui s’avise de dire que depuis 30 ans on se trompe, que l’on utilise des théories fausses, des théories qui ont fait preuve historique de leur nocivité.

Souvenez-vous de ce que l’on appelait dans les années 90 le « Nouveau Paradigme »! L’inénarrable Greenspan nous soutenait que l’on était dans une phase historique exceptionnelle. Les nouvelles technologies, la globalisation, allaient augmenter considérablement la productivité, la vitesse de croissance des économies, le potentiel allait être durablement élevé, cela autorisait, disait-il, des taux d’intérêt bas, très bas pour en profiter, pour accompagner cette Nouvelle Ere. Et aujourd’hui, que nous disent les Yellen, les Fischer et autres, ils nous disent l’inverse, exactement l’inverse: la productivité chute, c’est un phénomène durable, séculaire, disent-ils, et par conséquent il faut s’attendre à ce que la croissance soit très modeste et, par conséquent, les taux d’intérêt naturels doivent être nuls ou mieux, négatifs.

Ah les braves gens, ah les escrocs. Ils se sont trompés sur tout et ils nous trompent sur tout. Le monde réel leur échappe, le discours qu’ils tiennent dessus est un discours idéologique, un discours mystifiant pour couvrir ce qui est, en réalité, une grande Expérience Monétaire dont les visées sont politiques.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s