Réflexions pessimistes sur le terrorisme: nous versons le poison dans nos sociétés

Article Bruno Bertez du 10 décembre 2015

Titre : Réflexions pessimistes sur le terrorisme : nous versons le poison dans nos sociétés

La lucidité impose de considérer que l’on ne peut pas arrêter le terrorisme, dès lors que l’on a en face de soi des adversaires décidés et motivés. Bien entendu, cela ne signifie pas que l’on ne peut, en organisant efficacement la lutte et en y mettant des moyens considérables, réduire les risques. Non, on peut limiter les risques.  Il est évident que beaucoup de terroristes ne sont que des branquignols, des pieds nickelés, qu’il est possible de localiser et neutraliser. Mais, l’apprentissage aidant, sur la durée, ils vont progresser.
Ainsi, quand les terroristes ont compris que les téléphones cellulaires servaient à les localiser et à les écouter, ils les ont abandonnés et sont revenus aux méthodes, soit anciennes, soit au contraire plus sophistiquées. Quand ils ont découvert que les mouvements de fonds pouvaient être pistés, ils ont délaissé les circuits traditionnels et ont emprunté des voies plus simplistes, mais plus discrètes. A toute action, il y a une réaction, une parade, c’est cela l’homme. C’est une guerre de mouvement, fluide, dans laquelle des individus jouent leur vie et leur mort et, à partir de là, toutes les capacités sont décuplées.
Il parait clair que cette forme de guerre, car c’en est une, est très difficile à mener dans nos pays même.

Un bref retour en arrière indique que le plus grand système de surveillance de tous les temps mis en place par les américains, la NSA, été incapable de déjouer la première attaque contre les Twin Towers en 1993 et a été incapable de s’opposer avec succès à la suivante. Les systèmes de surveillance croulent sous le poids des données collectées, à un point tel que certains spécialistes américains considèrent que l’on a atteint la limite de l’efficacité ; la collecte tous azimuts empêche la lutte efficace tout en entretenant des illusions fatales. La liste de tous les attentats réussis, malgré la mise en œuvre de moyens considérables, est longue, elle concerne aussi bien les USA que la France ou la Russie.
Le risque est à l’image de l’imagination de l’homme, infini, sans limite, on peut toujours inventer quelque chose de nouveau, surtout sous la pression du désespoir. Le plus frappant est que ces ennemis sont à la fois capables de concilier les techniques les plus avancées, modernes, et les plus primaires, les plus barbares. C’est peut-être l’un des secrets de leur réussite, que cette association de la modernité et de la barbarie.

Notre pessimisme repose sur ce constat ; dans le passé ; nous n’avons pas réussi et cela nous a déjà conduit à mettre en place des sociétés totalitaires qui violent les libertés les plus élémentaires; nos sociétés sont clivées, divisées, la fluidité des déplacements a disparu. Que fera-t-on de plus quand il y aura d’autres attaques? Il faudra exclure les musulmans, les déporter, leur mettre des bracelets électroniques, les interner, nous allons nous enfoncer dans un univers effrayant. Déjà, il y a des gens qui le demandent. Des gens qui en demandent plus. Dans un pays comme la France, fragile, avec une population musulmane importante et avec les montées insidieuses d’intolérance que l’on constate, cela conduira à la guerre civile. Cela conduit déjà à des dislocations politiques et des ruptures de consensus dans nos sociétés. Elles deviennent ingouvernables.

L’une des composantes stratégiques de nos ennemis, c’est cela, la volonté de briser nos sociétés, de les émietter, de les disloquer. Ils veulent faire voler en éclats nos « principes de vivre ensemble ». Et on voit bien ce qui se passe, les contrôles, les mesures préventives sont perçues comme des brimades par les uns, alors qu’elles sont considérées comme insuffisantes par les autres. Tout le débat sur la fameuse  question de « l’amalgame » ne sert qu’à masquer ce problème que l’on ne peut affronter. La réponse des gouvernements ne peut qu’être maladroite, pour une bonne raison, il n’y a pas de bonne solution.
Ce que les stratèges veulent, c’est utiliser les minorités de l’intérieur et les opposants dans nos démocraties,  comme des « coins », comme des facteurs de destruction, et obtenir des fragmentations de nos corps sociaux. L’exemple de ce qui s’est passé lors de la guerre du Viêt-Nam aux USA est leur référence depuis Bin Laden et Al Zawahiri et Zarquawi.

Les mesures publiques de sécurité n’en sont pas, tous les spécialistes le savent, ce sont des mesures cosmétiques destinées à faire « croire à la sécurité », ce qui est totalement différent. Plus le temps passe et plus il faut élargir la surveillance, les contrôles, on ne fait que courir derrière l’ombre de la sécurité. On s’aperçoit, au fil des jours, qu’il y a toujours une nouvelle faille, une nouvelle cible à laquelle on n’avait pas pensé. Nous courons derrière eux et ils nous obligent à un gaspillage considérable. On peut toujours imaginer un nouveau mode d’opérer.

L’entrée en jeu des bombes humaines, les « suicids bombers » change toute la donne, on ne peut absolument rien contre un « martyr » déterminé. Il suffit de mettre une ceinture et de se fondre dans la foule. Va-t-on interdire tous les rassemblements, toutes les foules? Comment interdire l’entrée d’un attaché case qui contient un dispositif de mort? Le contrôle de la vente des produits est inopérant, tant les composés et les méthodes de fabrication des engins sont banals et disponibles. Les tests américains, peu diffusés, montrent que les tentatives par des professionnels d’introduire en contrebande des armes à bord des avions ont été un succès dans 95% des cas! Et puis, pourquoi s’introduire dans un avion, dans les halls d’aéroport, il y a des milliers de personnes qui constituent des cibles « soft »; dans le cas des bombes humaines, il n’y a rien que l’on puisse faire puisque l’arme, c’est ce qui se passe dans la tête du terroriste, c’est sa détermination. L’attentat de Tim Mc Veigh dans l’Oklahoma n’a nécessité que des… engrais. Le contrôle des armes n’est évidemment que le contrôle des citoyens respectueux de la loi, les autres s’en fichent, ils connaissent les filières de marché noir. Et de contrebande des armements fournis par l’Occident aux terroristes dits modérés.
La réalité que l’on nous cache, parce que si on le disait, les peuples se lèveraient contre les guerres en cours, le terrorisme est le moyen le moins coûteux et le plus efficace de répondre à l’agression par une puissance mondiale Le terroriste est armé par la haine, par la révolte et le sentiment d’impuissance qu’il a devant le fort.  Et sa réponse, c’est d’aller jusqu’au bout, c’est à dire d’accepter ce que le fort ne fait pas, accepter de perdre sa propre vie.
Pour l’instant, les gouvernements occidentaux sont tombés dans tous les pièges qui leur étaient tendus, ces pièges s’articulent sur la volonté de les obliger à l’escalade. Et de fait, tous grimpent, montent au mur, et font ce que les ennemis attendent d’eux. C’est comme si on jouait un jeu de rôle, chacun suit le canevas. Nous répondons à chaque fois et partout, de la même façon, nous instillons la peur à nos populations, nous multiplions les surveillances, les contrôles, l’usage de la violence, nous bafouons nos valeurs et tout ce qui fait notre ciment social et, ainsi, nous faisons ce qu’ils recherchent: nous versons le poison dans nos sociétés.

 

6 réflexions sur “Réflexions pessimistes sur le terrorisme: nous versons le poison dans nos sociétés

  1. Réponse à Coste Christian

    Ma conclusion est balancée , mais je ne cache pas mon pessimisme.
    C’est à croire que les forces de destruction , les pulsions de mort sont plus fortes que les désirs de vivre et de construire.

    Ma conclusion suggère ceci. il appartient aux autres formations politiques, aux autres groupes sociaux d’intégrer le populisme afin de lui permettre de se confronter au réel, de subir l’épreuve de réalité d’une part et d’élaborer un discours politique acceptable d’autre part. Je soutiens que « le politique », l’accession au politique est un travail de décantation, de transmutation qui transforme le primaire et l’idéologique en une pratique qui permet de vivre ensemble,

    On s’éloigne de plus en plus de cette conception raisonnable. Les radicalisations, les excommunications, les rejets ne concernent pas que la sphère religieuse. Ils touchent toutes les sphères.

    Pour moi , mais ceci est une hypothèse de travail , pas une certitude, c’est une une sorte de socle pour interpréter.

    Pour moi , l’origine est la situation de crise de notre système économique et sa difficulté à se reproduire et à persévérer dans son être en raison des limites rencontrées par l’accumulation.

    Que l’on y songe, qu’est ce que le chômage si ce n’est le symptôme du fait qu’il n’est plus rentable d’employer les gens au niveau actuel d’exigence du capital. Le capital qui doit être rentabilisé , le capital qui cherche ‘ survivre et à éviter la destruction, le capital fictif non productif que constitue la dette, tout cela produit ce que je dénonce comme dysfonctionnements du Système.

    L’analyse que je fais sur l’exemple du chômage est transposable à la question de la protection de la planète. L’écologisme est une version , mutante, de la lutte des classes sous une autre forme. Ce qui est en jeu c’est la destruction de l’environnement provoquée par la contrainte de profit , et l’impératif de fuite en avant dans la croissance; l’écologisme c’est c’est la volonté d’introduire dans le calcul économique les coûts cachés externalisés. On en revient toujours au problème central du profit et de son insuffisance pour tout faire harmonieusement.

    il faudrait peu d’efforts pour étendre le travail d’analyse à ce qui se passe en géopolitique, car les tensions actuelles ont une origine économique dans la volonté de contrôler les approvisionnements et dans la volonté de créer des nouveaux marchés unifiés pour élargir les débouchés. L’enjeu de la destruction de l’archaisme islamique est là, dans la nécessité de briser des formes pré-capitalistes qui s’opposent à l’ouverture de nouveaux marchés et de nouvelles frontières pour repousser les limites du profit.

    C’est ainsi qu’il faut comprendre mon plaidoyer récurrent pour l’euthanasie des dettes, pour la destruction du capital inefficace. Il faut retirer le statut de capital à « cette masse de capital de poids mort » comme disait Joseph Caillaux.

    Si on veut conserver le Système fondé sur la liberté économique, la propriété et l’économie de marché, il faut accepter de sacrifier la « masse de capital de poids mort »qui s’oppose à la marche en avant de la société, qui empêche ce qui est plus adapté d’advenir. Bref le capitalisme ne peut survivre que si il abandonne, coupe, brule ses branches mortes. Le serpent ne survit que de sa mue!

    Vous m’avez entrainé fort loin , mais c’est le charme de l’échange.

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    1. Quand je lis vos analyses claires, lucides et objectives et que je les compare avec les propos et les comportements inconséquents de nos politiciens professionnels qui détiennent les pouvoirs politiques, cela me conforte malheureusement dans l’idée qu’aucun changement radical ne peut advenir avec cette clique d’incompétents.

      Ce changement radical , salutaire je l’espère pour le peuple, ne pourra advenir que par la société civile.

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  2. Comment, un analyste aussi avisé que Bruno Bertez croit que nul au USA
    n’était au courant des attentats de NY ? Croit-il aussi que la troisième
    tour soit tombée toute seule? Ce que nous supportons aujourd’hui en est
    la conséquence légèrement décalée, car les organisateurs de ces
    monstruosités voulaient la guerre et prévoyaient (pas difficile!) que des
    européens, la France au premier chef, suivraient.
    Le reste en découle. Avec la complicité turque, le flot des réfugiés
    augmente et le chaos en Europe aussi.
    Il faut reconnaître que le montage est parfait. Seulement il ne date pas
    d’hier, c’est l’aboutissement d’un très long travail, et l’histoire des USA,
    largement ignorée en Europe, est fort instructive à ce sujet.
    Je ne veux pas parler de complot, non, les USA étaient ainsi depuis
    le début, ils n’ont fait, comme dirait l’autre, que « persévérer dans
    leur être ».
    Leurs cousins anglais, vivant principalement de la spéculation financière,
    viennent de dynamiter la pauvre COP21 en refusant net la moindre
    taxe sur les transactions qui aurait pu servir d’argument.
    Ce qui reste à l’homme, c’est le pouvoir de dire « non », ce qui est de plus
    en plus délicat au fur et à mesure qu’il laisse advenir tout ce qui l’en
    empêche…

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  3. Lorsque vous dites que notre pays est fragile, je ne peux pas m’empêcher d’insister –même si vous ne dites pas le contraire- sur le fait que cette fragilité, source effectivement de dislocations politiques et de ruptures du consensus dans nos sociétés, préexistait de longue date aux attaques terroristes de cette année ; pour la France, son histoire des trois derniers siècles en porte témoignage.
    Cette fragilité résulte d’un affrontement idéologique de longue durée auquel, avec les réserves qu’impose un contexte historique, culturel et géopolitique différent, le Proche-Moyen-Orient (et au-delà) est lui aussi confronté aujourd’hui de manière extrêmement brutale, en plus de ses propres contradictions internes ; ce qui nous permet de mieux comprendre le jusqu’au-boutisme des « terroristes », car il s’agit d’une lutte impitoyable entre deux visions de la vie et de la mort.

    Il me semble donc assez compréhensible qu’un certain nombre de français ne se sentent pas complètement à l’aise dans une défense arcboutée de la civilisation occidentale que certains semblent désormais vouloir opposer au terrorisme, car ils savent que ce concept cache aussi une lutte des classes et des territoires pour l’appropriation des ressources de la planète.

    C’est pourquoi je crois que le « terrorisme » est bien un élément supplémentaire de fragilisation qui exacerbe terriblement nos oppositions internes politiques et sociales. Vous avez raison de dire qu’ils sont suffisamment déterminés pour tirer profit de ces « coins ». On ne peut pas prédire de quoi demain sera fait, le pire ne peut pas être malheureusement exclu, mais qui sait si la déstabilisation d’origine extérieure ne permettra pas, malgré tout, de rebattre les cartes et de mettre à nu les idéologies imposées violemment par les dominants actuels du monde.
    Le populisme que vous avez récemment analysé et le péril importé sont deux symptômes d’une même guerre idéologique, même si ces deux phénomènes peuvent occasionnellement entrer en conflit dans une logique de blocs. S’agissant du populisme, vous avez conclu « Est-ce un bien ou est-ce un mal ? La question est importante, mais la réponse n’est jamais donnée d’avance, car elle dépend des stratégies des autres groupes sociaux et de leur réaction… »

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  4. Notre gouvernement d’inconséquents et d’incompétents peut remercier les terroristes qui lui permettent de mettre en œuvre un totalitarisme qu’il aurait été impossible d’imposer au peuple français sans les chocs des attentats de janvier et novembre 2015.

    Les ferments de la guerre civile – pour reprendre les mots de Hollande – étaient là bien avant les attentats – le chômage, la précarité, la pauvreté, le clientélisme, les divisions orchestrées : salariés/chômeurs, fonctionnaires/secteur privé, laïcité/religion, justice pour les uns mais pas pour les autres, stigmatisation des minorités…

    Le feu couve depuis des années et la crise économique, elle aussi orchestrée, a chauffé les braises.

    Le terrorisme qui déclenche le feu, n’est, lui, que le révélateur de ce qui était latent et n’est pas la cause en lui-même de la guerre civile qui se prépare si des changements radicaux de politique intérieure et extérieure n’interviennent pas rapidement.

    Pour finir, les cérémonies, les minutes de silence, les hommages répétés aux victimes jusqu’à la mise en archives de témoignages écrits recueillis à Paris ne sont à mon avis pas la meilleure façon de rassembler le peuple français dans son ensemble et témoignent d’un profond irrespect pour les centaines de milliers de civils morts au Proche-Orient sous les bombes occidentales.

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