Un beau texte de Natacha Polony. Chapeau !

Ainsi donc, la France est au bord de la guerre civile. C’est notre premier ministre qui le dit. La vision du Front national « peut conduire à la guerre civile », a-t-il affirmé vendredi avec le sens de la mesure qui le caractérise.

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On savait déjà en lisant certains journaux qu’une vague brune avait déferlé sur la France. On découvre que la seule urgence, celle qui justifie les agitations solennelles de Manuel Valls, est d’empêcher qu’un parti qui recueille en moyenne 30 % des votes exprimés, 40 % par endroits, ne puisse diriger une région.

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Reprendre jusqu’à la caricature les vieilles recettes qui nous ont conduits là où nous en sommes peut sembler absurde. La marque d’un désarroi idéologique absolu ? Les relents tacticiens d’une gauche de gouvernement qui voit là l’unique façon de ne pas assumer par une débâcle électorale l’immensité de ses renoncements ? Le chaos, quel bonheur ! On pourra gagner quelques points dans les sondages ! Qui, au juste, manipule les peurs ?

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Alors posons-nous la question : où en sommes-nous exactement ? Au point d’aboutissement d’un processus de destruction de la démocratie par ceux qui s’en prétendent les défenseurs, et qui préfèrent accréditer la thèse de leur collusion, par-delà le clivage gauche-droite, pour défendre un système qui les sert, plutôt que d’affronter les raisons qui font que le Front national atteint cet étiage. Mais qui, dimanche soir, osera pérorer si le Front national n’emporte pas une seule région ? Qui pourra croire que c’est un bienfait pour la démocratie ? Manuel Valls comprend-il que c’est cette morgue à persister dans la sécession vis-à-vis d’un peuple qui vote mal qui porte les germes de la guerre civile ? Peut-il ignorer que le vote Front national est aujourd’hui un vote de classe, au sens le plus pur de l’analyse marxiste, qu’il relève de la révolte contre les nantis, les enfants chéris de la mondialisation. Lui opposer Pierre Gattaz, c’est lui faire le plus beau cadeau qui soit. Rameuter le ban et l’arrière-ban des universitaires, des journalistes, des « gens bien » pour lui « faire barrage », quelle aubaine !

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On ne fait que démontrer un peu plus que tous ces braves gens ont un intérêt commun et qu’il se définit grosso modo comme la perpétuation d’un système économique dans lequel il est plus rentable, au niveau actuel de rendement qu’exige le capital, d’entretenir ici un chômage de masse et de chercher des débouchés ailleurs en contrôlant l’accès à l’énergie, aux semences, aux matières premières…

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La question n’est pas de savoir si les solutions contradictoires et floues portées par le Front national sont immorales ou catastrophiques. La question, la seule qui s’impose face à la violence qui monte, est de savoir ce qui explique que des ouvriers, des employés, des artisans, des commerçants, et désormais des patrons de PME, des professeurs éprouvent le besoin de voter contre tout ce qui semble devoir perpétuer les politiques menées depuis trente ou quarante ans. Lesquelles ? Celles qui ont ruiné des pans entiers de l’industrie française en la mettant en concurrence avec des pays qui n’avaient pas les mêmes contraintes, et qui s’apprêtent à faire de même avec l’agriculture. Celles qui ont laissé la grande distribution organiser une prédation violente sur les producteurs au nom du « pouvoir d’achat », vidant les villes et les villages de leurs commerces, transformant en déserts culturels et sociaux tous les territoires éloignés des grandes métropoles (on ne rappellera jamais assez la corrélation entre le vote FN et le taux de vacance des commerces dans les centres des villes de 10 000 à 20 000 habitants). Celles qui enrôlent l’écologie, les avancées de la science, la défense des réfugiés et la préservation des droits de l’homme sur la planète pour simplement continuer à défendre la rentabilité du capital. Quitte à éviter de regarder du côté des réalités trop gênantes, les décapitations et le financement du wahhabisme mondialisé en Arabie saoudite, ou la complaisance de la Turquie envers ces cadres de l’État islamique qui passent sur son territoire et dans ses aéroports pour rallier la Libye et étendre le cancer. Quitte aussi à faire semblant de ne pas voir la communautarisation de l’espace public après des décennies à laisser se déliter la nation et l’idéal du bien commun, seuls remparts contre les appétits individuels.

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Jamais la France n’a été à ce point humiliée par un pouvoir exécutif – démocratiquement élu – à ce point lamentable.

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On peut prétendre « faire barrage » au Front national, dénoncer son programme. Tant que l’on n’offrira pas d’alternative crédible à ces politiques, une perspective à la France pour retrouver son tissu industriel, agricole, social, pour permettre à sa jeunesse de se loger, de trouver un emploi, de vivre de son travail et de progresser dans l’échelle sociale, tant que l’on prétendra continuer sur la même lancée, on développera les germes, au mieux de l’insurrection, au pire de la guerre civile.

Les caractères gras sont de moi.

Article in  le Figaro

3 réflexions sur “Un beau texte de Natacha Polony. Chapeau !

  1. Cet article est un très bon complément à l’énorme charge, objective et lucide, de Périco Légasse contre Manuel Valls et ce gouvernement de traîtres.

    Je n’ai pas trouvé le lien vers l’article de Natacha Polony, pourriez-vous nous le préciser ?

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