La disjonction pour moi est la coupure, la séparation qui existe entre le signe et le monde réel. Nous autres sujets parlants et pensants, nous ne pouvons échapper à cette disjonction; elle nous constitue en quelque sorte.
Les discours que nous tenons sur le réel, ceux que nous tenons sur nous même, n’échappent pas à la disjonction telle que je l’entends, ils n’échappent pas à la coupure radicale qui existe entre les signes et ce qu’ils cherchent à exprimer. « Je », ce « je » qui parle n’est pas ce locuteur physique que vous voyez, pas plus qu’il n’est celui que je vois dans le miroir, il est un ensemble de signes qui font sens pour moi, qui me sont constitutifs. Je laisse de côté la question de savoir ce qui est conscient et ce qui ne l’est pas.
Je ne vais pas rentrer dans un developpement trop complexe, car je ne cherche qu’une chose, faire comprendre le plus simplmenet possible ce dont il s’agit. Comprendre au plus grand nombre.
Intuitivement, vous admettez que les signes peuvent expirmer avec plus ou moins d’adéquation la réalité. Si je désigne une table par le signe « table », vous êtes d ‘accord, il y a adéquation, concordance. En revanche si je désigne une chaise par le mot « table », il n’y a pas concordance, il n’y a pas adéquation. il y a un glissement , un je ne sais quoi qui fait que je suis passé d’une désignation convenable à une désignation qui ne convient pas.
Je désigne par opération de disjonction, l’acte de séparer le signe de ce qu’il désigne. La disjonction est un acte de pouvoir, elle suppose un sujet qui l’opére. J’exerce mon pouvoir, mon arbitraire, par exemple en désignant comme fasciste d’extrême droite Michel Onfray alors qu’il n’est ni d’extrême droite ni fasciste. Aucun de ses écrits n’étaie cette désignation, cette façon de le nommer. Mais si je suis le Roi , le Maître , mes sujets vont être obligés de lui coller cette étiquette pour faire partie de ma communauté. S’ils ne le font pas, ils vont être exclus.
La névrose sociale dans laquelle nous vivons nous fait baigner dans les disjonctions, nous sommes traversés par elles, elles nous constituent , à notre insu puisque nous habitons le langage et que nous ne nous livrons pas sans cesse à un travail critique de rétablissement. La disjonction n’agit pas seulement sur l’extérieur, sur la forme, elle agit, rétroagit sur le sujet dans la mesure ou le sujet est parlant ou pensant. Le politiquement correct, royaume de la disjonction, royaume de la manipulation et du glissement du langage n’est pas seulement de la propagande, il est un acte , une tentative de former, de produire un sujet nouveau, un homme nouveau. C’est très clair par exemple dans les écrits qui touchent à la théorie du genre, ces écrits soutiennent que dans la détermination du genre, tout est conditionnement. C’est pour cela que dans les écoles fascistes de la république socialiste Française on veut faire mettre des robes aux garçons et les faire jouer à la poupée. On leur colle un signe dans l’espoir que ce signe leur colle à la peau, que ce signe change ce qu’ils sont.
En matière économique et financière et boursière j’ai souvent developpé cette idée de disjonction, mettant en avant le fait que les cours de Bourse ou les grandeurs économiques sont des signes et que grâce aux manipulations conjointes de la monnaie, des statistiques , du vocabulaire et des modèles, on avait crée un monde nouveau, suspendu dans les airs, on avait « séparé l’ombre du corps ». Les modèles économiques des Maîtres, des dominants, reposent sur la disjonction. Ou plutot pour être plus exact sur la manipulation de la disjonction. Sur la suppression des référents et le glissement des discours. Ceci se formule cyniquement par l’adage qui fait mode » perception is all », « seule compte la perception ». Et hop on évacue la réalité. Ou bien encore par la théorie de base qui asseoit le pouvoir des dominants, la théorie des marchés efficients, ces marchés exprimeraient tout dès lors qu’ils sont informés. C’est la tyrannie des nouvelles, du flot de news.
Le texte de Michel Onfray ci dessous fait toucher du doigt de façon plaisante ce que je cherche à faire passer, ce glissement qui n’est pas innocent, ce glissement qui nuit à la liberté.
LA POUSSIERE SOUS LE TAPIS –
Le dernier quart de siècle aura été celui de l’effacement du réel. La télévision et la radio y ont beaucoup contribué, l’une en laissant croire que ce qui était montré était le seul réel, l’autre, en affirmant que c’était ce qui se trouve entendu. Or, la télévision montre ce qu’elle choisit et la radio ne fait entendre que ce qu’elle a élu. De sorte que ça n’est pas le réel qu’on nous présente, mais la fiction choisie par le journaliste. Nous vivons dans la fable d’un monde créé par les médias. Le réel n’ayant pas eu lieu, la fiction le remplace.
L’un des signes de cet effacement du réel est l’effacement du mot qui dit le réel. Quiconque met le signifiant sous le tapis croit avoir aboli le signifié. Ainsi, il n’y a plus de clochards, mais, d’abord des sans domiciles fixe, avant que ceux-ci ne laissent place aux SDF ; il n’y a plus de nains, mais des personnes de petite taille ; plus de gros, mais des personnes en surcharge pondérale ; plus d’avortement, mais des Interruptions Volontaires de Grossesse, puis des IVG ; plus de contraception, mais un contrôle des naissances ; plus de prolétaires, mais des OS, des OQ, des OP – autrement dit des ouvriers spécialisés, des ouvriers qualifiés, des ouvriers professionnels ; plus de ceinture ou de banlieues, mais des ZUP et des ZEP ; plus d’handicapés, mais des personnes à mobilité réduite , voire des « personnes en situation de handicap »; plus de noirs, mais des blacks ; plus de femmes de ménage, mais des techniciennes de surface ; plus d’allocations, mais des aides, voire des RSA ; plus de juifs, mais des feujs ; plus de maghrébins, mais des beurs ; plus d’émigrés ou d’immigrés, mais des migrants ; plus de vieux, mais des personnes du troisième âge ; plus d’homosexuels, mais des gays ; plus de chômeurs, mais des demandeurs d’emploi ; plus de téléphone, mais des iPhone ou des Smartphones ; plus de droits de l’homme, mais des droits humains ; plus de tiers-monde mais des pays en voie de développement ; plus de prostituées, ni de putes bien sûr, mais des travailleuses du sexe ; plus d’élèves, mais des apprenants ; plus d’instituteurs, mais des professeurs des écoles ; plus de professeurs, mais des enseignants ; plus de ballons, mais des référentiels bondissants ; plus de lectures sur scène, mais des mises en voix ; plus de romanichels, mais des gens du voyage ; plus de sexe, mais du genre ; plus de races, mais des peuples ; plus de mensonges mais des contre-vérités ; sans parler des tsunamis qui ont remplacé les raz-de-marée ou les congères qui prennent la place des tas de neige, voire de la neige à laquelle la vulgate médiatique substitue désormais le stupide manteau neigeux …
Voilà comment on ne peut plus parler de marchandisation d’utérus puisqu’il s’agit d’une gestation pour autrui ; ni de crimes de guerre puisque ce sont des dommages collatéraux. De même pourquoi ferait-on encore la révolution puisqu’il n’y a plus ni prolétaires ni femmes de ménage, ni chômeurs ni clochards. Et pourquoi y aurait-il encore une école puisqu’il n’y a plus ni instituteur ni professeur ? Rabelais faisait dire à Pantagruel : « Si les signes vous fâchent, ô quand vous fâcheront les choses signifiées ? ». Les signes étant morts, les choses signifiées le sont aussi. Le désert avance…
©Michel Onfray, 2016
Ces exemples de « novlangue » sont toujours amusants, et c’est un mode
de gouvernement officiel, dont les fameux « éléments de langage » élaborés
à l’usage des ministres de peur que des vérités trop précises ne
s’échappent malencontreusement de leurs lèvres, que « fâchent les
choses signifiées »! (Citation fort à propos).
Parallèlement nous entendons toujours, dans les média mais ailleurs aussi,
désigner comme « élites » une bande de menteurs et d’escrocs.
Là ce n’est plus le mot qui à quitté la réalité, mais la réalité qui a quitté le mot.
J’aimeJ’aime