Pour une France de production.

Je vous invite à lire attentivement l’interview  de Jean Michel Quatrepoint publiée ci dessous dans  le service. Jean Michel est l’un des rares grands journalistes à savoir de quoi il parle lorsqu’il parle d’industrie. C’est une mémoire vivante de l’industrie. C’est un journaliste d’excellence qui a ses conceptions, sa culture et son expérience.

J’en  partage l’essentiel et en particlier la priorité donnée à la production de richesses, la nécessité de raisonner en termes de filières souveraines et bien entendu, cela, c’est moi qui le caricature, la volonté de remettre la finance à sa place: une place serve.

La finance est un moyen, un reflet , ce n’est pas à elle d’imposer l’ordre du monde. Le fait que la finance se soit autonomisée, qu’elle ait réussi à s’établir en un fétiche pour lequel on sacrifie tout est un produit de l’époque;  c’est un produit d’une époque ou les signes ont supplanté le réel, ou la glose a remplacé le savoir, ou l’intelligence a cessé d’être un outil pour transformer le monde, mais est devenue une arme au service de la reproduction d’élites qui ont failli à leur mission. Failli à leur mission et à leur dette vis a vis de la société. Car ils doivent tout à cette France qu’ils détruisent.

L’époque est perverse; elle mystifie. Elle fait passer la valeur monétaire ou financière des choses pour des richesses. Elle fait passer les ombres du cours de Bourse pour de l’enrichissement.  Avant, on créait un produit, on ‘élaborait, on le produisait efficacement et on en tirait un profit, profit qui, capitalisé permettait la formation d’un capital. Comme nous le disait Marcel Dassault un jour, « avec un bon produit on fait de l’argent, avec de l’argent on ne fait jamais un bon produit ». Notre époque valorise la finance et le renversement qu’elle opère. Les patrons et dirigeants sont rémunérés en fonction de ce que l’on appelle « la création de valeur » qui n’est rien d’autre  que l’inflation des prix boursiers. Elle fait passer la recherche effrénée des optimums de court terme pour des stratégies de gestion , alors que dans la pluspart des cas, elle n’est que désengagement et retraite médiocres. Avant, quand on arrivait devant un « mur », on étudiait les moyens de le franchir, maintenant quand on arrive devant un « mur » on étudie les moyens de le vendre au mieux. Et dieu sait si il y a vendre en France alors que tous les pouvoirs qui se sont succédés ont découragé la véritable accumulation du capital productif. Ils ont fait en sorte que les successions se soient plus assurées, que les banques aient interêt à la casse ou à la braderie. On préfère dans  ce pays, que ce soient les étrangers  qui accumulent plutot que les Francais. On préfère que ce soient eux qui commandent et qui imposent plutot que des compatriotes. Le joug du capital étranger tout en étant plus dur est jugé préférable.  La question du déclin de l’industrie française a à voir avec l’ordre social, avec la naissance d’une société de bourgeoisie comprador qui s’enrichit de brader et de servir l’étranger, d’une bourgeoise qui n’est grande que parce qu’elle licencie et délocalise sa fortune;  elle a à voir avec les inégalités et la destruction du tissus social.

Cette question du déclin de l’industrie française est centrale dans les problématiques suivantes:

-souveraineté nationale
-emplois productifs
-ordre social, importance des classes moyennes, ascenseur social, dignité
-solde des échanges extérieurs
-consensus sur un modèle et des valeurs communes
-recettes budgétaires, dépenses de répartition
-avenir des retraites
-les mentalités.

Les services ne remplacent pas les emplois productifs de biens  échangeables sur un marché international, ils ne remplacent pas les emplois de qualité, bien payés et d’avenir.
Les parkings à chômeurs sont indignes, coûteux et dégradants. L’institutionalisation de la redistribution  est institutionalisation de la dépendance .

Une société fondée sur la production est une autre société que la société fondée sur les services, la répartition de la misère, la solidarité . Elle est porteuse d’un autre consensus. Les valeurs productivistes sont des valeurs nobles, elles élèvent ceux qui les pratiquent. Elles créent de vraies solidarités, fondées sur la coopération, pas des solidarités bidons socialistes. Une société fondée sur la production reste proche du réel, elle a les pieds sur terre. Il suffit pour mesurer la différence de faire la comparaison avec la société allemande. D’une certaine façon la production structure une société, là ou sa disparition la détruit, la massifie.

Je voudrais également lancer une autre piste de réflexion sur la finance, sur l’ENA, etc; je mets le tout dans le même sac car je m’attache non aux contenus des savoirs, mais à leur forme. Celui qui vient de l’industrie repose sur des connaissances, des expériences, des confrontations qui viennent du bas, de la matière. L’intelligence au sens premier, l’industrie au sens ancien, sont vivifiés par la transformation du réel. Ces savoirs sont produits par le domaine ou ils ont été acquis. ce sont des savoirs authentiques, concrets . On remonte de l’expérience à la mise en forme abstraite. S’agissant de la finance ou de l’ENA, ce sont des projections venues du haut , projections plus ou moins adéquates, plus ou moins opportunes, toujours approximatives car issues de modèles théoriques. Ceux qui viennent de la finance projettent des schémas qu’on leur transmet et qui se transmettent plus par le prestige que par l’efficacité. Ce sont des formules magiques qui donnent des résultats soit parce que l’autorité qui y est attachée les impose, soit parce que ce sont des « self-fulfilling prophecies ». Mais les erreurs ont considérables, coûteuses, le gaspillage règne en maître. C’est un aspect que je ne développe pas ici, mais ces grands prêtres, le financier, l’ENANISTE, ne peuvent vivre que dans des systèmes de tiers payants: c’est parce que ce sont d’autres qui paient leur casse. C’est un système qui marche sur la tête, dans lequel « qui casse est payé »!

Je vous invite également à réfléchir sur la justesse de mon dérivé d’ENA, l’ENANISTE, que je reprend en hommage à mon ami défunt Georges Elgozy . Georges était ravi de l’association avec onaniste, elle lui semblait très profonde dans la mesure ou celui qui vit dans le péche d’Onan perd le contact avec la réalité, vit dans un monde de fantasmes et de manipulation (!) de signes qui assurent sa triste jouissance stérile.

Le financier, l’ENANISTE vivent dans les mondes qui sont des reflets, des modèles, des formes, des pattern, des gestalt. Ils ont en possession de sacs vides, qu’ils remplissent de contenus réels qui leur échappent, et cela , c’est radical. C’est une critique radicale, irrémédiable. Ils réussissent non parce qu’ils y ont « droit », mais parce qu’ils y ont « titres ». Le titre , le parchemin, font fonction magiques. Ce sont les nouveaux nobles, touchés par la grâce d’on ne sait pas trop quoi, ils savent tout sur tout puisqu’ils jonglent avec les formes, les structures du savoir, du langage, de la belle parole, de la réthorique, de la Com. En fait ils forment une classe. De ceci témoigne leur conscience de classe d’une part et leur solidarité (de copinage, de caste) d’autre part. J’aurais tendance , au vu des derniers développements à faire glisser le vocabulaire et à appeler tout cela de son vrai nom: une clique.

Bien entendu, ce que je dis n’est pas un plaidoyer pour l’obscurantisme , c’est un plaidoyer contre le nouvel obscurantisme, celui qui est réel, celui qui sévit, celui qui nous conduit à l’abaissement, mais qui se pare des formes et de la musique du savoir sans en connaître les paroles.

 

Une réflexion sur “Pour une France de production.

  1. me viennent le mots d’Amin Maalouf a propos de la production, du réel, des valeurs nobles « que le monde d’hier s’estompe est dans l’ordre des choses, que l’on en éprouve de la nostalgie l’est également, de la disparition du passé on se console facilement, non, c’est de la disparition de l’avenir dont on ne se remet pas. Le pays dont l’absence m’attriste et m’obsède, ce n’est pas celui de ma jeunesse, non, c’est celui dont j’ai rêvé et qui n’a pas pu voir le jour. » — Les désorientés, p.69.

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