| Alain de Benoist |
Théoriciens :: Autres
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Complot jésuite, complot franc-maçon ou « judéo-maçonnique », complot synarchique, complot bolchevique, complot néonazi, complot islamiste, ne mettrait-on pas le complot à toutes les sauces ? Et d’où viennent toutes ces théories du complot ?
Il n’y a pas de théories du complot. Il y a d’une part une mentalité conspirationniste et, de l’autre, une série d’interprétations complotistes d’un certain nombre d’événements. J’avais publié, en 1992, une étude sur la psychologie du conspirationnisme. Depuis lors, Pierre-André Taguieff a consacré à ce sujet une série d’ouvrages qu’on peut considérer comme définitifs. La mentalité conspirationniste consiste d’abord à considérer de manière systématique que tout discours officiel est mensonger, que tout ce qui est important est dissimulé, bref que « la vérité est ailleurs ». Et, dans un deuxième temps, à affirmer que les vrais auteurs des événements sont des puissances malignes, des « forces obscures » tapies dans l’ombre, qui « tirent les ficelles en coulisses » et agissent de façon souterraine pour parvenir à des fins inavouables. On désigne ainsi un bouc émissaire intemporel, transhistorique, omniprésent – « Ils sont partout ! » –, qui poursuit son intérêt particulier au détriment de l’humanité. Ces puissances ténébreuses s’incarnent généralement dans une catégorie d’hommes qu’il suffirait d’éliminer pour que les choses retrouvent leur cours normal. Cette catégorie répulsive correspond à ce que Claude Lefort appelle très justement les « hommes en trop ».
Il n’est pas difficile d’apercevoir les soubassements religieux de cette mentalité. Ces « hommes en trop », quelle que soit l’étiquette qu’on leur attribue, sont une figure du Diable, dont ils ont d’ailleurs tous les attributs. Mais dans la mentalité conspirationniste, on observe aussi l’écho du mythe de la « Caverne » chez Platon : ce que nous voyons autour de nous, et que nous croyons bien réel, n’est qu’illusions et tromperie. C’est un théâtre d’ombres. D’où cette coupure dualiste qui double le monde réel, décrété illusoire, d’un arrière-monde où s’activent les « chefs d’orchestre invisibles ». Le discours conspirationniste est un discours de l’apparence et du masque.
S’interroger sur le conspirationnisme, ne serait-ce pas d’ailleurs déjà prêter le flanc à l’accusation de complotisme ?
Critiquer le conspirationnisme vous fait en effet placer immédiatement au nombre des complices ou des idiots utiles. Pour la mentalité conspirationniste, rien n’est neutre. Il y a d’un côté les agents du complot, de l’autre les affidés et les crédules. Toute contradiction, tout démenti, devient alors une preuve supplémentaire de l’existence du complot. Les thèses conspirationnistes, autrement dit, font un usage systématique du soupçon freudien : la dénégation confirme le symptôme. C’est bien connu, la ruse suprême du Diable est de faire croire qu’il n’existe pas ! De même, dans l’histoire, rien pour les conspirationnistes ne relève du hasard. L’action sociale-historique est débarrassée de tous ses aléas grâce à une théorie linéaire de la causalité qui est censée tout expliquer : les événements sont produits mécaniquement par des agents cachés, qui manipulent les hommes comme on appuie sur un bouton pour obtenir l’effet désiré. Ni marge d’erreur ni zone d’incertitude : tout a été prévu, tout a été « orchestré ». Ce simplisme fait bon marché de ce que Jules Monnerot appelait l’hétérotélie, les « effets pervers », l’accident, l’exception, les dynamiques systémiques, etc., bref tout ce qui fait la complexité de la vie sociale-historique réelle.
Quant aux conspirationnistes, ils se posent d’emblée comme une élite d’initiés, d’experts autoproclamés, titulaires d’un savoir qui surplombe le savoir caché de ceux contre lesquels ils se dressent. Magiquement exemptés de l’aliénation où baignent leurs contemporains, ils sont ceux qui « savent » (on ne sait par quel miracle), dès lors fondés à regarder de haut les « naïfs » qu’on « mène par le bout du nez ».
L’histoire de l’humanité abonde néanmoins en vrais complots. Il y a d’abord les assassinats politiques, réussis (Henri IV, John Fitzgerald Kennedy ou Anouar el-Sadate) ou manqués (Ronald Reagan, Jean-Paul II ou Jacques Chirac). Mais comment faire la part des choses entre « vrais » et « faux » complots ?
Bien sûr qu’il y a de vrais complots. Tout comme il y a des secrets d’État, des mensonges d’État, des actions secrètes menées par les services de renseignement, des lobbies, des groupes d’influence, des attentats sous « faux drapeau », etc. Si le conspirationnisme se bornait à vouloir faire toute la lumière sur tel ou tel événement, ou à s’interroger sur ce qui se passe à l’arrière-plan de la vie politique et sociale, il n’y aurait rien à lui reprocher. Ce qu’on peut en revanche critiquer, c’est son systématisme obsessionnel, sa « logique » paranoïaque, ses interprétations fantasmatiques, ses bouffées délirantes.
À propos des attentats du 11 septembre 2001, Roland Dumas, ancien ministre des Affaires étrangères, assure ne pas croire en la version officielle des événements pas plus qu’à son avatar conspirationniste. Y aurait-il une sorte de troisième voie, fondée sur le principe d’opportunité ?
La position de Roland Dumas me paraît assez sage. Il n’y a pas besoin d’être conspirationniste pour constater que la version officielle des attentats du 11 septembre laisse pour le moins à désirer, ou pour penser que Lee Harvey Oswald n’était sans doute pas le seul homme impliqué dans le complot pour tuer Kennedy. Il y a une vertu du doute, et le « dubitationnisme » va souvent de pair avec l’esprit critique. Mais ce qui frappe chez les conspirationnistes, c’est qu’ils ne sont capables de douter que d’une manière unilatérale. Hypercritiques vis-à-vis des « versions officielles », ils sont d’une crédulité sans bornes pour toutes les « versions alternatives ». Or, comme l’esprit critique ne se partage pas, il faut examiner les unes et les autres avec la même rigueur. Cela dit, nous sommes à une époque qui ne peut que favoriser le conspirationnisme : à un moment où les gens « ne comprennent plus ce qui se passe », parce que leurs repères se sont effondrés, les « explications » simplistes, qui prétendent rendre intelligible ce qui paraît incohérent, ne peuvent que trouver une oreille complaisante chez un public toujours plus grand.
Bonsoir,
Et on nous annonce pour septembre une chaine TV publique d’infos continue!!! Je ne fais de commentaire, on ne tire pas sur une ambulance.
Je crois utile de porter à votre connaissance ce billet paru sur le blog Psychothérapeute (http://psychotherapeute.blogspot.fr/) et intitulé « KO Debout ». C’est, à mon sens, une excellente analyse de la situation politique présente.
Extrait: »…Nous vivons un vrai totalitarisme même si ce terme peut sembler outré. Souvenons-nous que le propre du totalitarisme est d’aliéner les individus en niant leurs aspirations mais surtout en détournant leurs actions vers des buts choisis par le pouvoir. Ce totalitarisme est certes vécu avec plus de douceur et de confort parce que les dirigeants sont devenus habiles… »
Il me semble que vous y retrouverez quelques unes de vos préoccupations (qui sont également les miennes).
Bonne soirée
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Je vous remercie.
Je suis allé sur ce site remarquable et effectivement ce billet doit être lu.
Je conseille aux lecteurs d’en faire autant.
Je retiens votre phrase:
« Souvenons-nous que le propre du totalitarisme est d’aliéner les individus en niant leurs aspirations mais surtout en détournant leurs actions vers des buts choisis par le pouvoir. Ce totalitarisme est certes vécu avec plus de douceur et de confort parce que les dirigeants sont devenus habiles… »
Vous avez raison, tout cela constitue ma préoccupation centrale. Les mots importants de cette phrase sont ceux que vous retrouvez sans cesse dans mes écrits: aliéner, individus, détourner, etc. Vous décrivez « le soft power » qui plonge les gens dans une terrible névrose individuelle et sociale, qui fait de la Société Civile non plus une donnée, mais un produit, et finalement qui concourt au but ultime: la massification.
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A reblogué ceci sur rocbalieet a ajouté:
absolument ; et a relire régulièrement
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Le pouvoir en place, qui détient aujourd’hui une puissance de communication considérable, souffre d’un déficit grandissant jusqu’à devenir colossal, du savoir (information, communications) de la vérité, ce qui constitue une faiblesse objective extrêmement grave.
Nous n’avons pas affaire à des gens qui manipulent consciemment et volontairement de façon systématique (même s’ils y cèdent occasionnellement), nous avons affaire à des gens qui dépendent d’une idéologie, et d’un Système organisant le processus d’acquisition de leur savoir d’une façon telle que la vérité est pratiquement toujours ignorée (sauf pour le bulletin météo et les résultats sportifs), sinon contredite d’une façon de plus en plus grotesque et contradictoire par l’emploi massif de narratives complètement bidons.
Le complotisme est donc le nouveau concept imaginé par eux pour masquer leur négligeance, leur trahison, leur mensonge.
Pour ces gens au pouvoir (politiques, communicants, journalistes, juristes, etc ) qui ne font que communiquer et persifler, il nous faut appliquer un concept très simple : la présomption de culpabilité.
Par les temps qui courent, mieux vaut être paranoïaque que naïf quand on est conduit à l’abattoir.
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La présomption de culpabilité” (ou de mensonge) qui doit concerner tous les axes de communication des autorités du Système est bien entendu l’inversion vertueuse de la fameuse expression décrivant le fondement du Droit pour ce qui est du citoyen face à la justice, qui est la “présomption d’innocence”.
Il est absolument nécessaire, aujourd’hui, de déployer la perception exactement contraire lorsqu’il s’agit d’une déclaration officielle ou tenant lieu d’officielle, venant directement ou indirectement des directions politiques et assimilées, dans des pays totalement sous l’emprise du Système (ceux du bloc Américano-Occidental, principalement).
Peu importe que le mensonge ne soit pas toujours avéré, c’est aux autorités et à leurs représentants de laisser échapper à leur insu des éléments de vérite qui constitueraient la preuve que ce qu’ils déclarent n’est pas mensonger, dans le cas contraire, le jugement qu’on doit en faire est celui de la culpabilité du mensonge.
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« Je vous invite à réfléchir sur les parades que l’on peut apporter à cette situation ».
Il n’y a qu’une seule revendication politique sur laquelle tout le monde devrait se concentrer : exiger l’abolition de tous les délits d’opinion. Tous.
Il ne devrait pas être condamnable ni pénalement ni civilement d’exprimer une opinion fut-elle fausse, bête ou méchante.
une affirmation fausse peut être contredite, une affirmation idiote vous couvre de ridicule, trop d’affirmations méchantes et vous finissez seul abandonné de tous.
Avec la concurrence « libre et non faussée » des opinions, la vérité fera son petit bonhomme de chemin et finira par tout renverser sur son passage.
Mais la liberté totale d’opinion va pour moi de paire avec un autre principe : l’interdiction de l’anonymat dans la prise de parole publique. L’anonymat a pour conséquence la lâcheté et l’irresponsabilité. Moins de paroles mais des paroles fortes, portées par des personnes qui les assument complètement.
Après, se faire appeler « complotiste » ou n’importe quoi d’autre, peu importe.
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Les théories de la conspiration, c’est rassurant. Ça veut dire que le monde est « sous contrôle ». Ce serait bien pire que de se dire qu’à l’inverse, plus personne ne comprends rien et qu’on ne sait pas ou on va.
De plus, c’est tout bénef pour conspirateur : ça resserres les rangs des communautés visées et ça leur donne un surcroît de pouvoir (ce pouvoir qu’on leur prête peut être converti en vrai pouvoir s’ils sont habilles).
De plus, force est de constater que les conspirateurs servent de repoussoir, d’épouvantails, pour que les gens ne s’écartent pas trop des clous.
Les conspirateurs sont donc aussi des idiots utiles du système qu’ils prétendent dénoncer.
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