Pour que revive la polémique, lisez cet article

Jacques Sergent, essayiste

♦ L’armée patrouille dans les rues. Et les généraux sont à nouveau visibles dans l’espace public. Faut-il leur faire confiance ? Il est permis d’en douter ! Pour gagner leurs étoiles les officiers doivent être « politiquement corrects, parler anglais et passer par la case OTAN ».

 « Nos stratèges étoilés », bardés de diplômes et de décorations, « n’ont pas vu venir la guerre de civilisation, pour la même raison que leurs anciens n’avaient pas vu venir les panzers ».

Un point de vue décapant d’un ancien haut fonctionnaire du ministère de la Défense.

Polémia


Les VIe Assises nationales de la recherche stratégique (excusez du peu ont organisé en décembre 2015 un colloque à l’Ecole militaire sur le thème « Qui est l’ennemi ? ». Près d’un an après l’attentat contre Charlie Hebdo et 15 jours après celui du Bataclan, il serait temps de le savoir, en effet…

Tout le gratin de la « pensée stratégique » et sécuritaire française est donc là, sous la présidence du ministre de la Défense : 1700 participants qui vont… sodomiser les coléoptères une journée entière !

Car quelle est la conclusion de ce savant colloque ? L’ennemi c’est… Daesh, qui est « pseudo-islamique » selon les termes du ministre de la Défense. Pasdamalgam dans les rangs !

Grâce à lui on sait au moins que la « recherche stratégique » française ne sera pas dissidente, mais bien-pensante.

Papy fait de la résistance

Le général Piquemal manifeste à Calais contre l’immigration. Papy fait de la résistance et au micro proclame la patrie en danger. On n’en revient pas : la Légion avec les identitaires ! Mais il suffit d’une garde à vue pour que le général rentre piteusement dans le rang, en retournant sa veste au surplus. Piquemal ne sera pas Salan…

Le général Soubelet est un gendarme vite devenu célèbre sur les réseaux sociaux pour avoir dénoncé le laxisme judiciaire devant une commission du Parlement. Il n’en reste pas là et va jusqu’à publier un livre aux éditions Plon sur Tout ce qu’il ne faut pas dire (*).

Bigre ! Va-t-on enfin tout savoir ? Las, quand on feuillette le livre on s’aperçoit vite que le brave général ne dit rien d’original : sinon que la politique pénale n’est pas assez répressive et que la gendarmerie manque de moyens… Pandore ne sera pas entrée en dissidence bien longtemps.

Ces épisodes tragi-comiques illustrent malheureusement le désastre stratégique français qui s’annonce.

Les conformistes

Car le monde de la Défense s’enferme dans le conformisme, comme dans les années trente et pour des raisons comparables.

Sous la Troisième République il fallait que les officiers supérieurs soient « républicains » et peu innovants pour progresser dans la carrière. Aujourd’hui ils doivent être politiquement corrects, parler anglais et passer par la case OTAN pour gagner leurs étoiles. Mais le résultat est le même : catastrophique.

Car le gratin militaire français se trompe d’époque, d’armée et donc de guerre.

La pensée en panne

La « pensée stratégique » française est, comme le reste, en panne.

On multiplie les livres blancs, les colloques et les symposiums car on n’a plus aucune réponse sur rien. Une expression revient d’ailleurs sans cesse dans tous ces travaux : « Cela pose la question de… » ; on ne sait plus, en effet, que poser des questions, faute d’oser formuler des réponses.

Les stratèges ont préparé nos armées à affronter le Pacte de Varsovie mais, pas de chance, celui-ci a disparu. La France est donc retournée dans l’OTAN au moment même où la principale justification de cette alliance, le péril soviétique, disparaissait.

Et nos militaires vont se faire tuer pour tenter d’endiguer le chaos en Afrique ou au Moyen-Orient que… les Occidentaux, sous la férule de l’Oncle Sam, ont provoqué en Irak, en Libye et en Syrie.

Le sapeur Camember n’aurait pas fait mieux.

Ceux qui n’ont rien vu venir

Nos stratèges étoilés, bardés de diplômes et de certificats garantissant qu’ils ont suivi de « hautes études » autant que de décorations, n’ont pas vu venir la guerre de civilisation, pour la même raison que leurs anciens n’avaient pas vu venir les panzers.

D’ailleurs l’expression « guerre de civilisation » est taboue à l’Ecole militaire. Il faut dire que les principaux clients de l’industrie d’armement française étant des Etats musulmans, le mot d’ordre est au Pasdamalgam.

Nos stratèges n’ont pas vu venir la guerre de civilisation et au surplus ils ne savent pas comment la mener.

Car, comme l’avait bien vu Jean Raspail dans son livre prophétique Le Camp des Saints, la dissuasion nucléaire est inopérante dans la guerre de civilisation.

En d’autres termes nos stratèges étoilés ne savent pas comment gérer la crise qui s’annonce. Et ils ont de plus en plus de mal à le cacher.

Les otanisés

Nos généraux otanisés s’inquiètent donc surtout de la situation en Ukraine et en Crimée. Ils n’ont d’ailleurs pas non plus prévu le retour de la puissance russe, qui, comme on l’a vu lors de la crise syrienne, dépasse désormais en capacités de haute technologie les Occidentaux. Bravo l’OTAN !

Mais le chaos migratoire les laisse pantois quand notre marine bisounours n’aide pas les immigrants « naufragés » à entrer en Europe. Et la menace djihadiste apparaît hors de la compréhension de nos étoiles.

Le général d’armée Georgelin, grand chancelier de la Légion d’honneur, a, il est vrai, proposé au président de la République la création d’une médaille spécifique pour les victimes du terrorisme. Nous voilà rassurés pour l’avenir : nous serons morts mais nous aurons une belle médaille !

Les figurants

La donne stratégique née du choc migratoire, du réveil de l’islamisme, des nouveaux rapports de puissance mondiaux et du déclin européen échappe à la hiérarchie militaire parce que l’armée s’est coupée de la nation et de ses préoccupations.

L’armée française s’est, en effet, alignée sur le modèle anglo-saxon avec la fin de la conscription : elle est devenue une armée salariée, féminisée et composée d’une agrégation de minorités ethniques et religieuses – et où la radicalisation islamiste commence au surplus à apparaître. Merci Chirac.

 Les militaires de Vigipirate font donc de la figuration pour rassurer le bon peuple à la demande expresse des élus. Mais la situation sur le terrain leur échappe, comme elle échappe aux forces de police. Dans la guerre de civilisation le front est partout ; mais nos stratèges ne sont plus nulle part.

En France on a beaucoup de généraux, comme le CNRS a beaucoup de chercheurs : mais les Bonaparte ou les De Gaulle sont aussi rares que les « trouveurs ».

Cela augure mal de l’avenir.

Jacques Sergent
15/04/2016

(*) Un général de gendarmerie tire la sonnette d’alarme, par le général Bertrand Soubelet

Correspondance Polémia – 15/042016

EN PRIME : Des extraits  de George Orwell

George Orwell reste un maître pour comprendre comment la corruption de la langue débouche sur la corruption de la pensée. Une correspondante de Polémia a retrouvé un essai de 1946 intitulé La politique et la langue anglaise . 60 ans plus tard ce texte éclaire parfaitement la situation… de la politique et de la langue française. En voici de larges extraits.


Au sujet de chaque phrase qu’il écrit, un auteur scrupuleux se posera au moins quatre questions : « Qu’est-ce que j’essaie de dire ? Quels sont les mots qui pourront l’exprimer ? Quelle image ou locution pourra-t-elle le rendre plus clair ? Cette image est-elle assez vivante pour être efficace ? » Et il s’en posera probablement deux autres : « Pourrais-je l’exprimer de façon plus concise ? Y a-t-il dans cette formulation quelque laideur qui pourrait être évitée ? »

Se laisser imprégner des expressions toutes faites

Mais vous n’êtes pas obligé de vous donner toute cette peine. Vous pouvez vous l’épargner en ouvrant grand votre esprit et en le laissant envahir par les expressions toutes faites. Elles construiront des phrases pour vous — elles penseront même à votre place, dans une certaine mesure — et au besoin elles vous rendront un grand service en dissimulant partiellement, y compris à vous-même, ce que vous voulez dire. C’est ici qu’apparaît clairement le lien qui existe entre la politique et l’avilissement de la langue.

De nos jours, les textes politiques sont le plus souvent mal écrits. Quand ce n’est pas le cas, c’est en général que l’écrivain est une sorte de rebelle, qui exprime ses opinions propres et non une « ligne de parti ». Il semble que l’orthodoxie, de quelque couleur qu’elle soit, exige un style sans vie et imitatif. Bien entendu, les jargons politiques utilisés dans les brochures, les éditoriaux, les manifestes, les rapports et les discours des sous-secrétaires diffèrent d’un parti à l’autre, mais ils sont tous semblables en ceci qu’on n’y relève presque jamais une tournure originale, vivante et personnelle. Lorsqu’on observe quelque tâcheron harassé répétant mécaniquement sur son estrade les formules habituelles — atrocités bestiales, talon de fer, tyrannie sanglante, peuples libres du monde, être au coude à coude —, on éprouve souvent le sentiment curieux de ne pas être en face d’un être humain vivant, mais d’une sorte de marionnette : sentiment encore plus fort quand, par instants, la lumière se reflète dans les lunettes de l’orateur et les transforme en disques opaques derrière lesquels il semble qu’il n’y ait plus d’yeux. Et ce n’est pas là un simple effet de l’imagination. L’orateur qui utilise ce type de phraséologie a commencé à se transformer en machine. Son larynx émet les bruits appropriés, mais son cerveau ne travaille pas comme il le ferait s’il choisissait ses mots lui-même. Si le discours qu’il profère est de ceux qu’il a l’habitude de répéter encore et toujours, il peut être à peu près inconscient de ce qu’il dit, comme on l’est quand on prononce les répons à l’église. Et cet état de semi-conscience, sans être indispensable au conformisme politique, lui est du moins favorable.

La défense de l’indéfendable

Les discours et les écrits politiques sont aujourd’hui pour l’essentiel une défense de l’indéfendable. Des faits tels que le maintien de la domination britannique en Inde, les purges et les déportations en Russie, le largage de bombes atomiques sur le Japon peuvent sans doute être défendus, mais seulement à l’aide d’arguments d’une brutalité insupportable à la plupart des gens, et qui ne cadrent pas avec les buts affichés des partis politiques. Le langage politique doit donc principalement consister en euphémismes, pétitions de principe et imprécisions nébuleuses. Des villages sans défense subissent des bombardements aériens, leurs habitants sont chassés dans les campagnes, leur bétail est mitraillé, leurs huttes sont détruites par des bombes incendiaires : cela s’appelle la pacification. Des millions de paysans sont expulsés de leur ferme et jetés sur les routes sans autre viatique que ce qu’ils peuvent emporter : cela s’appelle un transfert de population ou une rectification de frontière. Des gens sont emprisonnés sans jugement pendant des années, ou abattus d’une balle dans la nuque, ou envoyés dans les camps de bûcherons de l’Arctique pour y mourir du scorbut : cela s’appelle élimination des éléments suspects. Cette phraséologie est nécessaire si l’on veut nommer les choses sans évoquer les images mentales correspondantes. Prenez, par exemple, le cas d’un pacifique professeur anglais qui défend le totalitarisme russe. Il ne peut pas déclarer sans ambages : « Je crois à l’élimination physique des opposants quand elle permet d’obtenir de bons résultats. » Il fera donc probablement des déclarations de ce style : « Tout en concédant bien volontiers que le régime soviétique présente certains aspects que les humanistes peuvent être enclins à déplorer, il nous faut, à mon avis, reconnaître qu’une certaine restriction du droit à l’opposition politique est un corollaire inévitable des périodes de transition, et que les rigueurs que le peuple soviétique a été appelé à subir ont été amplement justifiées dans la sphère des réalisations concrètes ».

L’ennemi du langage clair, c’est l’hypocrisie

L’enflure stylistique est en elle-même une sorte d’euphémisme. Les termes latins se répandent sur les faits comme une neige légère qui estompe les contours et dissimule les détails. Le principal ennemi du langage clair, c’est l’hypocrisie. Quand il y a un fossé entre les objectifs réels et les objectifs déclarés, on a presque instinctivement recours aux mots interminables et aux locutions rabâchées, à la manière d’une seiche qui projette son encre. A notre époque, il n’est plus concevable de « ne pas s’occuper de politique ». Tous les problèmes sont des problèmes politiques, et la politique elle-même n’est qu’un amas de mensonges, de faux-fuyants, de sottise, de haine et de schizophrénie. Quand l’atmosphère générale est mauvaise, le langage ne saurait rester indemne. On constatera sans doute — c’est une hypothèse que mes connaissances ne me permettent pas de vérifier — que les langues allemande, russe et italienne se sont, sous l’action des dictatures, toutes dégradées au cours des dix ou quinze dernières années. Mais si la pensée corrompt le langage, le langage peut aussi corrompre la pensée. Un mauvais usage peut se répandre par tradition et par mimétisme, même parmi des gens qui devraient être plus avisés — et qui le sont effectivement. A certains égards, le langage dégradé dont j’ai parlé est fort commode. Des expressions telles que : une hypothèse qui n’est pas sans fondement, laisse beaucoup à désirer, ne servirait à aucune fin utile, une considération que nous ferions bien de garder présente à l’esprit, sont une tentation permanente, un tube d’aspirine que l’on a toujours sous la main.

« Se sentir obligé de dire »

Relisez cet essai, et vous constaterez certainement que j’ai commis à maintes reprises les fautes mêmes que je dénonce. J’ai reçu par le courrier de ce matin une brochure consacrée à la situation en Allemagne. Son auteur me dit qu’il s’est « senti obligé » de l’écrire. Je l’ouvre au hasard, et voici l’une des premières phrases que je lis : « [Les Alliés] ont l’occasion non seulement de réaliser une transformation radicale des structures sociales et politiques de l’Allemagne de manière à éviter une réaction nationaliste en Allemagne même, mais aussi de poser les bases d’une Europe coopérative et unifiée. » Vous le voyez, il se « sent obligé » d’écrire — il estime probablement qu’il a quelque chose de nouveau à dire —, et pourtant ses mots, à la manière des chevaux de cavalerie qui répondent à l’appel du clairon, s’assemblent spontanément selon les mornes de schémas familiers. Lutter contre cette invasion de l’esprit par des expressions stéréotypées (poser les bases, réaliser une transformation radicale) impose d’être constamment sur ses gardes, et chaque expression de ce type anesthésie une partie du cerveau. (…)

Et quelques recommandations… (…)

  1. N’utilisez jamais une métaphore, une comparaison ou toute autre figure de rhétorique que vous avez déjà lue à maintes reprises.
  2. N’utilisez jamais un mot long si un autre, plus court, peut faire l’affaire.
  3. S’il est possible de supprimer un mot, n’hésitez jamais à le faire.
  4. N’utilisez jamais le mode passif si vous pouvez utiliser le mode actif.
  5. N’utilisez jamais une expression étrangère, un terme scientifique ou spécialisé si vous pouvez leur trouver un équivalent dans la langue de tous les jours.
  6. Enfreignez les règles ci-dessus plutôt que de commettre d’évidents barbarismes.

Ces règles peuvent sembler élémentaires, et elles le sont, mais elles exigent un profond changement d’attitude chez tous ceux qui ont pris l’habitude d’écrire dans le style aujourd’hui en vigueur. (…)

George Orwell
Extraits de La Politique et la langue anglaise
1946

 

Une réflexion sur “Pour que revive la polémique, lisez cet article

  1. Bonjour,

    Je ne peux qu’approuvez vos dires. Le conformisme est le plus sûr moyen d’arriver au firmament mais ça a toujours été ainsi. Le général de Gaulle serait resté un obscur colonel de l’arme blindée cavalerie si les circonstances n’avaient pas permis le contraire. Quelques uns arrivent à en sortir mais c’est très difficile et c’est autant affaire de circonstances que d’intelligence. Arrive actuellement aux affaires une génération d’officier qui a vraiment connu la guerre (Golfe, Yougoslavie, Afghanistan, Côte d’Ivoire, Mali). Pour en connaître certains, ils sont nettement moins malléables et certainement moins naïfs que bon nombre de leurs prédécesseurs (je ne jette aucunement la pierre à ces derniers, ils sont avant tout le fruit de leur époque).

    Bon après-midi

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