Europe: un problème à 46 Trillions

Un problème à 46 trillions

Agefi Suisse    lundi, 09.05.2016

Le véritable enjeu auquel Mario Draghi répond, C’est la taille gigantesque du système bancaire de l’Union.

Bruno Bertez

Les résultats des initiatives non conventionnelles de Draghi sont quasi nuls. Bien sûr, il peut toujours arguer, comme tous les gens de mauvaise foi, que les choses auraient été pires s’il n’avait rien fait.

C’est l’argument des  dirigistes et des constructivistes pour exonérer leur responsabilité. Quand vous entendez cet argument, tirez-en immédiatement la conclusion que l’on est dans la mauvaise foi, c’est une constante.

Ce qui nous frappe, c’est que Draghi utilise maintenant les mêmes méthodes que les politiciens, il envoie ses sbires parler, écrire, bavasser dans les médias, pour «propagander». Draghi est en campagne, voilà ce que les médias oublient de souligner. Ce n’est pas banal, un patron de Banque Centrale qui descend ou fait descendre dans l’arène médiatique pour attaquer les citoyens, leur reprocher d’épargner et quasi dire que la crise est de leur faute. Ce n’est pas banal que celui qui commande la politique monétaire, le crédit, contrôle la stabilité financière, accuse les gens d’en bas  d’être responsables de ce qui ne va pas, alors que tout ce qu’ils cherchent à faire, c’est à se comporter en bons pères de famille, être prévoyants! Nous ne voyons aucun média ou éditorialiste analyser et critiquer ce fait.

En 2012, nous avons vu juste quand nous avons commenté l’initiative de Draghi du «whatever it takes», le fameux «coûte que coûte» comme un coup de force. Nous avons titré «Le coup de force de Draghi» et nous avons montré qu’il s’agissait d’une prise de pouvoir.

On sait maintenant, l’époque est terrible sur ce point, que Draghi n’avait rien dans sa manche, il a improvisé, il n’avait rien préparé, rien réfléchi. Il s’est laissé emporter par son ego. Ce sont des très grands de ce monde, comme Geithner, qui l’ont révélé lors d’une émission de TV. En fait, nous étions dans le bluff. Draghi a pris la «décision» la plus importante dans l’improvisation la plus totale.

C’était un bluff, mais il savait que les leaders de l’UE ne pourraient que suivre: toutes les limites de Maastricht avaient déjà été  dépassées. Et en bon cynique, Draghi savait qu’il ne déclencherait que des cris d’orfraie. En fait, toute l’énergie des leaders s’est concentrée sur l’habillage, sur les moyens de sauver la face et de faire semblant. Nous l’avons exposé dès le début, nous avons expliqué la position allemande comme de «simple hypocrisie», de simple dénonciation verbale pour faire passer la pilule.

A partir du moment où Merkel avait décidé de tout faire pour sauver l’euro, peu importe qu’elle soit pour ou contre telle ou telle mesure, elle était dans la seringue. Les gouvernements n’avaient  aucun pouvoir, et ils n’en ont d’ailleurs toujours aucun. Ils peuvent décréter le contrôle des mouvements de capitaux, fermer les frontières, restreindre les libertés, ce qu’ils font subrepticement, mais, d’une part, cela n’est pas à la hauteur des problèmes et, d’autre part, cela va à l’encontre de l’objectif affiché qui est de préserver la fiction d’unité européenne.

Toute personne sensée sait que le seul pouvoir en ce monde est celui de la «printing press» et que celui qui détient ce pouvoir a la possibilité de masquer et retarder les problèmes ou leur prise de conscience. Le vrai pouvoir, dérisoire, est celui de manipuler les illusions par la «printing press», avec la complicité de l’autre «presse», la médiatique. La «printing press» donne le contrôle apparent sur le change, les taux et la quantité de digits dans le système. C’est le contrôle du monde des signes. Et quand Draghi nous dit que le problème est celui de la «transmission», c’est un aveu: le contrôle des signes  ne donne pas celui de modifier le Réel et c’est cela qu’il reconnait. Les «Abracadabra» ne servent qu’à enfumer, pas à guérir.

L’Allemagne est ok pour que Draghi utilise la seule arme qui soit disponible, elle a mis, comme l’on dit, le doigt dedans et il va falloir qu’elle accepte que tout le bras y passe. Le problème n’est plus l’attitude de Merkel ou même celui de la position  de Schäuble, non, eux sont complices violés certes, mais obligés; non le problème, c’est le peuple et les citoyens. Ils ont pris conscience de ce qui s’était passé, de la pantalonnade jouée par les politiciens et ils se révoltent contre ces politiciens, c’est le sens de la montée du parti AfD d’une part, et de la grogne des alliés bavarois de Merkel.

La pseudo habilité de la Chancelière qui a joué la carte des immigrés pour faire taire les demandes de stimulations économiques adressées par la communauté internationale, cette habilité s’est retournée contre elle. Au lieu de l’aider dans son équilibre fragile, la politique de porte ouverte aux immigrés l’a déstabilisée. Elle avait tout simplement oublié la question de l’intégration concrète, matérielle, de ces gens. Son pas de clerc dans ses relations avec les Turcs a achevé de saper son autorité.

Elle a divisé l’Allemagne et surtout clivé l’Europe. Grave erreur, car nous abordons une phase terrible, celle où Draghi va tenter un nouveau de coup de force, celle où il va falloir faire avaler la pilule d’une colossale Draghinade. Avec les initiatives précédentes, la situation européenne ne s’est pour ainsi dire pas améliorée; le total de bilan de la BCE a rejoint ses plus hauts, ses records, et Draghi n’a rien à montrer en contrepartie. Pas plus avec son QE qu’avec ses LTRO. Pas plus avec  sa politique de taux nuls et ses NIRP.

Merkel perd son leadership domestique et, en même temps, elle est contestée à l’extérieur, elle est donc en moins bonne position pour jouer son rôle de diversion, d’habillage des initiatives de Draghi. Elle a perdu l’essentiel: sa crédibilité, elle s’est révélée faible, comme un vulgaire Hollande. Donc elle ne peut plus «couvrir» Draghi! Elle est mise au pied du mur par ses opposants.

Pourquoi l’Allemagne, tout en faisant semblant de faire et dire le contraire, soutient-elle les Draghinades? Tout simplement parce que la complicité objective est totale; Draghi sauve le système bancaire allemand et singulièrement la Deutsche Bank et la Commerzbank. Les établissements allemands font partie du problème européen de façon, peut-on dire, privilégiée.

Le vrai problème européen, celui auquel Draghi répond, ce n’est ni la croissance, ni la déflation, non, cela c’est pour le public; le vrai problème auquel Draghi répond, c’est la taille du système bancaire de l’Union, taille incroyable de 46 trillions. Vous avez bien lu, 46 trillions. Le leverage européen, malgré tout ce que l’on dit, est encore de 26X! A ce niveau quasi criminel à l’égard du public et des contribuables, une baisse de 5% de la valeur des assets détenus par les banques, si elle est comptabilisée, balaie, fait disparaitre toute solvabilité. Or, avec les taux zéro, les NIRP et les autres artifices, les assets financiers globaux sont surévalués de 40% au moins! Les 46 trillions ne résisteraient pas à une mise en risk-off un tant soit peu prolongée.

Le bilan  de la BCE, même inflaté par les QE, n’est pas à la hauteur des problèmes, il ne joue pas dans la même catégorie de poids. En fait, les banques européennes sont mondiales, mais avec une assise régionale, voilà le fond du problème. Et vos gouvernements auront beau vous serrer la gorge, vous faire rendre jusqu’au dernier centime les gains des 30 glorieuses, cela ne changera rien, ce n’est pas à la hauteur des problèmes.

Le problème est structurel, historique, c’est celui du développement inégal.

Les politiques aussi bien fiscales que monétaires ou financières ne peuvent rien, absolument rien sauf gagner du temps; rien ne peut retourner la situation. Plus vous baissez les taux, plus vous les  rendez négatifs et plus les pays émettent, plus ils s’endettent, plus ils se lestent. Ils se plombent.

Ce sont maintenant les emprunts souverains détenus par les systèmes bancaires domestiques qui sont irrécouvrables et qui en fait ne valent pas leur nominal! Depuis 2012, les ratios de dettes des pays européens fragiles ne cessent d’augmenter, alors que l’on a épuisé la mine de l’austérité et que l’on est en train d’épuiser celle de l’inflationnisme monétaire.

Nous sommes, grâce à Draghi, dans un cercle vicieux: des pays en faillite émettent des emprunts achetés par des banques elles-mêmes en faillite, lesquels emprunts servent de collatéral, aussi bien pour obtenir de l’argent des Banques Centrales que des confrères du système bancaire ou shadow. Ce cercle vicieux pourrit tout. Il est le support de positions colossales, historiques, en dérivés, ce qui rend la situation systémique.

Les solutions de la BCE sont imaginaires, alors que les problèmes sont réels et sachez que, dans le cadre de la situation mondiale qui se caractérise par la dissymétrie et la non transparence, les TBTF, les grandes banques mondiales, elles,  elles savent tout cela.

Pour l’instant, le cartel tient.

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