Paradoxe des chiffres de l’emploi américains
La force du marché de l’emploi est démentie par la faiblesse de la croissance économique.
Les chiffres hebdomadaires du Bureau of Labor Statistics ont été publiés hier. On y trouve que le nombre de nouvelles applications à l’assurance-chômage était de 266,000 au cours de la semaine qui s’est terminée le 6 aout.
Il n’est ainsi pas surprenant que le chômage américain soit tombé à un niveau record: 4.9% en juin. Généralement, on considère le plein emploi atteint à 5%, ce qui est le cas depuis octobre. Les commentateurs n’ont de cesse de dire que le chômage ne peut guère chuter plus, et que le marché de l’emploi américain suggère une reprise très forte de l’économie. Le problème est que cette reprise ne se voit pas dans les autres indicateurs.
Normalement, un marché de l’emploi en bonne santé, où le chômage est bas, fait monter les salaires. Cette augmentation pèse évidemment sur les marges des entreprises, et celles-ci, à leur tour, investissent dans du capital fixe dont le cout relatif a baissé par rapport à celui de la main d’œuvre. Supplémentée par ces machines, la productivité moyenne des travailleurs augmente et stabilise le cout de la labeur pour les entreprises. C’est ce cycle d’augmentation de la productivité qui permet à l’économie de croitre plus vite que le nombre de travailleurs.
Si l’on considère le marché de l’emploi américain fort, on fait ici affaire à un paradoxe. Car malgré le plein emploi, les chiffres de la croissance n’ont pas dépassé 2% depuis juillet 2015. Dans les trois derniers trimestres la moyenne annualisée était seulement de 1%. La productivité des travailleurs a baissé chaque trimestre pendant cette période. Les investissements en capital des entreprises chutent depuis un an et demi. Le BLS, qui avait annoncé que les salaires avaient augmenté de 4.2% de janvier à mars 2016, vient de réviser ce chiffre. Ils ont maintenant baissé de 0.4%. C’est l’inverse de ce à quoi l’on s’attendrait de la part d’une économie avec un marché de l’emploi fort.
Les paradoxes n’existent pas dans l’économie réelle. Si les Etats-Unis se comportent ainsi, c’est parce que leur marché de l’emploi est faible, malgré le consensus des commentateurs. Cela ne se voit pas dans les chiffres du chômage à cause des critères du BLS qui ne prennent pas en compte les travailleurs «découragés». Alors que le taux de chômage de 4.9% est à son plus bas depuis 2007, le taux de participation à la force de labeur de 62.8% est lui a son plus bas depuis 1978. En 2007, ce taux de participation était de 65.8%. Si la participation américaine a la force de labeur en 2016 était au niveau de celle de 2007, il y aurait plus de 7.5 millions de participants en plus.
Tous ne seraient pas demandeurs d’emploi, bien sûr. Certains ont peut-être décidé de rester au foyer pour s’occuper de leurs enfants ou de reprendre leurs études. Mais en prenant pour référence la mesure la plus large du chômage américain U6, qui compte les travailleurs découragés et ceux à temps partiel involontaire, le taux de chômage américain est alors en réalité au moins de 9.7%. Il est donc clair que le chômage américain peut encore progresser beaucoup avant que l’on voie la reprise de la croissance auto-entretenue dont parlent les commentateurs.
Les medias continuent de se concentrer sur l’idée que le chômage est vraiment de 4.9%. Ceci pose un grand problème pour les régulateurs américains, dont le chairman de la Reserve Fédérale, Janet Yellen. L’apparente force du marché de l’emploi fait qu’elle est encouragée à remonter les taux d’intérêt, par peur que l’inflation remontre trop vite, mais elle sait que celui-ci est en réalité beaucoup plus fragile qu’il ne semble l’être. Elle fait face à un dilemme, car elle ne peut pas décevoir en admettant que la reprise est beaucoup moins bonne que prévu, mais elle ne peut aussi pas augmenter les taux sans mettre cette reprise en danger.