Trump et ses apprentis vérificateurs

Par  MYRET ZAKI

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN


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La «vérification des faits», ou «fact checking», que les journalistes s’imposent pour dévoiler les mensonges à caractère politique et idéologique, est devenue, avec le Brexit, puis avec la campagne de Donald Trump, une injonction primordiale pour la presse, qui veut en faire l’antidote à l’intox des tenants de la «post-vérité».

Noble mission, mais dans un contexte manifestement très polarisé, qui voit les médias en rupture marquée avec les nouveaux leaders populistes, le fact checking peut se parer d’une objectivité de façade, pécher par omission, être utilisé à des fins partisanes, et se réduire au final à une riposte idéologique. Au nombre des justiciers anti-Trump, Vanity Fair en fournit une illustration, volontaire ou involontaire, parmi bien d’autres. Voulant faire œuvre de salubrité publique, le magazine culturel chic a «fact-checké» le discours d’investiture de Donald Trump du 20 janvier 2017, truffé, selon l’article, «de demi-vérités, de désinformation, et de clichés éculés».

Voulant proposer plus pure information, il dresse une liste de rectifications des «pires contre-vérités» qu’il a identifiées. Le résultat ? Nous avons vérifié les vérifications de notre confère, pour découvrir qu’elles contiennent autant de présupposés, de clichés et d’approximations que le discours qu’elles entendent corriger. Vanity Fair n’est certes pas la référence en matière de politique washingtonienne, mais ses critiques se retrouvent dans d’innombrables comptes-rendus du discours inaugural. Voici donc un cas d’étude des difficultés en matière de vérification objective des faits.

Le crime en Amérique

Selon Trump, «le crime et les gangs et les drogues ont volé trop de vies et ôté à notre pays une si grande part de son potentiel non réalisé. Ce carnage américain va s’arrêter, ici et maintenant».

Le fact-check de Vanity fair: «Le taux de criminalité aux Etats-Unis est au plus bas depuis 20 ans et, même si l’usage de certaines drogues est en hausse, l’usage de drogue par les adolescents américains est tombé au plus bas en 2016». Vanity Fair va un peu vite en besogne, et ne mentionne pas que pour la première fois depuis 10 ans, les Etats-Unis ont vu leur taux de mortalité augmenter en raison de la hausse du taux d’overdoses de drogue, de suicides et d’accidents cardiovasculaires. Le taux d’overdoses est passé de 14 pour 100 000 au début de 2014 à 15,2 en 2015. La tendance est identique pour les suicides (12,7 contre 13,1).

Vanity Fair n’évoque pas non plus le dernier rapport du FBI (26 septembre 2016) sur la criminalité, plus nuancé, selon lequel 2015 a connu une hausse de 3,9% des crimes violents par rapport à 2014, même si les crimes sur la propriété sont quant à eux en légère baisse. Selon les statistiques de disastercenter.com, les crimes sont, au total, en baisse par rapport à la première décennie 2000, mais le nombre de crimes violents, de meurtres et d’assauts n’a pratiquement pas bougé depuis 10 ans.

Mais surtout, qui n’a pas constaté la recrudescence des incidents de fusillades aux Etats-Unis ces dernières années? Selon le site Mother Jones, qui a mené une investigation de 1982 à 2017 sur les «mass shootings» (fusillades de masse) aux Etats-Unis, il y a eu davantage d’incidents de fusillades entre 2005 et 2016 que durant les 23 années précédentes. Les chiffres ont culminé en 2012. Conservateurs, ces chiffres ne prennent en compte que les incidents ayant fait aux moins 4 morts.

“Mouvement historique”

Trump a déclaré: «Des dizaines de millions d’entre vous sont venus pour faire partie d’un mouvement historique, qui n’a pas connu son pareil avant.»

Le Fact-check de Vanity Fair: «Si Trump a gagné les votes des grands électeurs, Hillary Clinton a gagné le vote populaire de près de 3 millions de votes. Et les photos du discours inaugural de Trump semblent suggérer que sa cérémonie a eu des centaines de milliers de citoyens de moins» que les précédentes.

Arguments valables mais qui pèchent à nouveau par omission. Le fact checking peut choisir d’être très littéral et d’oblitérer le sens général du propos. Peut-on nier que l’arrivée au pouvoir de Trump a déjoué tous les pronostics et qu’elle est le signe d’un mouvement populaire de fond ?

Quant au vote populaire qu’a en effet gagné la candidate démocrate, Vanity Fair omet de contextualiser: selon Reuters, Hillary Clinton a dépensé près du double de Trump pour sa campagne. Grâce à des méga-donateurs, dont George Soros (qui a contribué à sa campagne près de 10 millions de dollars), elle a levé plus 1,14 milliard de dollars – un record -, contre 712 millions pour Trump. Hillary Clinton a également été promue par des stars aux audiences mondiales, lui assurant une visibilité encore plus large.

On sait que Trump s’est focalisé sur l’objectif de gagner les grands électeurs. Mais sait-on ce qu’auraient été sa stratégie et son score si la règle du jeu avait été de gagner le vote populaire, et s’il avait dépensé autant que Clinton? Non, on l’ignore.

Enfin, la vérité est qu’il n’existe pas de chiffre officiel du nombre total de personnes présentes à l’investiture de Trump. Uniquement des estimations. Les photos, suivant le cadrage et l’heure de leur prise, ne peuvent faire foi. Entre 1 et 1,5 millions selon un tweet de Trump, à peine 250’000 personnes selon les médias américains. On peut toujours planter la barre au milieu, mais le sujet est ailleurs: un peu de contextualisation permet de supposer que la masse des électeurs de Trump se trouve au centre de l’Amérique. Loin d’être concentrés sur la Côte Est, il ne leur est donc pas si aisé de se rendre en masse à Washington.

Par conséquent, il est fort probable qu’ils aient suivi l’investiture à la télévision. Et les chiffres viennent corroborer cette hypothèse : 31 millions de téléspectateurs étaient au rendez-vous devant leur poste vendredi, 2ème meilleure audience pour une investiture depuis 1981, et 11 millions de plus que pour Obama il y a 4 ans. Une information qui n’a pas fait la Une des grands médias, alors qu’elle explique où se concentrent les soutiens du président. Le piège est qu’Hillary Clinton et Barack Obama sont des personnalités qui ont été sans cesse entourées et encensées par des stars du showbiz et de Hollywood, par les grands médias et par des personnes influentes des deux Côtes des Etats-Unis. Cette forte médiatisation a conféré l’impression erronée qu’Hillary Clinton était la gagnante assurée, alors que la masse des électeurs de Trump est parfaitement réelle, mais ces électeurs sont généralement moins visibles et ont nettement moins accès aux médias, ce qui crée une distorsion trompeuse. Une situation similaire s’est d’ailleurs produite avec le vote anti-UE de la Grande-Bretagne, les anti-brexit étant plus visibles et plus communicateurs, sans pour autant être majoritaires.

La richesse américaine

Dans son discours, Trump a lancé: «Nous avons rendu d’autres pays riches tandis que la richesse, la puissance et la confiance de notre pays se dissipaient à l’horizon».

Selon le Fact-check de Vanity Fair: «En termes de PIB, les Etats-Unis restent le plus riche pays avec 18 trillions de dollars, selon les données de la Banque mondiale».

Un peu réducteur. Le magazine ne mentionne pas que la Chine, en parité de pouvoir d’achat (c’est-à-dire en calculant un taux de change auquel le prix d’un bien ou service est identique dans chaque pays), est déjà maintenant la première économie mondiale, selon le FMI. Et que, selon le Conference Board du gouvernement américain, la contribution de la Chine au PIB global dépassera celle des Etats-Unis déjà en 2018. Il n’y a pas de doute quant au fait que la part des Etats-Unis a décliné ces dernières années dans l’économie mondiale. Entre 1970 et 2000, les Etats-Unis contribuaient environ 20% du PIB global. Mais depuis, ce pourcentage n’a cessé de fléchir, tombant à 16,7% en 2015. Il devrait baisser à 14,9% en 2025. Quant à la Chine, sa part dans l’économie mondiale est passée de 4% en 1970, à 15,6% en 2015, et devrait atteindre 17,2% en 2025, toujours selon le Conference Board.

Ensuite, Vanity Fair poursuit son démenti des propos de Trump, cette fois sur la richesse américaine. Le magazine estime que «le revenu médian a certes stagné, mais les indices boursiers américains sont à des niveaux record, et les bons du Trésor restent les actifs les plus sûrs et les plus stables au monde». Un argument maigre, s’il en est. Depuis quand le niveau des indices boursiers est un indicateur en soi de la richesse d’un pays?

Le PIB par habitant, un indicateur plus révélateur, est en effet en hausse constante depuis 2009. Mais bien plus pertinente dans cette discussion est la répartition de ce PIB, et celle-ci contredit la démonstration hâtive de l’article, qui fait abstraction des nombreux rapports sur la répartition toujours plus inégale des richesses aux Etats-Unis, qu’on trouve d’ailleurs relayées dans les archives mêmes du site de Vanity Fair. Ce 16 janvier, le WEF vient de publier un rapport selon lequel les Etat-Unis, pays où les 1% les plus riches possèdent plus de 40% des richesses, sont parmi les pays les plus inégalitaires au monde, se classant 23ème sur 30 pays développés.

Quant aux bons du Trésor américain, peut-être était-il pertinent de rappeler que, s’ils sont restés stables et sûrs, ils le doivent au fait qu’ils ont été massivement rachetés par la Réserve fédérale elle-même de 2009 à 2013, à hauteur de presque 3000 milliards de dollars (à la faveur des fameuses opérations QE 1-QE3), simplement pour soutenir ce marché, qui se serait autrement détérioré suite à la crise de 2008. Enfin, l’argument toujours négligemment copié-collé: Vanity Fair évoque le taux de chômage américain, qui a baissé de 10% à moins de 5%. Là aussi, rappeler que ce taux officiel est calculé sur une population d’actifs inférieure à 2008 aurait fait sens. En effet, sans la baisse du taux d’emploi, en bonne partie liée à un nombre croissant de chômeurs qui ont renoncé à chercher un travail, le taux des sans-emploi serait d’environ 10% aujourd’hui.

Protectionnisme

Il est intéressant de constater que les termes «isolationniste» et «protectionniste» apposés au discours de Trump – à juste titre – le sont toujours avec une tonalité péjorative. Comme si ces deux politiques étaient – en soi – mauvaises et qu’il existait un impératif de libre-échange et d’interventionnisme militaire. Cela est au contraire un débat ancien en sciences politiques, qui est toujours ouvert: une grande puissance a-t-elle intérêt à poursuivre une politique ouverte, d’hégémonie qui contrôle le commerce mondial et assure la sécurité globale (de type Pax Americana), ou doit-elle se méfier du risque de surextension («overstretch») et des coûts d’une telle hégémonie et au contraire focaliser ses ressources sur son développement intérieur?

Les Etats-Unis ont de tout temps oscillé entre les deux et à priori, un journaliste non dogmatique n’a pas à trancher, catégoriquement, en faveur d’un système ou d’un autre, mais à se situer dans l’analyse. D’autant plus que, dans les faits, les Etats-Unis ont opté, depuis bien des années, en faveur du protectionnisme et d’accords bilatéraux calibrés sur leurs intérêts, plutôt que pour le multilatéralisme incarné par le cycle de Doha (OMC), qui a échoué définitivement en 2008. Pourtant, quand Trump déclare le 20 janvier: «La protection mènera à davantage de prospérité et de force», Vanity Fair met au tapis cette affirmation en deux citations d’économistes, croyant épuiser cet éternel débat de politique économique.

Le Fact-check de Vanity Fair répond ainsi: «Les économistes n’en sont pas si sûrs. Selon rapport de Moody’s Analytics, les propositions de Trump sur le commerce, l’immigration et la fiscalité réduiraient dramatiquement le PIB américain et aboutiraient à la perte de 3,5 millions d’emplois. De même, Capital Economics estime que la proposition de droits de douane de 45% sur les marchandises chinoises ferait renchérir de 10% les prix au détail américains.»

Il est éclairant d’avoir ces éléments. Mais il conviendrait aussi de rappeler que dans les années 1980, quand le Japon noyait les marchés internationaux avec son électronique très bon marché, Ronald Reagan a frappé les puces, ordinateurs et TV nippons de droits de douane non pas de 45%, mais de 100%, qu’il estimait correspondre au tort commercial infligé au secteur américain des semiconducteurs. Les prix au détail ont certes augmenté à l’époque, mais l’industrie américaine est devenue plus compétitive et les Etats-Unis ont gagné la guerre commerciale avec le Japon. Quant aux pertes d’emploi, il n’est pas interdit de mentionner les efforts de Trump sur ce volet, où il a obtenu de plusieurs grandes entreprises qu’elles s’engagent à préserver et à créer du travail aux Etats-Unis, après trois décennies de désindustrialisation.

La prospérité des politiciens

Selon le nouvel occupant de la Maison Blanche, «depuis trop longtemps, un petit groupe dans la capitale de notre pays a recueilli les bénéfices de ses fonctions au gouvernement, tandis que le peuple a porté les coûts. Washington a prospéré, mais la population n’a pas eu sa part du gâteau. Les politiciens ont prospéré mais les emplois sont partis, et les usines ont fermé».

Vanity Fair corrige: «les niveaux de rémunération sont restés stables depuis 2009, selon le Congressional Research Service. La plupart des membres du Congrès et des délégués à Washington gagnent 174’000 dollars par année, même si les leaders du Congrès obtiennent davantage. Quant à l’administration Trump, elle est remplie de milliardaires en nombres record, valant au total 14 milliards».

Vanity Fair a choisi de regarder uniquement la rémunération annuelle des membres du Congrès, mais pas la fortune nette de ces derniers. Pourtant, celle-ci est en augmentation constante, en raison de la tendance à une forte inflation des levées de fonds de campagne nécessaires pour gagner une élection parlementaire depuis 2000. Un rapport avait fait beaucoup de bruit et largement éclairé cette problématique: celui du Center for Responsive Politics qui disait qu’en 2012, pour la première fois dans l’histoire, plus de la moitié du Congrès américain était composée de sénateurs millionnaires, c’est-à-dire possédant en moyenne une fortune nette de 1 million de dollars. Ceux qui légifèrent sur les allocations chômage, les bons alimentaires et le salaire minimum sont même à 66% millionnaires au Sénat.

S’intéresser uniquement au revenu des législateurs plutôt qu’à la fortune (portefeuilles d’actions, obligations, prêts, propriétés immobilières) offre une information étroite et tronquée. D’autant plus que «l’enrichissement personnel des législateurs passe souvent, selon CNBC, par l’accès à des connections et informations qui peuvent être utilisées pour investir à profit, bien plus que dans le secteur privé». En outre, lorsqu’ils quittent Washington, les politiciens profitent encore davantage de leurs connexions. Une étude menée par 4 universités citée par CNBC a démontré qu’en moyenne, les portefeuilles d’actions de membres de la Chambre des représentants ont battu le marché de 6% par année entre 1985 et 2001, et de 10% pour les Sénateurs. Les gains augmentent encore après la fonction. Selon Public Citizen, entre 1998 et 2006, 43% de tous les membres du Congrès ont accepté des postes de lobbyistes après l’avoir quitté, pour des salaires moyens de 2 millions de dollars.

En conclusion, le fact checking est plus difficile qu’il n’y paraît. L’impartialité n’est jamais garantie. On y procède à nombre de sélections, d’omissions, et parfois cela aboutit à la sous-estimation de réalités importantes et à une perspective étriquée de la réalité. Les faits ne sont jamais isolés; ils s’inscrivent dans un contexte, qui seul nous éclaire sur leur importance et leur poids relatifs. Toute vérification est donc bonne à vérifier, à compléter, à situer dans un contexte, et à manier avec un minimum de distance.

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