« Fillon compte sur la colère sourde des Français »

Spécialiste des sondages, Jérôme Fourquet dirige le département «Opinion & stratégies d’entreprise» de l’Ifop. Son essai Accueil ou submersion? Regards européens sur la crise des migrants est paru le 6 octobre aux éditions de l’Aube.


http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2017/03/02/31001-20170302ARTFIG00162-jerome-fourquet-francois-fillon-mise-sur-la-colere-sourde-du-peuple-de-droite.php


FIGAROVOX.- En déclarant qu’il poursuivrait sa course à la présidentielle malgré une possible mise en examen, François Fillon s’en remet entièrement au jugement du peuple. Que pensez-vous de cette stratégie?

Jérôme FOURQUET.- A partir du moment où François Fillon a décidé de ne pas renoncer à se présenter, il n’a guère d’alternative en termes de stratégie. Face à la hausse de la pression judiciaire et médiatique que constitue l’annonce de sa convocation devant les juges le 15 mars pour une probable mise en examen, il se doit de «parler plus fort». Pour relancer sa campagne il y a deux semaines, il avait lancé dans le débat une proposition-choc sur la réforme de l’ordonnance de 1945 sur les mineurs, car il estimait que seule des mesures fortes de ce type pouvaient lui permettre de franchir le mur du son et d’être audible. Il avait accompagné cela de propos assez musclés vis-à-vis des juges et de la justice.

Face à cette nouvelle épreuve, il durcit encore le ton et assume le bras de fer avec l’institution judiciaire en en appelant à une légitimation par les urnes. Ce n’est pas la première fois qu’un responsable politique aux prises avec la justice convoque le suffrage universel pour trancher, mais on change ici d’échelle puisqu’il s’agit de l’élection présidentielle et d’un candidat de premier plan. Ce faisant, il compte aussi jouer à plein sur un ressort qu’il sait très efficace dans le cœur de l’électorat de droite. Ces électeurs qui souhaitent ardemment tourner la page du hollandisme, qui adhèrent au programme de rupture et à la ligne de droite décomplexée de François Fillon et qui pensaient que la droite allait remporter l’élection ont le sentiment qu’ils sont en train de se faire voler leur victoire.

Cela produit une colère sourde chez beaucoup d’entre eux et quand leur candidat leur explique que c’est à leurs valeurs, à leur vision de la France et au projet de redressement national qu’il incarne qu’une certaine gauche s’attaque avec le soutien des médias voire des juges, ils voient rouge! L’analyse des données du Rolling Ifop-Fiducial, pour Paris-Match, CNews et Sud Radio, montre ainsi que le souhait que François Fillon Fillon maintienne sa candidature a grimpé de 20 points parmi les sympathisants de Républicains dans les jours qui ont suivi sa conférence de presse du 6 février et à la suite de son interview accordé au Figaro le 17 février, dans laquelle il affirmait sa détermination à poursuivre le combat. C’est de nouveau ce même ressort qu’il veut aujourd’hui activer mais cette stratégie n’est pas sans risque car elle conduit à un affrontement ouvert avec la justice.

Bruno Lemaire et d’autres soutiens de François Fillon prennent leur distance avec la campagne. Quelles peuvent être les conséquences de ces défections? Faut-il stopper l’hémorragie?

Ces défections sont la conséquence de l’aggravation de cette crise et fragilisent incontestablement le candidat. Alors que son principal adversaire, Emmanuel Macron, engrange ralliement sur ralliement, ces défections dans les rangs fillonistes donnent l’image d’un début de débandade, ce qui n’est jamais très bon. La situation pourrait s’aggraver encore si l’hémorragie se poursuivait voire si les centristes de l’UDI décidaient de passer avec armes et bagages dans le camp d’Emmanuel Macron. On rappellera qu’avant ce nouvel épisode de «l’affaire Fillon», plus des deux tiers des sympathisants de l’UDI envisageaient de voter pour lui et constituaient donc une composante non négligeable de son socle électoral.

Plus généralement, la question qui se pose désormais est la suivante: est-ce que le noyau dur d’électeurs de la droite et du centre qui l’a jusqu’à présent toujours soutenu contre vents et marées et qui représente 18 à 20% du corps électoral va continuer de lui être fidèle? Ou est-ce que la mise en examen, le bras de fer avec l’institution judiciaire et les défections de barons ne vont-ils pas constituer le coup de trop qui aboutirait à ce qu’une partie de cet électorat fidèle décroche. Dans une telle hypothèse, si le plancher des 18% était enfoncé alors qu’Emmanuel Macron et Marine Le Pen se situent autour de 25%, la qualification pour le second tour deviendrait impossible. Pour qu’il y accède, il faudrait non seulement qu’il conserve le soutien sans faille de ce noyau dur de 18-20% mais, de surcroît, qu’il fasse revenir à lui 4 à 5 points qui l’ont abandonné depuis le début Penelopegate, ce qui est loin d’être acquis dans la situation actuelle.

L’équipe de campagne de François Fillon a lancé un appel à se rassembler dimanche au Trocadéro, pour soutenir le candidat. En 2012, Nicolas Sarkozy avait réuni plusieurs dizaine de milliers de personnes au même endroit. Que signifie cet appel?

La droite n’est pas traditionnellement coutumière des grands rassemblements et des cortèges. Dans l’histoire, quand le peuple de droite est descendu dans la rue c’est que l’heure était grave. On rappellera la grande manifestation de soutien au général de Gaulle en mai 1968 ou la mobilisation de défense de l’école libre en 1984. Si l’on remonte plus loin encore, on peut également citer la mobilisation des ligues et des anciens combattants le 6 février 1934… Le degré de violence n’aura sans doute rien à voir dimanche, ce qui conduit à relativiser très fortement le diagnostic de François Fillon selon lequel nous serions dans une situation de quasi-guerre civile.

Néanmoins, on l’a dit, le ressentiment de toute une partie du peuple de droite est profond face à ce qu’il perçoit comme un «hold-up démocratique».

L’idée de l’équipe de campagne de François Fillon est d’actionner ce registre en laissant entendre que la gauche est à la manœuvre pour éliminer le candidat de droite et placer sur orbite «l’héritier du hollandisme» que serait Emmanuel Macron. C’est déjà face à François Hollande et aux valeurs qu’il représente que Nicolas Sarkzoy avait reçu à mobiliser des dizaines de milliers de sympathisants au Trocadéro, au cœur des quartiers de droite de l’ouest parisien. Bien que l’adresse soit Esplanade des Droits de l’Homme, le lieu retenu ne l’a pas été en clin d’œil à la situation judiciaire du candidat. Choisir d’organiser une manifestation au même endroit, c’est inscrire cette actualité dans la poursuite de la même histoire et du même combat contre le hollandisme. C’est ce symbole qui est convoqué pour tenter de susciter la levée en masse des électeurs de droite pour sauver le soldat Fillon. Le pari est risqué car vu le contexte et les délais, il n’est pas dit que l’affluence soit importante et que les images soient réussies qu’elles le furent en 2012. Si l’esplanade est vide et le public clairsemé, cela sera un très mauvais signal et François Fillon aura du mal à se relancer. Si la foule est au rendez-vous, cela donnera certes une indication précieuse sur le degré de détermination des troupes militantes mais ne voudra pas forcément dire que le pari de la remobilisation de la partie la plus modérée de l’électorat sera gagné. L’observation de l’évolution des intentions de vote dans les 10 prochains jours sera décisive de ce point de vue.

 

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