Institutionnalisation du recentrage politique, vous êtes tous des « sans dents »

Article Bruno Bertez du 13 avril 2017

Titre : L’institutionnalisation du recentrage politique, vous êtes tous des sans-dents

Confusément, les électeurs savent que les programmes présentés par les candidats sont plus ou moins bidons. Ils sont élaborés à l’inverse: les conseillers présentent un catalogue de mesures plus ou moins inspirées par le marketing, mesures retenues en fonction de leur adéquation avec l’image du candidat qu’ils soutiennent.
Jamais il n’y a de démarche logique du type: quels sont les problèmes du pays, quel est le diagnostic que l’on peut opérer et, enfin, quels sont les remèdes que l’on peut proposer d’y apporter, compte tenu du soutien populaire sur lequel il est possible de compter.
Cela, cette démarche, c’est pour le secret des réunions des stratèges des super-élites, ces réunions qui réunissent au mieux 15 personnes, pas pour le second rang des élites, c’est à dire les politiciens. Les politiciens ne sont pas des élaborateurs, des producteurs de projets et de programmes, ce sont, comme les pseudo-journalistes de la télé, des présentateurs de programmes.
Au fil du temps, l’expérience aidant, il est devenu de plus en plus clair que les programmes présentés étaient, soit impraticables, soit purement et simplement idiots.
Le plus évident, sous cet aspect, a été le programme commun qui a servi à Mitterrand à se faire élire en 1981.
C’était un programme de changement radical pour obtenir le soutien des gens de la Première Gauche et du Parti Communiste, mais il n’a jamais eu la moindre chance d’être appliqué car irréaliste: il ne tenait pas compte de l’insertion de la France dans l’Europe et dans le monde, c’était un programme qui supposait l’isolement.
Ce n’est pas que le problème n’était pas connu, il l’était parfaitement, et des auteurs comme Serge Christophe Kolm avaient réfléchi sur la faisabilité, c’est à dire sur les conditions de la réussite d’un programme de changement en passant par une phase de transition. Mais tout cela est trop compliqué pour les politiciens présentateurs de programmes, et également pour le peuple souverain: il leur faut des choses simples, quitte à ce qu’elles soient fausses.

Mitterrand, cynique s’en est fort bien accommodé quand, en 1983 et 1984, il a trahi ses promesses, écouté Delors et remplacé Mauroy par Fabius le moderne… tiens, tiens, comme le Macron, déjà moderne! J’ai entendu Mitterrand dire, parlant du peuple: « ils ne sont pas contents ? Oui! Et après? ».

Oui! Et après ? Eh bien, après, il ne s’est rien passé, le peuple est resté bien sage, à la niche, la popularité du pouvoir s’est effondrée, Jean Marie le Pen a connu son grand bond en avant, mais Mitterrand est resté en place, dans les ors de la Ve République. Les institutions de la République sont ainsi conçues, volontairement, pour que le pouvoir puisse gouverner contre le peuple. Il n’y a pas de sanction lorsque le chef de l’Etat trahit son mandat, trahit son peuple, voilà le grand secret de nos systèmes.

Il est clair que ceci a servi d’expérience dans les pratiques de la République, le chef de l’Etat n’a quasi rien à craindre entre deux mandats, il est inamovible, il peut gouverner sans soutien, sans popularité, avec 15% de personnes satisfaites. Notre conviction est que ceci est maintenant institutionnalisé; cela fait partie de la pratique du pouvoir. Il est reconnu et admis que l’on puisse être élu sur un programme, des principes, et que, si on a l’image qui convient, alors on peut gagner et se renier.
C’est ce qu’a fait Hollande en 2012. Il a été élu sur la base d’un programme de refus de la soumission aux Allemands et, en fait, il en a été un serviteur on ne peut plus zélé, dans la mesure, bien sûr, de ses moyens. Il a fait plus pour Merkel et les banques que ne l’avait fait Sarkozy, pourtant à la botte. Hollande a fait plus, car il a fait gober la pilule au peuple, avec son apothéose, le 49-3 scélérat. Il a même fait avaler l’usage du 49-3, son utilisation récurrente à un point tel que, cyniquement, Macron annonce par mégarde, mais clairement, que pour faire passer ses textes impopulaires et destructeurs, il va y recourir: le peuple s’habitue à tout, y compris à se faire m…re.
Plus près de nous, l’institutionnalisation du recentrage et de la volte-face vient d’être offerte par Trump: élu en Novembre, voilà qu’en Avril il a tout renié. Elu sur un programme et des promesses de rupture, point par point, il a tout, absolument tout renié, le clou final dans le cercueil de ses promesses vient d’être planté cette semaine par divers entretiens… dont la presse européenne ne parle même pas, alors qu’ils sont fondamentaux. Trump est revenu sur tout et, pour faire bonne mesure, il prend ses distances avec Bannon, à moins que ce ne soit Bannon qui prend ses distances avec lui.
Ce que nous voulons faire ressortir, c’est qu’il convient de cesser de prêter attention et d’entretenir une foi religieuse dans les programmes, dans les mesures, et même dans les principes qui sont agités comme des chiffons rouges; tout cela, c’est bidon, archi bidon et maintenant cela est volontaire, voulu, calculé. Il y a le chiffon rouge, mais le taureau est ailleurs, connu de quelques rares initiés, de quelques cénacles qui, eux, sont précisément ceux qui paient les dépenses de la campagne. L’expérience a produit un nouveau système, un système encore plus trompeur et violeur que l’ancien, un système où le leurre est érigé en fétiche à usage du peuple, de ses médias, s’il y en a, de ses éditorialistes, ce qu’il n’a plus. Il y a disjonction institutionnalisé entre les signes, les narratives, les histoires que l’on raconte au peuple pour l’endormir et ensuite le séduire, et ce que l’on va faire réellement, le vrai plan d’action élaboré par les élites, leur agenda, leur stratégie, ceux de Bruxelles en l’occurrence.
Pour nous résumer, il y a eu effet d’apprentissage qui repose sur l’expérience ancienne: de Gaulle et l’Algérie française, Mitterrand et le changement, Hollande et la trahison. Le peuple avale tout, c’est l’enseignement de cette période. On peut même se représenter à une élection quand on a trahi, c’est ce qu’a réussi Mitterrand et c’est ce qu’espérait Hollande en jouant sur le fait que les Français ont la mémoire courte et qu’ils sont peureux dans l’âme: on peut toujours, avec les Français, jouer sur la carte de la peur, ils sont trouillards. C’est un vieux peuple fatigué.
La pratique politique doit tenir compte de cette nouvelle situation: à quoi bon se perdre dans la lecture de programmes dont les candidats se fichent eux-mêmes? Cela ne sert à rien, cela ne fait qu’alimenter le mépris dans lequel ils vous tiennent. Car ce qui est vrai, c’est ce qui n’est pas dit: le monde politique, les politiciens professionnels vous méprisent, ils ne vous respectent plus. Vous êtes tous, pour eux, des « sans-dents » car vous ne pouvez plus mordre.
Certains candidats comme Mélenchon, qui est le plus intelligent de tous sans difficulté, ont compris et parlent d’une Sixième République qui se fixerait comme objectif de casser tout cela. Cette république serait conçue de telle façon que les pouvoirs en place soient réellement sous le contrôle du peuple; lequel serait le vrai souverain. Il y a de l’idée là-dedans et elle est à creuser: comment rendre le pouvoir révocable entre deux élections?

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