Révision en hausse des perspectives mondiales, illusion ou propagande?

Article Bruno Bertez du 19 avril 2017
Les prévisions semestrielles du FMI viennent de sortir. Les économistes annoncent une révision en hausse de leurs prévisions globales. C’est la première révision en hausse effectuée par ces institutions depuis 6 ans.
La révision est modeste, mais cela n’empêche pas les services de communication de la mettre en avant. Il s’agit d’une révision de croissance de 0,1%. Selon les économistes, la croissance ressortirait donc en 2017 à 3,5%. La prévision précédente établie en janvier était de 3,4%. Les perspectives 2018 sont inchangées ; elles restent à 3,6%.


Christine Lagarde ne se prive pas de souligner cette bonne nouvelle. « La bonne nouvelle est qu’après 6 ans de croissance décevante, l’économie mondiale gagne un peu de traction, une reprise cyclique semble contenir la promesse de plus d’emplois, de revenus plus élevés et d’une prospérité plus grande pour l’avenir ».
On peut évidemment s’interroger sur la cohérence du commentaire publicitaire de Christine Lagarde. En quoi une prévision de 0,1% de croissance supplémentaire pourrait-elle comporter une promesse de plus d’emplois, de plus de revenus et d’une plus grande prospérité pour l’avenir. Un écart de 0,1% correspond à peine à la marge d’incertitude historique des prévisions du FMI.
Par ailleurs, toute personne sensée sait très bien qu’il faut une croissance minimum, qu’il faut un seuil de croissance assez élevé pour entraîner l’emploi et les revenus. Quant à la prospérité, elle est liée, non pas à la croissance marginale du GDP, mais aux investissements et à la productivité.

Une reprise qualifiée de cyclique:
Vous remarquerez, ce que ne signale pas la presse, que Christine Lagarde parle bien de « reprise cyclique ». Une reprise cyclique, ce n’est pas une reprise fondamentale ; c’est une reprise à l’intérieur d’une tendance longue et lourde.
La tendance longue et lourde reste jusqu’à présent celle qui sert de guide à la politique de la Réserve fédérale américaine, c’est une tendance à la dépression permanente et à la croissance durablement modérée. Ce n’est pas un hasard si la Réserve fédérale américaine n’a cessé de réviser en baisse le potentiel de l’économie et si elle en a tiré une stratégie de politique monétaire paradoxale. Ainsi, la Fed, qui considère que le potentiel est durablement abaissé, semble admettre que l’output gap est maintenant quasi annulé et donc qu’il n’y a plus lieu de stimuler, ce qui donne sa logique profonde à la hausse des taux. En effet, si le potentiel est durablement réduit, s’il bute sur l’offre, s’il bute sur le marché du travail et de la qualification, s’il bute sur la productivité, alors une politique de stimulation est inopportune et dangereuse et mieux vaut être préemptive en normalisant la politique monétaire.
Il faut donc prendre la prévision du FMI et surtout le commentaire de Christine Lagarde pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire la manifestation d’un esprit de propagande en faveur de l’establishment. Il faut montrer « que cela marche », il faut montrer que les élites ont bien piloté.
L’esprit de propagande n’empêche pas l’esprit de prudence. On ne sait jamais. Il ne faut pas se retrouver dans la situation ridicule dans laquelle s’est trouvé le FMI juste avant le déclenchement de la crise de 2008 ; souvenez-vous, le FMI déclarait et écrivait que les conditions d’une croissance durable étaient réunies ! Donc, Christine Lagarde ajoute « l’économie mondiale est peut-être en train de gagner de la traction, mais nous ne pouvons pas être sûrs que nous sommes sortis du bois ».

2016, l’année du nouveau coup de whisky global 
Un peu d’histoire aide à comprendre la situation présente. Une rupture s’est produite dans l’économie mondiale en 2014. Les réalisations ont été très inférieures aux perspectives. Progressivement, les conditions se sont détériorées, ce qui a donné lieu, vous vous en souvenez, à une révision en baisse des perspectives de croissance et à une forte baisse des prix du pétrole. Parallèlement, les conditions financières se sont dégradées, le risk-off est réapparu ; tout s’est resserré. A un point tel que, dans le courant de 2015, la Chine s’est trouvée en difficulté et l’on a même eu le sentiment que l’ordre mondial allait être bouleversé. Les choses se sont aggravées en début 2016, ceci a conduit les autorités à se concerter et à décider, lors du sommet de Shanghai, de mesures d’urgences coordonnées afin de remonter les cours du pétrole, afin de faire baisser le dollar, afin de soutenir les devises émergentes et les marchés de risques.
Tout ceci a été effectué subrepticement, sans tambour ni trompette, mais s’est révélé extrêmement efficace. L’une des mesures les plus efficaces a été une colossale reflation chinoise permise par une création de crédit comme on n’en avait jamais vu. Cette création de crédit s’est ajoutée aux politiques de la Bank of Japan, de la BCE, et à celle de la Réserve fédérale américaine. La Chine a inondé son système de crédit ; la BoJ et la BCE ont continué leurs largesses ; la Fed s’est abstenue de normaliser comme elle en avait pourtant l’intention. C’est la conjonction de tout ce qui a été décidé en ce début 2016 qui a permis la remontée spectaculaire des prix du pétrole, l’envolée spéculative des cours des matières premières, une nouvelle jambe spéculative sur les marchés financiers. Le tout, conjugué a imprimé dans le monde global une légère amélioration de la conjoncture.

Grace à la colossale création de crédit en Chine 
Il ne nous appartient pas, à ce stade, d’anticiper sur la durabilité de l’amélioration qui s’est produite. Les phénomènes économiques sont lents à produire leurs effets et la psychologie est trop importante pour que l’on puisse se hasarder à fournir un calendrier. Il reste qu’il est possible que l’amélioration que nous constatons depuis quelques mois soit un pur effet cyclique du « coup de Whisky » monétaire qui a été servi en 2016. D’autant que la Chine a resservi plusieurs rasades depuis lors et que, ni la BoJ, ni la BCE n’ont retiré les verres. Quant aux Etats-Unis, ils en sont au stade où simplement ils tâtonnent ; ils essaient d’ajouter un peu de jus de fruit dans le bol de punch.

Puis l’espoir des Trumponomics:
Il convient d’autant plus de réserver son jugement que l’élection en novembre de Trump a suscité des espoirs de reflation budgétaire. Avec Trump et ses Trumponomics, on a eu l’impression que le monétaire allait être complété par le fiscal, c’est-à-dire que le relais allait être pris par les fameuses dépenses d’infrastructures. On a espéré que l’argent zombie qui dormait dans les comptes de réserves allait être touché par le fameux coup de baguette magique et qu’il allait redevenir vivant. C’est la raison pour laquelle les marchés financiers ont repris leur progression ; les conditions financières se sont desserrées ; la mécanique a eu l’impression de pouvoir faire un parcours supplémentaire.
Les économistes officiels et les modèles qu’ils utilisent sont des modèles fondés sur la répétition et l’extrapolation. On ne s’étonnera donc pas s’ils ont, en quelque sorte, ratifiés les frémissements positifs qui étaient constatés.

Ecart entre les prévisions qui incorporent beaucoup de soft data et celles qui en incorporent moins: 


Les modèles pointent dans le sens d’une tendance à l’accélération économique, aussi bien dans les économies avancées, que dans les économies émergentes. C’est le cas, par exemple, du modèle très suivi publié par le Financial Times. Le Brookings-FT Tiger Index qui suit l’économie globale suggère une accélération. Il est évident, et ceci a été relevé par les médias, que les indicateurs de sentiment, les « soft datas », ont évolué très favorablement et qu’à ce titre, ils s’écartent fortement dans un sens optimiste des indicateurs « hard ». Les indicateurs « soft » sont des indicateurs d’opinion ; les indicateurs « hard » sont des indicateurs économiques durs, réalisés.


C’est dans ce contexte que sont donc publiées les prévisions du FMI :
-Révision à la hausse des perspectives
-Amélioration du moral et des opinions
-Incidence des coups de whisky monétaires de 2016
-Espoir de compléments fiscaux et budgétaires pour stimuler la demande
Les marchés ne sont pas aussi optimistes que les économistes et les modèles :
-Les taux d’intérêt longs ont cessé de monter
-La courbe des taux s’est aplatie fortement
-Le dollar a cessé de monter
-Le pétrole a connu un accès de faiblesse important et il ne s’est repris que sur de nouvelles concertations pour réduire la demande
-De nombreuses matières premières comme le minerai de fer corrigent sévèrement

.
Est-ce un signe que le mouvement est en train de s’épuiser ? Est-ce simplement un aléa de court terme ? Beaucoup veulent croire que les hésitations ne sont que transitoires.
Nul ne peut répondre à cette question car une grande partie de l’évolution est gouvernée par les anticipations. Beaucoup s’attendent à ce que, par exemple, en Chine, compte tenu des réunions politiques extrêmement importantes qui vont se tenir à la rentrée, Xi va vouloir arriver lors de ces assemblées avec un bilan économique positif sous tous les aspects. On va mettre tous les problèmes sous le boisseau, on va tenter de gérer les bulles et les mécontentements.
Dans ces conditions, il est tout à fait possible de continuer encore quelques mois sur la tendance actuelle, même si celle-ci est fragile.


Nous nous garderions bien cependant d’être totalement pessimistes. Certes, une hirondelle ne fait pas le printemps, mais au plan fondamental, il y a quelques petites lueurs. Depuis le milieu de l’année 2016, le taux de profit dans le monde semble remonter. Si on en croit JP Morgan, qui suit assez sérieusement l’évolution des profits et des investissements dans le monde, on assiste à une amélioration marginale des profits tandis que les dépenses d’investissements font mine de vouloir se redresser. Tout cela est modeste, faible, mais il faut bien un début à tout.

Une hirondelle ne fait pas le printemps


On ne sait jamais.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s