Editorial: le profit, la dette, la spirale de la mort

La dette et le taux de profitabilité du capital sont au centre de nos réflexions. Ils forment l’ossature de notre cadre analytique non pas « contrarian » mais original. Original en ce sens que nous mettons au centre, à l’origine,  de notre analyse du système sa raison d’être, son moteur aussi bien personnel que social: le profit.

Je mets l’accent sur ce qui crève les yeux , le profit et la dette et j’en tire une conclusion qui explique correctement ce qui se passe: la non-sortie de crise.

Mon explication est plus satisfaisante que la keynésienne fondée sur l’insuffisance de la demande ou celle améliorée fondée sur l’excès d’inégalités. Elle est aussi meilleure que celles des tenants de Minsky car ils ne relient pas la dette au taux de profit et font comme si c’était la nature humaine, encline à la spéculation, qui produisait l’excès de dettes.

L’articulation centrale est la suivante : la progression considérable des endettements dans le monde n’est pas tombée du ciel, elle est causée, elle a une explication: il s’agit de contrer, de s’opposer à la tendance à la baisse de la  profitabilité du capital total accumulé.

L’accumulation des dettes sert à maintenir le taux de profit du capital total grâce à:

1) l’effet de levier d’une part

et

2) elle sert à compenser l’insuffisance des revenus susceptibles d’alimenter la demande d’autre part .

Faute de profitabilité suffisante le capital ne peut pas à la fois chercher à maintenir son taux de profit et distribuer  aux salariés les revenus qui permettent de réaliser ce profit, c’est à dire de trouver des acheteurs pour ce qu’il produit.

Le capital doit toujours naviguer, soit il veut un gros taux de profit, et il compresse ses coûts, dans ce cas il n’a pas de clients car les coûts du capital sont les revenus du consommateur, soit il veut des clients mais dans ce cas il doit accepter un taux de profit plus « raisonnable ».

Avant, avec le Fordisme  le consensus social  permettait un équilibre plus ou moins satisfaisant, mais depuis la montée du libéralisme façon Friedman, depuis la fin du capitalisme façon Rockefeller , le capital ne se contente plus d’un profit raisonnable, d’un « juste profit », comme Lidl qui parle de « juste prix », non le capital s’est lancé dans une course à la maximisation.

Le capital a muté à la fin des années 60, le système plutôt a muté: au lieu de se contenter d’une part « juste », il veut le maximum et il y est obligé par le biais de la concurrence globale pour le profit. Avec la libre circulation, le capital est obligé, l’épée dans les reins, d’adopter cette obligation de maximisation, il est sous la tyrannie  » du toujours plus » des marchés financiers lesquels ont changé de fonction: ils sont non plus marché de l’occasion du capital, marché secondaire, mais marché primaire. C’est la que se fabrique le capital par le jeu des IPO, des M&A, des buy-backs, de l’ingénierie général. Regardez ce qui s’est passé sur les Google, Facebook, Amazon, Netflix, sur les biotechs. On innove non pour faire du profit, cela ne suffit pas pour être riche, mais pour faire une IPO et/ou vendre ses perspectives à un marché. Le vent des promesses se vend mieux que la réalité et la consistance des profits.

Donc pour en revenir à l’essentiel, c’est une contradiction interne, endogène ,  du système qui est devenue lancinante depuis que l’on refuse les crise de dévalorisation,  depuis que les apprentis sorciers lissent la conjoncture et refusent la fonction « nettoyante » des cycles. La régulation par les apprentis sorciers rend les contradictions de long terme internes du système plus graves tout en atténuant celles du court terme.

Avant, les contradictions étaient moins lancinantes car l’inflation se chargeait de la destruction douce de ce qui était inefficace ou improductif, l’inflation effaçait les « traces » de nos pas en marchant. Plus précisément elle se chargeait de la réduction continue du poids des dettes.  La Grande Modération a tout changé en éliminant l’inflation de nos systèmes. Ce qui, en passant explique le paradoxe: on se félicitait d’avoir vaincu l’inflation, mais maintenant on cherche à en fabriquer artificiellement! La Grande Modération a permis de faire baisser les taux d’intérêt et donc d’émettre beaucoup plus de dettes car peu coûteuses, mais hélas, on ne triche pas avec les lois à long terme de  l’économie; « on est puni par ou l’on pêche ».

L’ennui est que la dette, cela s’accumule et que plus on avance plus on se trouve devant un phénomene de stock, de chasse neige, la neige, la dette s’accumule devant  nous. Ce que l’on appelle, « le kick the can ». Et même temps le rendement économique de la dette s’amenuise.

La dette est de moins en moins efficace à produire de la croissance.

Selon Jawad Mian  ( A Dozen Ideas to Get You Thinking Differently)

“The US economic return on additional debt has fallen to about 20 cents on the dollar. That means 80 cents is servicing existing debt, which has been borrowed for the purpose of supporting unproductive consumption and jobs. This makes economic growth very sensitive to changes in interest rates.”

Traduction: le rendement économique des dettes additionnelles dans le système américain a chuté , il est mainteant de 20 cents de GDP pour 1 dollar de dette supplémentaire. Cela signifiez que 80 cents sont en fait utilisés pour assurer le service des dettes préexistantes, lesquelles ont été constituées pour soutenir des usages non productifs et l’emploi. Cette situation aboutit à ce que la croissance économique est devenue très sensible aux changements dans les taux d’intérêt.

La baisse du rendement économique de chaque unité de dette fait qu’il est de plus en plus difficile pour les gouvernements et les entreprises d’améliorer leur croissance, c’est un frein à la croissance. Cette baisse du rendement des dettes pèse sur la croissance et sur les profits. C’est un cercle vicieux. Un cercle qui s’auto entretient tant que l’on ne détruit pas une partie du stock de dettes ; et cela oblige, pour rendre les dettes supportables, à baisser sans cesse les taux d’intérêt, d’ou le problème des taux zéro et des taux négatifs. D’ou la question de la suppression du cash car il permet d’échapper aux taux négatifs sur les comptes bancaires et les placements financiers.

On reparlera des taux négatifs et de la suppression du cash lors de la prochaine récession.

Comprenez que l’issue est inéluctable, c’est une fatalié à laquelle nous n’échapperons pas; les taux doivent rester très bas afin de tenter de servir les dettes existantes et un jour ils devront être très négatifs et un jour il faudra supprimer le cash.

Voici un raisonnement que les autorités ne veulent surtout pas que vous fassiez, celui de la spirale de la mort:

Il suffirait d’une poursuite de la hausse  des taux pour que le service des dettes deviennent problématique: les taux américains à 10 ans sont déja passé de 1,35% en juiillet dernier à 2,40% , depuis on a rechuté. En effet, la hausse des taux a pesé sur la croissance et on doute qu’elle puisse continuer, ce qui fait baisser les taux dans un mécanisme partiellement réequilibrant. Le paradoxe, mais il n’est qu’apparent, est que plus la Fed va monter les taux courts et plus les chances que la croissance se poursuive vont diminuer et ceci va entrainer … une baisse des taux longs. Tout ceci s’explique par le mécanisme de la dette; quand elle s’alourdit son poids tue la croissance, c’est un boulet. La non-croissance, la stagnation séculaire sont des choix délibérés des financiers et des kleptos pour continuer d’espérer de valider leur capital, leurs créances.

Le taux de croissance nominale que l’économie devrait atteindre est en effet mathématiquement impossible. on ne peut sortir par le haut

Traduction: un peu de maths, avec un ratio de dette /GDP de 320% et un coût moyen de service de la dette de 2% , il faudrait une croissance de 6,4% l’an rien que pour servir la dette! Cela n’est pas possible.

Les élites kleptos prefèrent maintenir l’ordre social inique, le (des)ordre   scandaleux actuel, elles ne veulent pas euthanasier, détruire le capital mort, improductif , périmé, inefficace car cela décimerait leurs rangs. Elles veulent bien détruire le petit capital des classes moyennes à petit feu, doucement, par la répression financière, elles ne veulent pas d’un Jubilé de dettes qui effacerait les ardoises.

Vous savez que je défends depuis très longtemps l’idée de la nécessité d’un ou plusieurs Jubilé. Et même l’idée ancienne de Jubilés récurrents!

De toutes façons , les élites sont dans la seringue car les contradictions sont internes et elles ne font que s’aggraver, elles ne se réduisent pas:

-ainsi les taux bas puis les taux zéros et les taux négatifs produisent des bulles spéculatives par recherche du rendement à tout prix et ceci prépare le terrain de la future crise financière, par instabilité et fragilisation généralisées.

-la vitesse de circulation de la monnaie ne cesse de s’abaisser, au fur et à mesure qu’on s’enfonce dans les expédients

-la rentabilité des banques est détruite, elles ne peuvent plus faire leur métier, on l’a constaté en 2016 avec la menace sur la Deutsche Bank

-les banques centrales sont obligées d’acheter de plus en plus de dettes pour en maintenir la valeur et la demande; elles sapent la valeur des monnaies

ci dessous les achats de dettes par les banques centrales 

-la faible volatilité artificielle des marches d’actifs produit une utlisation/affectation délirante, absurde du capital qui va avoir des conséquences terribles.

-les marchés ont cessé d’être complices et de croire que les politiques monétaires non conventionnelles pouvaient produire de la croissance, il y a un effet de doute et d ‘apprentissage terrible. Tout ce que font les marchés, c’est spéculer! Les marchés ne fonctionnent plus qu’en prédateurs.

 

 

 

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10 réflexions sur “Editorial: le profit, la dette, la spirale de la mort

  1. Et une fois que les classes moyennes auront été euthanasiées, quelle est la suite de cette fuite en avant?
    Ces classes ont été traditionnellement le support du système démocratique, les tuer va revenir à mettre face à face quelques hyper riches devant une masse de sans-culottes et de déclassés. Des désordres sociaux et politiques conséquents sont à prévoir car le double opium du peuple distractions + allocs diverses ne pourra pas contenir éternellement toute la fureur sociale qui se sera accumulée.
    Ce que font les « élites » est monstrueux mais elles sont également intelligentes. Je ne peux pas croire qu’un plan de sortie de cette spirale de la mort comme vous l’appelez n’existe pas.

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  2. Excellent texte Bruno.La suppression du cash:je ne vois pas trop de différence entre la monnaie électronique et les billets papier:comme en Inde,le gouvernement peut la supprimer du jour au lendemain.Je crois que le problème de base de l’économie est la surpopulation et les freins écologiques:c’est ce qui a conduit les autorités américaine a s’engager dans un tel suicide.

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  3. En quelque sorte, tout ce système produit de la valeur comptable (dette et monnaie) sans produire de richesse.
    Il y aura nécessairement un ajustement par destruction de valeurs.

    La question est : qui va payer ? Vous avez raison, le scénario qui se dessine est que les élites jouent pour leur camp, et vont sacrifier les classes moyennes, en particulier européennes.

    Ma crainte est que les troubles sociaux générés par le laminage économique ne soient gérés par les élites à l’aide de l’état d’urgence (inscrit dans la constitution ?), mais aussi par des stratégies de la tension (type attentats, et guerre inter-ethnique). C’est le scénario noir.

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  4. Je ne peux pas croire qu’un plan de sortie de cette spirale de la mort comme vous l’appelez n’existe pas.

    Amha, il n’y en a qu’une (sauf jubilé), enlever les chaines de l’or (fermer la LBMA), pour rebacker le système.

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    1. Non il n’y a pas de plan car le monde n’est pas « conspi »!

      Les intérêts des classes dominantes sont antagoniques, elles sont en guerre contre le peuple mais aussi en guerre entre elles. Comme en 1939!

      Les contradictions, les antagonismes, les contraires sont à la fois à l’exterieur des classes dominantes, dans leur lutte pour le pouvoir et les richesses maximum sur le dos des classes moyennes et à l’interieur entre elles afin de s’octroyer la plus grande part.

      Les voyous marchent objectivement ensemble, sont alliés pour piller mais ensuite, ils se battent à mort pour le partage du butin.

      Les classes Dominantes accumulent les richesses réelles et celles qui donnent du pouvoir.
      Les manants accumulent le papier et les promesses.

      « Le papier est la richesse du peuple, l’or est la richesse des rois ».

      Pour détruire le papier il faut de l’inflation accélérée/

      Il y a quatre moyen de faire, de fabriquer de l’inflation:

      1-le système Law, c’est à dire créer de la monnaie en quantité accélérée gagée sur .. du papier, c’est dire la Cie des Indes, Cie du Mississipi, ici le S&P 500 mondial. C’est la solution dite du « trickle down » , celle qui est en cours et elle échoue

      2-les DTS , le plan est pret, tout est prévu et n’attend que le feu vert

      3-la réévalutaion de l’or

      4-l’helicopter money

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  5. Je comprends bien la logique de la relance de l’inflation avec les 4 méthodes que vous citez. Il me semble qu’ il y manque quand même un ingrédient majeur, à savoir une hausse massive des salaires au moins en nominal.
    Comment gérer cette nécessité avec le maitien du taux de profit? Dit autrement, si tout le monde n’accepte pas de perdre des plumes, y compris les élites , l’impasse actuelle n’est elle pas insoluble?

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    1. L’inflation recherchée n’est surtout pas celle des salaires ! L’inflation est une course, un différentiel, une échelle de perroquet et il ne faut absolument pas que les salaires montent d’ou un choix de politique économique de croissance faible séculaire par les élites.

      Mais la vraie inflation, la belle, change de nature à un moment donnée comme dans l’Histoire, elle cesse d’etre causée par les prix, les salaires, les couts, les commodities, elle ne devient plus causée que par une chose: la fuite devant la monnaie.

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    1. Pour produire de l’inflation, il faut produire de la monnaie. De la même façon que l’on a créé/produit du dollar pour « bailer » le système en 2008/2009, on peut imaginer qu’à un moment donné le dollar étant trop contesté, sa demande sous forme de Treasuries US,le véhicule du risk-off, étant trop faible, il faille le sauver par la création de DTS backés internationalement, ce sera le dernier rempart. Tout est prêt dans les cartons.

      Pour l’instant le Centre du système, c’est le dollar et c’est toujours lui qui sauve les périphéries; c’est possible car la confiance mondiale dans le dollar est encore forte.

      Quand la confiance mondiale dans le dollar vacillera, toutes les solutions type 2008/2009 seront impossibles et la création de liquidités pour transformer la crise de crise de solvabilité en une crise de liquidité comme on l’a réussi en 2008/2009, sera de créer ex-nihilo des DTS. Pour bailer il faut et il suffit de trouver un prêteur de dernier ressort.

      On le fera selon le même processus que l’octroi de crédit par les banques commerciales grâce à la comptabilité en partie double: à l’actif une créance sur les USA par exemple et au passif, une somme équivalente portée au crédit du compte des USA dans les livres du FMI.

      Cette monnaie, les DTS sera backée non par les seuls USA mais par la Communauté mondiale, globale, les contribuables du monde entier. Ce sera le crédit de la planète qui sera utilisé en garantie.

      Mais cela suppose que la Chine soit réintégrée dans le concert mondial or cela n’en prend pas le chemin.Les G7 et autres ne fonctionnent plus, la concertation mondiale a du plomd dans l’aile.

      En fait les USA par leur politique vis à vis de la Russie et de la Chine sont en train de de-mondialiser.Ils ne veulent pas abandonner l’hégémonie de type impérial.

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