A lire, même si vous ne comprenez pas tout. Editorial, ils ont ouvert une boite de Pandore

 

La période que nous entamons est la plus importante des 8 ou 9 dermières années. C’est celle au cours de laquelle va être tentée la fameuse normalisation.

La crise, celle de la finance et de l’économie a fait couler beaucoup d’encre, la normalisation n’en fait guère couler parce que les responsables ont réussi à faire croire qu’il y a longtemps que les problèmes étaient résolus. Ils ont manipulé les perceptions. Ils ont maquillé la situation à un point tel que l’on ne sait plus ce qu’il y a derrière les cosmétiques.

L’ennui est que ce qui n’est pas derrière est devant. Depuis 8 ans nous répétons que les « free lunchs » n’existent pas et que certes il est toujours possible de repousser les problèmes, surtout leurs symptômes, mais que tout a un coût. Un jour il faut payer l’addition.

Nous avons expliqué que ce coût n’était pas simultané des prises de dopants, mais qu’il allait se manifester bien plus tard, lors du sevrage, c’est à dire lorsqu’il allait falloir prendre la responsabilité de les  abandonner.

Le réel est symétrique: si le dopant vous fait planer et léviter, alors la suppression de ce même dopants vous fait atterrir. La baisse des taux vous rend riche, elle valorise les actifs anciens, mais la hausse des taux appauvrit, elle dévalorise ce qui existe au profit du nouveau. Une hausse des taux longs de 50% implique une chute mécanique des valeurs mobilières.

Pour l’instant nous vous faisons remarquer que le miracle apparent de la hausse des taux sans douleur n’en est pas un : les taux courts ont été haussés, mais les taux longs eux, ont baissé. Pourquoi? Parce que les marchés anticipent que la hausse des taux courts va casser le peu de croissance qu’il y a et que les pressions déflationnistes vont revenir. Déflation égale taux bas.

Les autorités  ont jusqu’à présent dissimulé l’essentiel, à savoir que le malade était sous perfusion. Elles ont  mené des politiques monétaires non conventionnelles pendant 9 ans et ceux qui en ont pris la décision  pensent que le temps est venu de songer à en sortir.

672 baisses de taux d’intérêt!

Nous en esquisserons plus tard les raisons.

En fait on y songe depuis longtemps et encore en  2013 et 2014, mais des obstacles se sont présentés, produits précisément par l’anticipation de cette sortie. Et il a fallu la différer après une phase de réinjection globale de stimulus. Cette fois, les autorités croient avoir tiré la leçon, ils pensent que c’est la bonne, et qu’en prenant certaines précautions, elles peuvent s’engager dans cette voie.

Il s’agirait donc de retirer l’excès de stimulation , le bol de punch. Est ce que c’est parce que  la politique a réussi? Ils voudraient le faire croire bien sûr. Mais non puisque la politique de communication de ses auteurs vise à habituer à l’idée de l’échec, c’est à dire à l’idée d’une croissance séculaire ralentie.

Depuis plus de deux ans, on popularise l’idée d’un potentiel de croissance faible des économies sous les prétextes les plus divers et ridicules, comme la paresse, l’age  ou la drogue!   Il s’agit, face à l’inefficacité des remèdes, d’habituer le patient à vivre avec son mal: la croissance lente, la quasi stagnation des niveaux de vie, les inégalités extrêmes, la précarité.  Bref à vivre dans le malthusianisme.

Un mot sur l’échec s’impose car sinon on ne comprend pas en quoi les autorités nous ont trompés.

Pour apprécier   l’échec, il faut non pas raisonner dans l’absolu mais en référence à ce  que les promoteurs de l’action monétaire non conventionnelle avaient imaginé.

Il faut prendre comme base le scénario  prévu. Celui-ci a été révélé en 2010, par la bouche même des officiels de haut niveau  comme Brian Sack, de la Fed de New York.  (Executive vice president à la  Federal Reserve Bank de  New York et conseiller senior du  President, démissionnaire en 2012)

Il était prévu que le dopage monétaire relance la croissance  fortement, par le décolmatage des tuyaux financiers, par l’effet de richesse, par la baisse des taux et l’injection de liquidités. Le processus allait inflater les prix des actifs mobiliers, à des niveaux élevés, hors normes, mais le risque financier allait être limité. Pourquoi? Parce que tout cela allait être bref et la reprise  de l’économie réelle allait être vigoureuse, en « V ». Les bénéfices des entreprises allaient monter fortement, les capitaux mondiaux allaient affluer aux USA, attirés par la croissance, par la forte rentabilité et par la chute du risque. Les primes de risque allaient donc se dégonfler très vite ainsi le relais entre  les taux ultra bas  et l’amélioration de l’économie réelle allait se faire sans hiatus. Le succès rapide allait ainsi relayer les artifices et leur  coût allait se résorber. En quelque sorte dans l’évaluation des actifs financiers, la croissance, les bénéfices et la chute du risque allaient relayer et compenser le mouvement des taux. La régularisation allait être parfaite et surtout sans douleur.

Hélas,  la sortie n’a pas été possible, la croissance n’est pas repartie, et au lieu de pouvoir stopper l’expérience, il a  fallu en raison des risques de rechute, la prolonger. Multiplier les QE par exemple. La prolonger trop longtemps, s’installer dans cette expérience  ce qui a favorisé une hausse continue, de type monétaire, des prix des actifs financiers, une disparition de tous les  spreads sur les marchés de taux, ce qui a profondément altéré le système, en particulier le « business model » des banques.

Le  relais n’est jamais venu. Pas  de reprise forte. Pas de relais suffisant aux stimulis.  Il faut les maintenir et accepter de les gérer dans la durée.

2010 est l’année de la révélation de l’échec. Mais la confirmation est venue en fin 2014 avec le regain de bouffées déflationnistes concrétisées par la chute du prix du pétrole, celle du prix des commodities et la détérioration de la situation de la Chine et des émergents.

La bulle des émergents a failli éclater. On a tenté de faire croire que c’était parce que « l’on n’en a pas  fait assez » et ensuite on a mis une ressucée concertée fin 2015 et début 2016 sous la conduite de la Chine, de la BCE et de la BOJ. On s’est résigné au maintien des  dopages et à une croissance faible. Sans relais possible. La surévalution des actifs a persisté et elle persiste en regard de tous les critères historiques. La fragilité financière, le risque pour la stabilité financière comme on le dit est l’un des obstacles majeurs à une action de normalisation.

Ce n’est pas le lieu de revenir sur les causes de l’échec des banquiers centraux et des économistes orthodoxes des gouvernements. Disons pour survoler la question que c’est  parce qu’ils utilisent des théories économiques fausses et archi fausses lesquelles ont été élaborées dans une période particulière et que ces théories traduisent un biais idéologique au profit de certaines  classes sociales. La fausseté de ces théories a été prouvée par l’inefficacité de la pseudo création monétaire par le jeu des réserves bancaires; ces réserves ne sont pas de la monnaie ou plutot il s’agit de monnaie morte, sans vie et elle ne va pas dans l’économie. La vitesse de circulation chute sans arrêt ce qui annule la progression de la quantité de monnaie.

Plus de 14 trillions d’injection de monnaie banque centrale

Une monnaie morte qui fait la grève et ne circule pas

Ils ont cru que le monde souffrait d’une insuffisance de demande comme leur a dit Bernanke (keynésien) , puis ils ont fait croire qu’il y avait disproportion dans la répartition des GDP  entre salaires et profits (néo keynésiens) , puis .. ils inventent n’importe quoi pour ne pas avoir à révéler le pot aux roses à savoir que dans le système capitaliste, le moteur ce n’est pas la demande,  c’est le profit et que lorsque le taux de profit en regard de la  masse totale de capital  qui prétend « toucher » sa rentabilité est insuffisant, alors le moteur se bloque: plus d’investissement, plus d’embauche, plus de distribution de revenus suffisants pour acheter, mais développement d’un système pervers fondé sur la spéculation et la circulation de l’argent.

Ils ne veulent pas qu’il soit dit que le crédit n’est pas neutre, que la dette est un boulet et que la somme du capital inefficace et celle du capital fictif (travail mort)  est telle qu’elle excède les possibilités  de les honorer par les cash flows (travail vivant). Le stock est trop gros pour les flux. Le mort tue le vif.

Revenons à nos moutons, ou plutôt à nos mauvais bergers.

La Fed vient de monter ses taux administrés pour la quatrième fois. Elle vient  d’annoncer qu’elle allait réduire la taille de son bilan vers la rentrée. Elle va dit elle, retirer le bol de punch. Les taux sur les marchés ne montent pas, les primes de risque refusent de se  dilater, les indices des marchés d’actions sont scotchés au plus haut. En clair comme les hausses de taux précédentes n’ont produit aucun effet, la Fed  s’enhardit et elle met les poinst sur les « i ». Attention, on va y aller! C’est presque une menace.

Ecoutons El Erian (chief economic adviser chez  Allianz): « en montant ses taux en réaffirmant sa guidance et en planifiant la contraction de son bilan, la Fed nous dit que maintenant, elle abandonne le discours sur l’influence des statistiques, elle veut normaliser et ce même si les indicateurs économiques ne vont pas dans ce sens. Les marchés n’arrivent pas à assimiler ce changement de politique et si cela continue, dans les mois à venir, la Fed va être forcée de procéder à des resserrments plus durs qui vont être plus déplaisants pour les marchés.

In hiking rates and, more notably, reaffirming its forward policy guidance and setting out plans for the phased contraction of its balance sheet, the Federal Reserve signalled last week that it has become less data dependent and more emboldened to normalise monetary policy. Yet, judging from asset prices, markets are failing to internalise sufficiently the shift in the policy regime. Should this discrepancy prevail in the months to come, the Fed could well be forced into the type of policy tightening process that could prove quite unpleasant for markets. »

En clair la Fed voulait jouer en douceur, mais les marchés ne rentrent pas dans ce jeu du gradualisme, il va falloir passer à autre chose  de plus brutal  et cela va faire mal. Comme le dit Schwarzy de la musculation: « c’est quand cela commence à faire mal que cela fait du bien » . Ici il faut, pour être efficace, finalement que cela fasse mal, il n’y a pas de normalisation ou de sevrage sans douleur.

La normalisation sans douleur est au coeur des illusions des banquiers centraux , ils sont persuadés de leur toute puissance, persuadés   qu’ils peuvent gérer les perceptions au point que les gens prennent les vessies pour des lanternes. Ils sont persuadés qu’ils ont pu inflater les prix des valeurs mobilières de plus de  150% par la politique monétaire mais que la suppression de cette politique monétaire peut se faire sans que cette inflation des prix des actifs ne se traduise par un accès ‘fragilité et une dégringolade. C’est le mythe de l’atterrissage en douceur, le culte du baby-step et des miracles de la Com réunis.

Ce changement de politique de la Fed , chargé de risques, ne convient pas à tout le monde. Ainsi Bullard prend position contre la poursuite de la hausse des taux et de la contraction du bilan: il ne soutiendra pas un nouveau resserrement tant qu’il n’y aura pas une accélération de l’inflation. Pour le patron de la Fed de Saint Louis, il faut attendre de voir comment évolue la situation économique et l’issue des débats politiques à Washington. Devant un parterre de banquiers à Nashville, Bullard a expliqué que de nombreux développements pouvaient se produire et que la Fed n’avait pas à agir de façon préemptive. L’optimisme a disparu depuis le mois de mars et les indicateurs économiques ont surpris dans le sens de la baisse. Bullard voudrait que l’on ne touche pas aux taux et qu’ils restent au niveau actuel jusqu’en 2019.

Le graphique ci dessous le montre très clairement:

 

Bullard « sees no reason to raise interest rates as the economy appears to be firmly stuck in a “low growth, low-inflation and low-interest-rate regime. » Bullard ne voit aucune raison de monter les taux car l’économie parait « collée » dans une croissance faible, une inflation faible et des taux faibles.

Ce n’est pas le point de vue que défend Yellen, mais elle déplace légèrement le point de vue: « the 4.3% unemployment rate will eventually push inflation higher and the Fed should continue to tighten policy gradually to stay ahead of that process. » Le taux de chomage à 4,3% va finir par pousser l’inflation et la Fed doit continuer de resserrer sa politique graduellement pour ne pas se retrouver en retard.

Ce à quoi Bullard répond: «  the latest economic research suggests that even if the unemployment rate fell to 3.5%, the effects on inflation are likely to be small. Traduction: les dernieres recherches montrent que même si le chomage chutait à 3,5% son incidence sur l’inflation serait modeste.

Les gens malintentionnés, comme nous, avancent l’idée que Yellen veut casser préemptivement toute velléité de hausse des salaires car elle sait que si cela se produisait, tout l’édifice qu’elle a construit s’écroulerait.

Une autre interprétation est que Yellen sait très bien que le niveau trop élevé des prix des actifs financiers est une épée de Damoclès redoutable et elle est sensible aux avertissements des grands gourous qui dénoncent la fragilité de la situation sur ce plan. Beaucoup annoncent quotidiennement la catastrophe.

Notre sentiment est que la position prise par Yellen est surdéterminée, elle est produite par une conjonction de facteurs :

-elle veut persister dans sa voie de normalisation pour maintenir sa crédibilité, elle s’entête

-elle a peur de la baisse du chomage qu’elle ne comprend pas et qu’elle ne parvient pas à rentrer dans ses modèles

-elle a le vertige face aux niveaux atteints par les valorisations boursières, elle voudrait que l’on s’installe sur un plateau

– elle a peur d’un retournement récessionniste qui la laisserait sans munitions pour réagir et amortir le choc

-elle ne serait pas mécontente de gêner Trump qui se gargarise de la hausse de la Bourse

-elle a enfin compris que la Fed était sur une pente glissante et que peu à peu elle perdait sa capacité manoeuvrière, elle est prisonnière des marchés, la fameuse transmission est à nouveau défaillante.

Nous privilégions ce dernier point. Les marchés s’enhardissent, c’est une évidence. Ils ont compris beaucoup de choses au fil du temps et ils jouent contre Yellen en prédateurs. Ils la défient. lls ont compris que le transfert de la production de crédit des banques commerciale vers les marchés était à double tranchant. D’un côté on peut en créer plus avec de petites impulsions, voir avec des guidances, mais de l’autre on est esclave des animal spirits. Il faut sans cesse les relancer et maintenant les contrôler.

En fait les grands intervenants ont bien compris le système et perversement ils jouent contre lui, ils profitent de ses points faibles. L’apprentissage est une donnée trop souvent oubliée sur les marchés, ils apprennent d’autant plus que les opérateurs paient pour apprendre, et il y a des gens très forts, beaucoup plus forts que les gouverneurs de la Fed! L’impact de la mise sur le marché de la fonction de crédit, l’impact de la titrisation, celui de l’ingénierie, celui des innovations  est colossal et aucune intelligence ne peut tout embrasser et tout prévoir. Les apprentis sorciers sont en retard intellectuellement. c’est une de nos hypothèses favorites. La finance de marché, la finance de Wall Street était une boite de Pandore, on a voulu l’ouvrir, on a eu tort. L’intermédiation par le système bancaire traditionnel était moins productive, mais elle avait du bon, elle était contrôlable.

 

 

 

 

 

 

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9 réflexions sur “A lire, même si vous ne comprenez pas tout. Editorial, ils ont ouvert une boite de Pandore

  1. Bonjour,
    Merci pour cet édito plutôt éclairant sur les manœuvres de la FED.
    Cela dit, j’ai une question: en cas de réussite du plan d’atterrissage contrôlé, la remontée des taux rendrait les coûts des intérêts de la dette des états assez insupportable. Certes, le problème se pose à ceux qui sont endettés et non à ceux qui ont prêté de l’argent, mais les hausses des montants de dettes aux USA & en Europe sont assez gigantesque depuis 2008 non ?
    Donc le plan de réussite de Yellen, c’est la sauce Grecque pour tout le monde ?

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    1. Les élites des gouvernements et des banques centrales n’ont pas été formées pour avoir une stratégie, les « public policy » que l’on enseigne sont faites d’une succession d’optimisations de court terme, dont la pholosophie est la suivante: le long terme est une succession de courts termes. On optimise au fur et à mesure que l’on avance.

      Cette notion est indispensable pour comprendre la façon dont nous sommes gérés. Ceci tient au fait que leur philosopĥie est calquée sur leur statut: dans 5 ans ils ne seront plus là confère Greenspan qui l’a dit très clairement. Leur horizon n’est pas votre horizon. Ce n’est même pas celui du bon sens , ils repoussent, ils repoussent…. c’est pour cela que je réintroduis la sanction en ne cessant de répéter qu’il faudra les juger, faire une Commission Pecora.

      Exemple: on a ruiné les banques avec les taux zéro et l’effondrement des spreads de risque, de durée, de liquidité, on fera un plan pour les recapitaliser quand ce sera absolument indispensable, en attendant… on tient, on dure.

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  2. Flash Back en 1928 pour la FED.

    Alors que B. Bernanke s’enorgueillit de n’avoir pas commis la « même erreur que la FED en 1929-1930 » en abaissant les taux d’intérêts. Voilà que Mme Yellen se retrouve dans la même position que la FED en 1928. A savoir remonter les taux pour calmer le « jeu spéculatif » sous peine de mettre en péril la crédibilité de la FED.

    Deux citations :

    « Il n’y a aucun moyen d’éviter l’effondrement final d’un boom provoqué par une expansion du crédit. L’alternative est de savoir si la crise doit arriver plus tôt, par l’abandon volontaire d’une expansion supplémentaire du crédit, ou plus tardivement, comme une catastrophe finale et totale du système monétaire affecté. » – Ludwig von Mises –

    « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes » – Bossuet –

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    1. L’erreur est la même, mais la similitude n’est pas avec 1928 mais plutot avec 1937. La Fed a monté ses taux cette année là et la Bourse a perdu 50%. Mais quelle que soit la date, le résultat aurait été le même. C’est de l’idéologie et de la propagande que de dire qu’elle a monté ses taux trop tot, quelle que soit la date, la hausse des taux et le resserrement etaient/sont inopportuns, comme c’est le cas maintenant. Il n’y a aucune bonne date pour normaliser, normaliser est impossible sans dégats.Les effets d’un resserrement monétaires sont déflationnistes or, tout ce que l’on a fait depuis 2008, vise à échapper à la déflation!
      De toutes façons je ne me place pas dasncette hypothèse ou les baqnues centrales essaient d’aller au boutde ce qu’elles annoncent, nous sommes dans des gesticulations pour faire croire que normaliser est possible.

      On joue à essayer de menacer de normaliser pour éviter l’envolée spéculative supplémentaire des marchés.

      Avez vous remarqué que toutes les grandes banques jouent le même jeu: BofA, Goldman, Morgan etc publient à tour de bras pour inciter à la modération, ce n’est pas un hasard.

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  3. Une petite réflexion m’est venue ce matin en découvrant cette dépêche :

    http://www.zerohedge.com/news/2017-06-26/gold-crashes-someone-dumps-2-billion-fat-finger-blamed

    Les banques centrales ou bien leurs âmes damnées, peu importe, ont envoyé ce matin le Gold loin des 1300 dollars fatidiques, lors d’un flash crack brutal, faisant du coup remonter le dollar index mécaniquement.

    L’or n’est plus rien depuis 1971, d’un point de vue des marchés, j’entends. Son poids n’est pas économique ou financier comme avant. Et pourtant, on le bride, le massacre, le contrôle comme une menace car c’est bien de cela dont il s’agit, une menace implicite pour les consciences relativistes de tout poil. L’or, je pense, représente aux yeux des investisseurs et de tous les êtres humains quelque chose que je rapprocherais de la conscience chrétienne, celle qu’on ne peut bafouer impunément.

    J’ose ce parallèle en songeant à la haine actuelle des élites mondialisées, progressistes, relativistes, trois points ou pro LGBT ou que sais-je d’autre, pour la religion catholique. Comme l’or, les catholiques ne représentent plus rien dans notre société et pourtant, ces élites ont une haine féroce contre tout ce qu’elle représente, car elle les renvoie à leur propres péchés, leur immense hubris. Ils croient naïvement qu’en détruisant l’héritage judéo chrétien, ils seront libres d’êtres libres penseurs, libres relativistes, libres esclavagistes des hommes… D’où cette haine terrible, inextinguible pour cette religion qui a pourtant déjà la tête sous l’eau, en France et en Occident. D’où la même haine pour l’or, et ce qu’il représente.

    Quelque chose de transcendant, immuable. L’oeil de Dieu sur leurs propres fautes. Un oeil qu’on peut tenter de détruire, mais qui ne vous lâchera jamais de sa vindicte.
    Un oeil que le peuple, même diverti ,perverti par leurs illusions perçoit au travers de tous leurs artifices, comme devant juger leur iniquité.

    Je pense qu’ILS iront un jour, lorsque cela sera nécessaire, jusqu’à l’interdiction de l’or, comme ils ont déjà interdit de près ou de loin, toute référence à la famille, aux vertus chrétiennes (qui ne sont pas que chrétiennes, mais universelles) en remodelant par exemple dès la maternelle le « genre » humain (regardez la haine de Valls et de tous les siens, la haine de tous ces journaux faiseurs d’opinion pour le mouvement issu de la Manif pour tous).

    C’est étrange, cette similitude avec le pouvoir nazi, avec tout totalitarisme, qu’il soit marxiste, national socialiste ou marchand (et pourtant, je ne voulais pas faire de point Godwin)… Troublant.

    Hélas pour eux, l’or triomphera à la fin. Comme l’héritage judéo chrétien, je pense.
    Parce qu’il est hors de prise de leurs pouvoirs. ILS, le savent : le combat est perdu d’avance, et c’est cela qui me fait le plus peur : lorsqu’au fond d’eux-mêmes, à la toute fin de leur Grande Expérience, ils s’avoueront vaincu.

    Tel un animal blessé, acculé, c’est là qu’ils risquent d’être le plus dangereux pour notre humanité.

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    1. Vous avez raison de faire ce rapprochement. je vous suggère de remplacer la religion catholique par la similitiude, par l’isomorphisme avec le monothéisme en général et le père.

      La similitude est profonde puisque l’on a une opposition référent/relativisme, vrai/incertain, loi/opinion etc

      Notre civilisation est fondée sur l’existence structurante de réferents, de points fixes, et c’est ce qu’il veulent détruire par l’imposition de ce que j’appelle, l’incertitude, la relativité de la valeur, le caractère relatif des valeurs. Ils veulent remplacer la « Pierre » celle sur laquelle on construit par les sables mouvants, changeants.

      La valeur dans le système qu’ils essaient d’imposer, c ‘est la loi du plus fort maintenant, c’est à dire la loi de la demande par la masse, la loi de la masse, de la foule déculturée, elle ne se définit plus en elle même.

      Mais nous allons loin…

      En 1971, le président américain Richard Nixon décréta la fin de la convertibilité du dollar en or et fit ainsi entrer le système monétaire international dans un système de changes flottants. Il n’y avait dès lors plus d’équivalence fixe entre l’unité monétaire (le dollar, en l’occurrence) et le métal précieux (jusqu’alors fixé à 35 dollars l’once) ou tout autre référent extérieur. Les risques liés à une entrée dans un monde instable et à une possible escalade de l’endettement furent alors dénoncés par certains. Mais rares furent ceux qui, comme Jean-Joseph Goux, perçurent toute la portée symbolique de cette perte de référence : l’argent venait ainsi exprimer, après la sémiotique, la linguistique et l’esthétique, la fin d’un rapport direct du signe à la chose qu’il représente. L’auteur parlait d’« effondrement des référents », d’« évacuation de toute “présence” ou de tout “trésor” garantissant le jeu des signifiants, report indéfini du sens dans les pures opérations de l’écriture ». Il soulignait aussi combien cet événement mettait en scène un rapport au temps propre à la modernité, et qui fut le moteur du progrès : un temps « qui court », qui promet toujours une réalisation dans le futur, qui renvoie la quête du sens du présent dans le devenir. Jean-Joseph Goux confirmait donc bien ce qu’exprimait Joachim Schacht : l’argent est le miroir de la société, la « sédimentation des aspirations et représentations humaines [1][1] Joachim Schacht, Anthropologie culturelle de l’argent,… ».
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      Poursuivant dans cette voie, et approfondissant l’idée que l’argent nous donne à voir l’imaginaire d’une société, nous chercherons à comprendre ce que l’autonomie de la monnaie par rapport à l’or nous apprend de notre rapport à la matière et à la nature. En quoi nous éclaire-t‑elle sur l’origine des bouleversements écologiques auxquels nos sociétés sont confrontées ? Il ne s’agit pas seulement d’en expliquer les causes dans la possibilité d’un endettement croissant finançant un mode de développement insoutenable, mais d’en comprendre les fondements dans un rapport au monde, à la technique et à la nature que vient mettre en lumière, et en œuvre, l’argent.
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      Nous verrons ainsi dans un premier temps que la grande métamorphose de l’argent n’est pas tant à rechercher dans son immatérialité que dans sa nouvelle matérialité, une matérialité libérée de la finitude à laquelle la nature renvoie. Nous verrons d’ailleurs dans un second temps que l’argent réalise ainsi ce que l’énergie (au cœur de la crise écologique) n’a pas pu accomplir jusqu’au bout : devenir une entité purement sociale, détachée de tout ancrage dans la nature.
      La métamorphose de l’argent

      Se libérer de la matière

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      Il nous faut distinguer trois phénomènes auxquels renvoie le terme « dématérialisation » : celui de la transformation de l’argent en écriture (monnaie scripturale) : l’immatérialité de l’argent ; celui de l’effacement de sa représentation matérielle dans l’échange : l’immatérialité du paiement ; et celui de la disparition de tout référent matériel extérieur (comme l’or) où venait s’ancrer la valeur de la monnaie : la déréférentialisation de l’argent.
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      Les deux premiers, l’immatérialité de l’argent et du paiement, sont les plus immédiatement perceptibles : l’argent disparaît de nos portefeuilles, de nos mains, de nos relations, pour exister à un autre niveau, celui de nos comptes bancaires et des seules écritures. Cela n’est pas nouveau [2][2] La monnaie scripturale, créée par simple jeu d’écritures,…, mais la monnaie scripturale occupe maintenant une place largement dominante dans nos transactions. Avec les technologies de l’information et de la communication, son extension s’accompagne d’une absence de plus en plus grande de toute représentation matérielle du paiement : c’est le passage du cash au check puis au charge, que rappelle Jean-Joseph Goux dans le titre de son article. Avec l’argent virtuel ou électronique, la monnaie scripturale n’est en effet même plus représentée matériellement dans l’échange (comme elle pu l’être avec la lettre de change, le billet-équivalent or ou le chèque), ce qui n’est pas sans incidences sociales [3][3] Plus le paiement est immatériel, moins l’acte de consommation…. Dans ce jeu de renvoi d’écriture en écriture, la fin de la convertibilité du dollar en or vient marquer une ultime étape en inscrivant la monnaie dans un système de reports permanents ne s’arrêtant sur aucune « valeur présentable qui ne serait pas écriture », pour reprendre Goux, et embarquant dans sa course un nombre toujours croissant d’acteurs sur des périodes de temps toujours plus grandes.
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      Le troisième phénomène, la déréférentialisation de l’argent, est porté par la même dynamique, celle d’une société reposant entièrement sur la promesse de l’avenir, société du « différé » où le « présent » disparaît « comme référence centrale de la temporalisation », comme le définit formidablement Goux. Pour autant, il ne peut être interprété comme une nouvelle (et ultime) étape de la dématérialisation de l’argent, c’est‑à-dire de sa distanciation par rapport à la matérialité. Il doit plutôt être compris comme une métamorphose de la matérialité de la monnaie. Car la matière subsiste à travers le premier terme du questionnement rituel de la caissière américaine : « Cash, check or charge ? » Cette matérialité change toutefois de forme et de statut, matérialisant un autre rapport de l’homme au monde, et de la société à la nature. Les pièces et les billets d’aujourd’hui renvoient à une réalité radicalement différente depuis que leur destin s’est définitivement séparé de celui de l’or, en 1971. C’est pourquoi ils ne sont pas des vestiges des monnaies matérielles passées, comme le présentent en général les approches de la dématérialisation, mais l’expression d’un tout autre rapport à la matérialité : une matérialité qui n’ancre plus l’argent, et donc la confiance, dans la nature. La monnaie est en effet confiance, confiance dans la communauté, dans la société qui la fait émerger et au sein de laquelle elle circule, confiance dans ses institutions, dans ses valeurs [4][4] Michel Aglietta et André Orléan distinguent la « confiance…. Elle est confiance parce qu’elle engage l’avenir, est une « attente », un « escompte de l’avenir », pour reprendre les termes de Marcel Mauss [5][5] « Nous sommes entre nous, en société, pour nous attendre…. Toute monnaie est fiduciaire (du latin fides : « foi », « confiance »), écrit d’ailleurs François Simiand, et repose sur un « a-venir », étant « anticipation d’une valeur qui n’existe pas encore » [6][6] François Simiand, « La monnaie réalité sociale », Annales…. Mais aujourd’hui cet « a-venir » ne se réfère plus à un présent matérialisé par l’or, ce qui autorise Jean-Joseph Goux à parler de société du « différé ».
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      La référence à un poids fixe d’or dans lequel tout dollar, et à travers lui toute autre unité monétaire, pouvait être converti (35 dollars l’once) était devenue, bien avant 1971, synonyme de limite (au développement économique), et même de danger. L’émission monétaire réelle avait d’ailleurs petit à petit pris de l’autonomie par rapport au référent métallique, en acquérant une certaine indépendance par rapport aux réserves et découvertes de métal, disponible en quantité finie dans la nature. Mais, une fois qu’il n’a plus eu de lien avec le métal, l’argent est devenu potentiellement reproductible à l’infini, n’étant limité « que » par des contraintes sociales (et non plus aussi matérielles et naturelles). Il devait ainsi pouvoir suivre la croissance économique, qui, a priori, ne devait pas connaître de limite dans le temps. L’offre de monnaie est maintenant liée à des variables économiques et politiques qui ne sont plus adossées d’aucune manière à une limite naturelle (si détendue soit-elle). L’émission monétaire dépend en effet de la politique de la Banque centrale, des impératifs de la politique budgétaire, des taux de croissance ou de la politique plus ou moins expansionniste de l’État. La confiance dans l’institut d’émission, dans l’État et dans le système bancaire s’est ainsi totalement affranchie d’une confiance dans la nature. Mais cette « nouvelle » monnaie, déconnectée de toute parité avec le métal et totalement libérée des limites naturelles de la matière, peut tout aussi bien être scripturale que matérielle. Les pièces et billets d’aujourd’hui ne renvoient ainsi à rien d’autre qu’à eux-mêmes, ne circulent plus à la place du métal précieux. Ils sont devenus l’argent (et non plus son représentant dans l’échange) en se détachant de l’or. Ils forment bien la matérialité ultime de l’argent, dont ils sont la manifestation concrète. Il y a eu en ce sens une autonomisation de l’argent par rapport à la nature, miroir d’une autonomisation (ou plutôt d’un désir d’autonomisation) du social par rapport à la nature. Cette matérialité d’un nouveau genre a la particularité de ne pas soumettre l’argent à la résistance de la matière mais aux seuls besoins ou désirs de la société. Cette dernière n’assoit ainsi plus le lien social que forme l’argent sur un élément matériel et naturel.
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      Toutefois, même métamorphosée, cette matérialité de l’argent garde un grand rôle dans la société et dans les pratiques monétaires, en véhiculant toujours ce qui est de l’ordre du sensible, de l’implicite, du spontané dans le lien social. En raison de la part d’inconnaissable qu’elle renferme, elle ouvre en effet le sens, les possibles et le mouvement inhérent à la vie de toute société. Et même s’il ne nous lie plus à la nature (et ne nous soumet plus à sa limite) comme la monnaie métallique d’hier, par exemple, l’argent matériel d’aujourd’hui garde cette force de pouvoir faire vivre (et circuler) entre nous beaucoup plus qu’un simple intermédiaire des échanges ou une simple unité de compte. Le transfert physique d’argent forme un lien (certes éphémère) entre les protagonistes de l’échange en les mettant au premier plan. Le face‑à-face est maintenu et continue de mettre en scène tous les aspects personnels, mais aussi incontrôlables, de la relation immédiate d’échange. L’autre devient (ou reste) un acteur direct du contrôle social (avec tout ce que cela implique), contrairement aux situations de paiement en argent immatériel (par carte bancaire, par exemple), où c’est alors le système technique et centralisé qui opère cette fonction. Cela donne aussi une réalité et une immédiateté au paiement. De plus, l’argent matériel garantit toujours l’anonymat des transactions (qui ne sont pas enregistrées par le système bancaire), ce qui n’est sans doute pas sans relation avec l’attachement qu’on continue de lui vouer. Mais c’est également le rôle social et relationnel de l’argent qui est ainsi maintenu : en continuant de passer de main en main, les pièces et billets rendent présent l’« homme concret », dans toute sa dimension (physique, psychologique et sociale), et ne convoquent pas simplement une identité juridique enregistrée auprès d’un organisme bancaire. Les usages et les représentations semblent donc réhabiliter le rôle de l’argent matériel, qu’on nous présente pourtant souvent comme marginal ou résiduel (parce que certes il l’est en termes de valeur des transactions).
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      Nous avons ainsi une monnaie immatérielle (représentée par un ensemble de comptes, de débits et de crédits), qui met en scène un monde virtuel évoluant en parallèle de nos actions concrètes, et une monnaie matérielle, qui a coupé notre société de la nature mais qui continue d’imposer le face‑à-face dans l’échange social, avec tout ce que cela a d’indéterminé, de risqué et d’implicite. Le dualisme matérialité/immatérialité reste donc très pertinent pour comprendre les différents usages de l’argent et son rôle social dans l’échange. Mais ce dualisme est trompeur pour saisir la véritable métamorphose de l’argent contemporain. C’est en effet en amont de cette opposition matérialité/immatérialité que l’on peut déceler sa réelle métamorphose. L’immatérialité de l’argent est un phénomène qui est loin d’épuiser tout ce que le terme « dématérialisation » peut impliquer pour la société contemporaine. C’est un rapport à la matière que cette notion met en cause : « soumettre une matière au contrôle de l’esprit ou la dompter et vaincre sa résistance, telles sont les représentations qui sous-tendent les discours sur la dématérialisation [7][7] Bernadette Bensaude-Vincent, Se libérer de la matière… ». La dématérialisation doit ainsi permettre à la matière de ne plus être un obstacle dans la réalisation des entreprises humaines. Mais cela n’implique pas nécessairement qu’elle disparaisse, comme nous l’avons vu dans le cas de l’argent détaché de toute référence au métal sans forcément devenir immatériel. La particularité de la monnaie contemporaine est d’ailleurs d’avoir pu s’autonomiser de la matière sans pour autant devenir totalement immatérielle. Le billet de banque apparaît donc comme l’expression d’une matérialité maîtrisée, dont l’origine et le devenir sont sous le contrôle de l’homme. En effet, l’homme (la société) paraît régler et moduler seul le devenir de la monnaie contemporaine parce que sa matérialité ne l’ancre plus dans la nature et ne l’enferme plus dans une limite indépassable (en matière d’émission monétaire). L’indépendance officielle de la monnaie vis‑à-vis de l’or renvoie pour cela à l’idée d’un pouvoir de l’homme sur la matérialité (et ses obstacles) et non à l’immatérialité. L’argent, « expression de la totalité sociale [8][8] Michel Aglietta et André Orléan (dir.), La Monnaie… », vient dès lors exprimer (matérialiser) une représentation strictement moderne du rapport entre nature et société, et du rapport de la société contemporaine à la matérialité. Parce qu’elle est la seule à considérer la nature en tant que telle [9][9] Philippe Descola, Par-delà la nature et la culture,… et à pouvoir se représenter de façon dissociée nature et culture, la société occidentale moderne est donc aussi la seule à pouvoir rendre le devenir de l’argent autonome de la matière. C’est pourquoi la nouvelle matérialité de l’argent n’est pas le résidu d’un passé, d’un archaïsme voué à s’éteindre un jour ou l’autre, mais au contraire l’expression d’un nouveau rapport de notre société au monde, un rapport « libéré de la matière [10][10] Bernadette Bensaude-Vincent, Se libérer de la matière… ».
      Le détour

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      Au contraire, les monnaies de pierre, de cauris, de perles, ou encore métalliques des sociétés traditionnelles exprimaient l’ancrage de l’argent dans le monde matériel, et à travers lui celui du lien social dans la nature. La matérialité de l’argent venait alors faire écho à l’unité que formaient nature et société dans les représentations. Société et nature (ou culture et nature) étaient imbriquées, de même que les traditions, les croyances religieuses ou magiques, les pratiques sociales étaient cristallisées dans la matérialité de l’argent. La monnaie ne se concevait pas hors de la matière, hors de l’élément naturel, de même que le social, le culturel, n’était pas pensé indépendamment du naturel. Car c’est bien par la fusion de ce qui provenait de la nature (coquillage, métal, pierre, perle…) et du « culturel » (traditions, rites, mythes, travail, croyances…) que se formait une monnaie. Ainsi en témoignent de nombreux exemples en anthropologie [11][11] Voir Laurence Raineau, L’Utopie de la monnaie immatérielle,…. On peut citer celui de la monnaie de pierre de l’île de Yap, où les petites pierres utilisées sont polies et arrondies avec soin [12][12] Paul Einzig, Primitive Money in its Ethnological, Historical… : elles sont dès lors l’empreinte de la collectivité dans laquelle elles circulent et ne se confondent plus avec la pierre à l’état brut. Dans le même esprit, les dents de marsouin qui servent de monnaie dans les îles Salomon, en Océanie, ne peuvent être prélevées que certains jours, en respectant des traditions et des rituels bien précis [13][13] « La chasse de ce mammifère marin ne peut qu’être rituellement…. La forme de cette monnaie est ainsi socialement produite, même si, pour un observateur extérieur, elle prend la simple apparence de la dent de l’animal, sans marque culturelle apparente. Bien au contraire, par les règles (visant notamment à contrôler la « production » de la monnaie) et les pratiques sociales qu’elle associe à la chasse au marsouin, cette société lui donne une forme unique, alliant nature et culture. De même, dans les Andes boliviennes, l’argent monétaire se distinguait de l’argent en tant que métal par les rituels et le travail de transformation qui s’y attachait [14][14] Comme on peut le conclure à partir du travail de Pascale…. Le processus de transformation du minerai en argent monétaire était amorcé par les mineurs eux-mêmes : ces derniers devaient d’abord l’extraire de son emprise diabolique (la mine), avant qu’il soit nettoyé et réduit en poudre. Mais le moment essentiel de la transformation consistait en la « socialisation » du métal, c’est‑à-dire en sa circulation.
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      La forme n’est donc jamais donnée directement par la substance matérielle (qu’il s’agisse de pierres, de dents de marsouin ou de l’argent en tant que minerai) mais est toujours construite socialement. D’ailleurs, la matière (la pierre, la perle, le coquillage, le métal, etc.) disparaît souvent derrière la forme (pierre polie, enfilade de perles, brassard, collier, pièce d’or ou d’argent, etc.), qui mêle alors nature et culture. La forme de l’argent n’est pas « imposée » de l’extérieur, ni par la nature (par les qualités propres de la substance matérielle), ni par une autorité politique, ni par l’état de la technique. Elle exprime plutôt la façon singulière dont une société pense le lien social, et s’inscrit dans le monde. Car l’argent est avant tout (avant même d’être un intermédiaire des échanges commerciaux) l’expression de la communauté au sein de laquelle il circule : il en est à la fois le produit et le symbole. Les sociétés traditionnelles s’en remettaient ainsi à la nature en ancrant symboliquement, à travers la monnaie, leurs traditions, leurs croyances magiques ou religieuses et leurs représentations dans la matière. À l’inverse de ce que nous avons montré pour les sociétés contemporaines, c’était l’opacité de la matière qui était source de confiance, confiance qui est au fondement de toute monnaie, comme nous l’avons vu. La monnaie venait exprimer que, tout comme la nature, en partie inconnaissable pour l’homme, la société était opaque dans ses fondements, et c’était cela qui la protégeait de toute manipulation. L’opacité était une limite, un indépassable, une borne, sur laquelle la monnaie (et donc la confiance) pouvait s’adosser et la société prendre sens. L’opacité et la résistance de la matière n’étaient ici ni une menace ni une limite pour l’homme et la société, mais au contraire une protection, une sécurité, un « obstacle » à tout débordement.
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      Ce « détour » par les monnaies traditionnelles permet, en modifiant notre « mode de connaître » [15][15] Georges Balandier explicite ainsi la démarche anthropologique,…, une appréhension différente de la monnaie moderne et nous éclaire sur le sens de ses métamorphoses récentes. La matérialité de l’argent était dans les sociétés traditionnelles ce qui ancrait le social (les traditions, les croyances, les cultures, etc.) dans la nature et fondait la confiance (la monnaie) dans la finitude de la connaissance et du pouvoir de l’homme. Au contraire, l’argent d’aujourd’hui, qui n’a plus de limite intrinsèque (inscrite dans sa forme), symbolise une société qui pense pouvoir auto-instituer, et donc aussi moduler, les limites de son action sur le monde. Non que l’argent n’ait plus de bornes, mais ses limites et frontières sont potentiellement toujours repoussables, car non constitutives du phénomène [16][16] Si par exemple les critères du traité de Maastricht….
      Argent et écologie

      Fragilité de la puissance

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      Les crises monétaires et financières, comme les crises énergétiques et environnementales, viennent mettre en doute cette capacité des sociétés à définir leurs actions et les bornes de celles-ci au moyen des seuls outils politiques et techniques. Ce qui vient d’être dit sur les métamorphoses de l’argent annonce d’ailleurs la crise écologique, puisque l’argent révèle en miroir une société qui ne se définit plus par son ancrage dans la nature et qui, par la rupture du dialogue avec elle, ne palpe plus les limites de son action. Il n’est d’ailleurs pas surprenant de voir combien les trajectoires de la monnaie et de l’énergie sont parallèles, les deux devenant des entités de plus en plus abstraites. C’est selon un même processus, et suivant une même chronologie, que monnaie et énergie se sont distanciées, dans un mouvement de centralisation et d’homogénéisation, à la fois de la nature et des cultures et territoires.
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      Alors que la monnaie s’est petit à petit détachée de l’or, pour rompre tout lien avec cet élément en 1971, l’énergie s’est progressivement abstraite de son milieu naturel, pour ne plus apparaître que sous des aspects sociaux ou sociétaux. L’invisibilité de l’énergie, de sa matérialité et de sa source dans notre vie quotidienne en fait en effet une variable dont la disponibilité ne paraît dépendre que du système technique de distribution (réseaux) et du prix. L’accroissement de la place des énergies fossiles au cours du xixe et même du xxe siècle explique cette distanciation de la source naturelle : on peut extraire le charbon, le gaz ou le pétrole, puis le stocker, le déplacer et libérer sa puissance dans les lieux et temps désirés, « là où il ne dérange pas, la centrale thermique ou l’usine nucléaire à la campagne par exemple [17][17] Alain Gras, « Archéologie de l’imaginaire du feu, le… ». Une fois prélevée, l’énergie fossile, dont la densité permet de supplanter les autres sources d’énergie, semble nous autonomiser des aléas de la nature [18][18] Laurence Raineau, « Vers une transition énergétique….
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      Simultanément, la disparition progressive de l’usage des multiples sources d’énergie renouvelables, qui étaient jusqu’alors mobilisées localement selon les caractéristiques propres à chaque territoire et les besoins particuliers des régions et des cultures, a marqué un mouvement d’homogénéisation du système énergétique, qu’Alain Gras définit comme le « choix du feu [19][19] Alain Gras, Le Choix du feu. Aux origines de la crise… ». Cette domination des énergies fossiles s’est doublée d’une centralisation du système énergétique avec l’adoption, à la fin du xixe siècle, du courant alternatif, au détriment du courant continu [20][20] Thomas P. Hughes, Networks of Power : Electrification…. Les deux systèmes, en compétition de 1887 à 1892, présentaient des avantages différents : le courant continu permettait de coupler différents points de production et de distribution dans le système, alors que le courant alternatif permettait la transmission sur longue distance de l’électricité à partir de centres de production [21][21] Gregory C. Unruh, « Understanding Carbon Lock-In »,…. Le choix (politique) du courant alternatif a conduit à une centralisation de la production d’énergie à partir de sources fossiles et à la construction de grands réseaux de distribution.
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      Un mouvement d’homogénéisation et de centralisation de la monnaie s’est mis en place de façon similaire, constituant les bases de la déréférentialisation définie plus haut. Depuis le xviiie siècle en effet, les monnaies locales (complémentaires des monnaies centrales), qui faisaient l’immense variété du paysage monétaire, ont progressivement disparu [22][22] « Utilisant les mêmes unités de compte (la livre, le…. Ces monnaies, marque des communautés et cultures locales, fondaient notamment leur légitimité et leur raison d’être sur le territoire borné où elles circulaient, ou sur le type d’échanges qu’elles concernaient. Leur action était par essence limitée à la communauté ou la région qu’elles représentaient, ce qui concourait à la stabilité financière du système économique et social. L’instauration d’un monopole de la création monétaire (en 1844 en Angleterre, en 1848 en France, en 1913 aux États-Unis) a mis officiellement fin à la pluralité du système monétaire, interdisant la création de monnaie locale. Ce qui fait d’ailleurs du système monétaire moderne centralisé et homogène « davantage une exception historique qu’une règle éternelle [23][23] Marie-Laure Arripe, « Les Abeilles, l’Occitan et la… ».
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      Ainsi, en même temps que le système énergétique se redéfinissait autour des énergies fossiles et du grand réseau électrique, le système monétaire s’homogénéisait et se centralisait, franchissant une étape décisive entre 1870 et 1900 (selon les pays) avec l’adoption de l’étalon-or international. Ce processus simultané de la monnaie et de l’énergie a constitué un formidable levier, accélérant l’industrialisation et démultipliant la puissance d’action de la société sur son environnement. Mais, dans les deux cas, il a aussi « pénalisé la capacité de gérer sur place les problèmes qui se manifestent dans les économies régionales ou locales [24][24] Bernard Lietaer et Margrit Kennedy, Monnaies régionales,… ». Pourtant, ni la crise du Gold Exchange Standard (qui s’est traduite par la suspension de la convertibilité-or du dollar en 1971) ni le premier choc pétrolier de 1973 (quadruplement du prix du pétrole), suivi en 1979 du second choc pétrolier (doublement des prix du pétrole), n’ont pu convaincre les décideurs politiques de changer de cap, même si certaines propositions d’ancrer à nouveau la monnaie sur un référent extérieur étaient émises [25][25] Face à l’instabilité des systèmes monétaire et financier,…. Plutôt que de s’interroger sur la concomitance de ces deux crises [26][26] Le premier choc pétrolier, déclenché par la guerre…, et de réfléchir sur leurs origines communes (abstraction, centralisation et homogénéisation), on s’est servi de l’une pour différer les effets de l’autre, renforçant toujours plus leur ampleur respective (financement de l’accroissement du coût du baril par la dette, dette qui à son tour a rendu possible l’accroissement de la demande de pétrole [27][27] Même si le rapport Meadows alertait déjà au début des…). Crise de la dette et crise énergétique s’alimentent dans un contexte de déconnexion ou d’abstraction par rapport à toute limite extérieure, réserves d’or d’un côté, perception de l’épuisement de la source de l’autre (dette qui concourt à accentuer la financiarisation de l’économie que dénonçait déjà Jean-Joseph Goux dans son article). La crise écologique majeure que nous connaissons aujourd’hui est le produit de ces crises conjuguées.
      Small is beautiful

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      Face à cette situation de crise et à la perte de contrôle des États et des politiques [28][28] Dans un article qui actualise celui de 1989, Jean-Joseph…, deux approches sont possibles. Soit on cherche à renforcer ou à établir des limites à l’intérieur des systèmes en présence (par des outils réglementaires ou fiscaux sur les marchés financiers ; par un système de taxation/subvention, en créant un marché fictif du carbone ou en instituant un rationnement pour l’énergie), soit on propose de réintroduire une dose de décentralisation et de pluralité dans les systèmes monétaire et énergétique sur la base du diagnostic retenu ci-dessus. Le développement de monnaies dites « parallèles » ou « sociales », ou à usage restreint, comme l’émergence de réseaux énergétiques locaux autour de sources renouvelables vont dans ce sens. Loin de former des solutions immédiates (comme pourraient prétendre l’être des « solutions » réglementaires ou technologiques), ils contribuent à mettre en place un processus qui privilégie la « technologie à visage humain [29][29] « Technologie à petite échelle, technologie relativement… » et redéfinit les liens entre l’échelle globale et locale [30][30] Voir Sophie Poirot-Delpech et Laurence Raineau (dir.),…, reconnectant nos choix institutionnels et technologiques avec les rythmes naturels, et ramenant nos actions à l’échelle de notre imagination [31][31] Reprenant Günther Anders, nous définissons la crise…. Ainsi, la notion de « responsabilité » (à laquelle renvoient souvent les discours sur l’environnement) prend un nouveau sens à mesure que se rapprochent, dans le temps et dans l’espace, nos actes et leurs incidences potentielles.
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      Des monnaies « alternatives » se développent dans ce sens depuis une vingtaine d’années un peu partout dans le monde, sous des formes encore marginales mais en pleine croissance. La monnaie, et donc la confiance, s’ancre alors à la fois dans la limite d’un territoire et/ou d’une communauté (et d’un réseau social) et dans un référent extérieur stable (métal, biens ou services, temps de travail), renouant ainsi avec des pratiques passées (qui prévalaient jusqu’au milieu/fin du xixe siècle, comme nous l’avons évoqué plus haut), même si elles s’adaptent aux techniques et besoins spécifiques de nos sociétés aujourd’hui. En effet, ces monnaies parallèles existent sous la forme de jeux d’écritures et de compensations, comme dans les SELs (systèmes d’échanges locaux) ; de papier (bons-billets) ; ou dématérialisées (passant par des supports électroniques : cartes à puce, Internet ou téléphone). Le plus souvent, elles assoient leur valeur soit sur des ressources réelles (or, matières premières, pétrole, biens et services courants, etc.) stockées en réserve, soit sur le temps (monnaies-temps associées à des « banques de temps », qui enregistrent les unités de temps passées pour réaliser un bien ou service), comme l’Ithaca Hours, qui existe depuis quinze ans dans l’État de New York aux États-Unis (à Ithaca). Des monnaies appelées « Sol » existent ou sont en cours de lancement dans de nombreuses villes françaises, monnaies qui sont, sauf à Toulouse, pour l’instant toutes dématérialisées [32][32] On peut aussi citer l’« Occitan » à Pézenas, l’« Abeille…. Ces initiatives émergent de la société civile, redonnant prise aux citoyens sur la monnaie et la finance [33][33] Nous n’aborderons pas ici les monnaies parallèles à…. Elles sont des moyens non seulement de développer de nouveaux circuits de financement de l’économie, hors de la sphère financière, mais aussi de redéployer la dynamique économique et sociale au profit du développement local [34][34] Même si le crédit existe (principe des SELs et des…. Le plus souvent en effet, leur circulation est limitée à un territoire restreint, même s’il existe aussi des monnaies circulant au sein de communautés transrégionales ou même transnationales.
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      Ces systèmes monétaires parallèles tendent, non pas à entrer en compétition avec les monnaies centrales, ni même à les concurrencer, mais à les compléter, comme le terme de « monnaies complémentaires », aussi employé, vient le signifier. Ainsi, Bernard Lietaer et Margrit Kennedy précisent que ces monnaies locales ont vocation à « connecter des besoins non satisfaits en euros avec des ressources sous-utilisées de la région [35][35] Bernard Lietaer et Margrit Kennedy, Monnaies régionales,… ». L’existence de multiples monnaies, opérant à des échelles différentes, dans des circuits distincts, vise en effet à impulser des initiatives locales complémentaires des actions nationales, européennes ou mondiales. Elles sont des sortes de relais des monnaies centrales, permettant de valoriser des ressources ou savoirs marginalisés ou ignorés par le processus de globalisation. Pierre Calame parle dans ce sens d’« enchevêtrement de monnaies » et d’« enchevêtrement de communautés du local au mondial [36][36] Pierre Calame, Essai sur l’œconomie, Paris, Éditions… ».
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      Il existe de la même façon des réseaux locaux de production et de distribution d’énergie autour de sources renouvelables. C’est plus fréquemment le cas dans des communautés rurales ou des écoquartiers en ville. Ces initiatives sont reliées ou non à des mouvements transrégionaux (et maintenant même transnationaux) tels que, par exemple, Transition Towns (Villes en transition). Elles visent le même objectif : tirer profit des ressources locales, sources d’énergie présentes sur le territoire (vent, soleil, sources chaudes, cours d’eau, bois, etc.), ou de celles possibles à produire à partir des activités locales (biogaz). Ces sources, ignorées ou impossibles à prendre en compte par un système centralisé (pour des raisons techniques – inadaptation du réseau –, sociales et politiques), sont de faible densité mais multiples sur le territoire. Le fait que les « communautés » énergétiques ou les écoquartiers qui mettent en œuvre ces initiatives ne soient en général pas déconnectés du réseau central les inscrit dans la même dynamique que les monnaies locales : leur objet n’est pas de rompre avec le système centralisé mais de jouer en complément, en valorisant les ressources locales et en allégeant d’autant notre dépendance au réseau central (comme au système bancaire et financier dans les cas de monnaies locales). Cela donne d’ailleurs de la souplesse et un sens nouveau au réseau central. Le numéro de la revue Flux consacré à des expériences « aux marges du réseau » en milieu urbain (essentiellement des systèmes d’eau et d’assainissement alternatifs) montre à travers différents exemples que les réseaux décentralisés (d’eau, d’énergie, de collecte des déchets) qui se mettent en place forment des « systèmes composites » articulant systèmes décentralisés et grands réseaux préexistants. Et c’est bien en cela que ces systèmes décentralisés constituent une révolution, renversant un système qui repose sur une infrastructure unique à très grande échelle. Ce qui conduit Olivier Coutard et Jonathan Rutherford à écrire que si « ces techniques alternatives ne sont pas à proprement parler des innovations, la période actuelle se caractérise par un certain nombre de phénomènes susceptibles de conduire à une remise en cause profonde du modèle traditionnel du grand réseau et de la logique de réticulation à grande échelle [37][37] Olivier Coutard et Jonathan Rutherford, « Les réseaux… ».
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      Les initiatives locales concernant la monnaie et l’énergie répondent à une même philosophie (se mettant d’ailleurs en œuvre simultanément dans certains projets) et procèdent de la même dynamique : inscrire l’économie dans l’écosystème. Le mouvement déjà évoqué de Villes en transition (Transition Towns), par exemple, initié en Grande-Bretagne pour anticiper et donc réduire le choc d’une future nécessaire adaptation au pic pétrolier et au changement climatique, et qui a donné lieu à de nombreuses initiatives locales autour de la problématique énergétique, met maintenant en place des monnaies locales. C’est le cas à Totnes, ville où le mouvement est né, où une monnaie parallèle a été créée en mars 2007 pour favoriser les circuits courts de production et d’échanges (plus écologiques), mobiliser les ressources locales et développer les échanges sociaux (tissés à partir des nouveaux liens monétaires).
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      Il n’est pas surprenant que ces dynamiques se conjuguent, car elles reposent sur une même analyse de leur objet : la monnaie, pas plus que la technique, n’est neutre. Le travail de Viviana Zelizer l’illustre clairement dans le cas de l’argent : le type de monnaie utilisée affecte les relations entre les acteurs et la nature de leurs échanges. La circulation d’une monnaie locale développe de nouveaux circuits de relations interpersonnelles ; elle peut être acceptée entre connaissances contre un service là où la monnaie officielle serait refusée. Et le fait même de mettre en place une telle monnaie, et d’organiser son maintien, crée un lien et institue une communauté [38][38] Viviana Zelizer, « Argent, circuits, relations intimes…. Même la monnaie officielle, montre l’auteur, peut être transformée, marquée pour démultiplier et séparer les circuits d’échanges et garantir la pluralité et la richesse des liens sociaux [39][39] Il s’agit de ne pas confondre, dans un même type d’échanges,…. Les relations sociales, les choix et les modes de vie varient en fonction de la monnaie utilisée dans l’échange, selon l’échelle et la communauté à laquelle elle renvoie, comme en témoigne l’exemple du Fureai Kippu au Japon, système de paiement de soins aux personnes âgées. En effet, d’après un sondage dont Bernard Lietaer et Margrit Kennedy font état dans leur livre, les relations entre soignant et soigné sont perçues de façon très différente selon le moyen de règlement des soins, et jugées comme positivement transformées par le système Fureai Kippu (ce qui conduit les Japonais à privilégier ces tickets dans le lien aux personnes âgées, plutôt que le paiement en yens) [40][40] Voir Bernard Lietaer et Margrit Kennedy, Monnaies régionales,….
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      Le choix d’une technique de production d’énergie n’est pas plus neutre : chacune donne corps à une certaine représentation de la nature et de la société, induit un rapport à la nature (de prédation, de production, d’imitation, d’alliance ou de coopération), des pratiques, des modes de vie, des désirs. Une source locale d’énergie dont la disponibilité est immédiatement perceptible (le soleil, le vent, le bois, etc.), combinée à des techniques de petite échelle, permet de prendre conscience de l’énergie consommée, de rendre cette notion moins abstraite, incitant à caler le plus possible la satisfaction de nos besoins sur la disponibilité de cette source [41][41] Laure Dobigny montre que les énergies renouvelables…. Plus que la source elle-même, ou que sa proximité, c’est le système technique qui lui est lié qui joue un rôle essentiel : il est « une manière de faire exister le monde à l’entour », comme l’écrit Alain Gras [42][42] Alain Gras, « Archéologie de l’imaginaire du feu, le….
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      Nul ne peut aujourd’hui ignorer ces monnaies ou systèmes énergétiques parallèles. Même s’ils restent marginaux, leur impact local est très significatif, par leurs incidences immédiates, mais aussi par leur capacité à transformer les représentations et les imaginaires [43][43] Luc Semal, « Le militantisme écologiste face à l’imaginaire…. Le caractère local et difficilement généralisable de ces expériences amène malgré cela certains, recherchant une « alternative globale », à parler d’insuccès à leur propos. D’autres se demandent comment faire de ces expériences et innovations sociales à petite échelle des « laboratoires » qui permettraient de définir une politique publique plus efficace. Comme le note Xavier Ricard, ces « laboratoires d’alternatives au productivisme » deviendraient alors des lieux d’expérimentation en vue d’en tirer des principes généralisables, même si l’auteur reconnaît la difficulté d’évaluer et de sélectionner selon des méthodes scientifiques ces initiatives hétérogènes [44][44] Xavier Ricard, « La société civile laboratoire d’alternatives…. Si l’hétérogénéité et la diversité des trajectoires forment ici un obstacle à une vision surplombante (vision que la philosophie de ces expériences dénonce), elles n’empêchent peut-être pas à l’ensemble de ces innovations sociales de s’ériger en modèles, mais alors en modèles de la pluralité. Car s’il y a ici un enjeu « global », c’est bien, comme le définit Denis Duclos, celui d’« introduire la notion éminemment politique de pluralité comme choix, aussi bien que comme solution raisonnable dans les relations entre les êtres humains et avec la nature [45][45] Denis Duclos, « Qu’est-ce que la divergence technologique… ». En adoptant, à la marge, des modes de vie et de production différents, en les encourageant afin qu’ils atteignent petit à petit une masse critique, on pourrait faire émerger « un autre chemin évolutif [46][46] Ibid., p. 95. ». Loin de l’aménagement du système en place (qui tenterait d’en pallier les travers), mais pas non plus dans la rupture du système (qui risquerait de transformer la crise en catastrophe majeure), ces expériences seraient de l’ordre de ce qu’il appelle la « divergence ». Elles visent en effet plutôt à redoubler le système « dans des espaces et des temporalités qu’il ne peut tout simplement pas occuper [47][47] Ibid., p. 97. ».
      Notes

      [1]
      Joachim Schacht, Anthropologie culturelle de l’argent, Paris, Payot, 1973, p. 10.
      [2]
      La monnaie scripturale, créée par simple jeu d’écritures, existe depuis que des certificats de dépôt, représentants de la monnaie métallique déposée dans une banque, sont transférables, comme c’était déjà le cas au Moyen Âge (Georges Petit-Dutaillis, Le Crédit et les Banques, Paris, Sirey, 1964, p. 311 et 321). La lettre de change, que les Grecs et les Romains connaissaient, était d’ailleurs aussi une forme de monnaie scripturale (François Rachline, Que l’argent soit. Capitalisme et alchimie de l’avenir, Paris, Calmann-Lévy, 1993, p. 43).
      [3]
      Plus le paiement est immatériel, moins l’acte de consommation est marqué et plus les ménages ont tendance à s’endetter. Mais l’extension de la monnaie immatérielle et du rôle des banques, en impliquant une repersonnalisation de l’argent, peut aussi être propice à l’apparition de « castes financières ». Voir Aldo Haesler, Sociologie de l’argent et Postmodernité, Genève, Librairie Droz, 1995.
      [4]
      Michel Aglietta et André Orléan distinguent la « confiance méthodique » (d’ordre horizontal et qui va concerner les routines, les traditions, liées à la répétition des actes) et la « confiance hiérarchique » (confiance dans l’autorité politique qui émet la monnaie et qui est liée au principe de légitimité de cette autorité). Mais la confiance hiérarchique serait dépendante d’une « confiance éthique », nous disent les auteurs, dans la mesure où l’autorité politique doit aujourd’hui exercer son pouvoir dans le respect de la valeur supérieure de l’individu et des contrats privés. Voir Michel Aglietta et André Orléan (dir.), La Monnaie entre violence et confiance, Paris, Odile Jacob, 2002.
      [5]
      « Nous sommes entre nous, en société, pour nous attendre entre nous à tel et tel résultat ; c’est la forme essentielle de la communauté » (Marcel Mauss, « Les origines de la monnaie », in Œuvres, t. 2, Représentations collectives et Diversité des civilisations, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Le sens commun », 1969, p. 106-115 – ici, p. 60). Et, plus loin, il ajoute : « “Je m’attends”, c’est la définition même de tout acte de nature collective » (ibid., p. 117).
      [6]
      François Simiand, « La monnaie réalité sociale », Annales sociologiques, 1934, Série D – socio-économie –, p. 1-86 (ici, p. 80).
      [7]
      Bernadette Bensaude-Vincent, Se libérer de la matière ? Fantasmes autour des nouvelles technologies, Paris, INRA Éditions, 2004, p. 21.
      [8]
      Michel Aglietta et André Orléan (dir.), La Monnaie entre violence et confiance, op. cit.
      [9]
      Philippe Descola, Par-delà la nature et la culture, Paris, Gallimard, 2005.
      [10]
      Bernadette Bensaude-Vincent, Se libérer de la matière ?, op. cit.
      [11]
      Voir Laurence Raineau, L’Utopie de la monnaie immatérielle, Paris, PUF, coll. « Sociologie d’aujourd’hui », 2004, chap. iii.
      [12]
      Paul Einzig, Primitive Money in its Ethnological, Historical and Economic Aspects (1949), Glasgow, Pergamon Press, 1966.
      [13]
      « La chasse de ce mammifère marin ne peut qu’être rituellement pratiquée certains jours par un nombre restreint d’habitants d’une petite région » (Jean-Michel Servet, « Essai sur les origines des monnaies », Cahiers Monnaie et financement, n° 8, Lyon, Université de Lyon II, 1979, p. 49).
      [14]
      Comme on peut le conclure à partir du travail de Pascale Absi sur les mineurs de Potosí, dans les Andes boliviennes (Les Ministres du diable. Le travail et ses représentations dans les mines de Potosi, Bolivie, Paris, L’Harmattan, 2003).
      [15]
      Georges Balandier explicite ainsi la démarche anthropologique, qui permet de créer « un exotisme intérieur, l’étranger (exôtiko) n’étant plus reçu de l’extérieur, des espaces de cultures différentes, mais composé d’éléments déjà là et arrivés en quelque sorte d’un futur proche et généralement inédit » (Le Détour. Pouvoir et modernité, Paris, Fayard, 1985, p. 16).
      [16]
      Si par exemple les critères du traité de Maastricht en matière de limitation de l’endettement des États furent dans un premier temps respectés en France, ils purent aussi être bafoués lorsque leur impact sur l’économie fut jugé trop contraignant.
      [17]
      Alain Gras, « Archéologie de l’imaginaire du feu, le principe de précaution des origines ou de la machine de Marly à la centrale nucléaire », Revue européenne des sciences sociales, n° 134, 2006, p. 129-137 (ici, p. 130).
      [18]
      Laurence Raineau, « Vers une transition énergétique ? », Natures, Sciences, Sociétés, vol. 19, n° 2, avril-juin 2011, p. 133-143 (ici, p. 138 et 139).
      [19]
      Alain Gras, Le Choix du feu. Aux origines de la crise climatique, Paris, Fayard, 2007. Le titre de la sous-partie fait référence à un ouvrage antérieur du même auteur : Fragilité de la puissance, Paris, Fayard, 2003.
      [20]
      Thomas P. Hughes, Networks of Power : Electrification in Western Society, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1983.
      [21]
      Gregory C. Unruh, « Understanding Carbon Lock-In », Energy Policy, 28, 2000, p. 817-830 (ici, p. 821).
      [22]
      « Utilisant les mêmes unités de compte (la livre, le sou, etc.), reconnues de façon générale, deux sortes de monnaies étaient émises : les pièces de métal précieux – l’argent et, dans une moindre mesure, l’or – qui étaient les seules utilisées pour le commerce lointain et des plus petites monnaies de cuivre ou de billon (le billon est un alliage de cuivre et d’argent) pour les échanges sur des distances plus réduites… Les monnaies locales étaient émises par les autorités locales, les villes, les évêques et les monastères » (Bernard Lietaer et Margrit Kennedy, Monnaies régionales [2004], Paris, Éditions Charles Léopold Mayer, 2008, p. 57).
      [23]
      Marie-Laure Arripe, « Les Abeilles, l’Occitan et la commune Mesure, de nouvelles monnaies pour une autre économie ? », Empan, n° 82, 2011/2, p. 77-82 (ici, p. 78).
      [24]
      Bernard Lietaer et Margrit Kennedy, Monnaies régionales, op. cit., p. 75.
      [25]
      Face à l’instabilité des systèmes monétaire et financier, certains préconisent en effet de retourner à une monnaie gagée sur l’or (l’unité de compte correspondrait à un poids fixe en or, comme le dollar avant 1971). Mais un autre projet, celui d’une monnaie mondiale (Terra), basé sur un panier d’une douzaine de biens et services courants stockés en réserve, est aussi proposé pour pallier l’incertitude et l’envolée de la spéculation.
      [26]
      Le premier choc pétrolier, déclenché par la guerre de Kippour, trouve aussi son origine dans les dépréciations du dollar entre 1971 et 1973 (consécutives au relâchement des contraintes pesant sur l’émission de la monnaie américaine). Les prix du pétrole étant fixés en dollars, les pays producteurs ont vu leurs revenus baisser à la suite de la fin des accords de Bretton Woods, ce qui a motivé aussi l’augmentation des prix.
      [27]
      Même si le rapport Meadows alertait déjà au début des années 1970 (avant même le choc pétrolier) sur les limites de la croissance : Dennis Meadows (ed.), The Limits of Growth, 1972 (traduit en français par Halte à la croissance ?). Voir sur ce point l’article d’Alain Gras, « La décroissance aurait évité le pire », Le Monde, 2 décembre 2011.
      [28]
      Dans un article qui actualise celui de 1989, Jean-Joseph Goux montre que, en plus de la bancarisation de l’économie, l’explosion du commerce électronique (du « click ») a engagé la croissance dans une « euphorie transnationale, par-delà les régulations, les contrôles, les barrières étatiques » (Frivolité de la valeur. Essai sur l’imaginaire du capitalisme, Paris, Blusson, 2000, p. 233).
      [29]
      « Technologie à petite échelle, technologie relativement non violente » (Ernst F. Schumacher, Small is beautiful. Une société à la mesure de l’homme [1973], Paris, Seuil, 1978, p. 21).
      [30]
      Voir Sophie Poirot-Delpech et Laurence Raineau (dir.), Pour une socio-anthropologie de l’environnement, t. 1, Par-delà le local et le global, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », série « SocioAnthropo-logiques », 2012.
      [31]
      Reprenant Günther Anders, nous définissons la crise écologique comme le produit d’un décalage entre ce que l’homme contemporain peut faire (grâce à la technique) et ce qu’il peut imaginer : il agit au-delà de son imagination. Voir Günther Anders, La Menace atomique. Considérations radicales sur l’âge atomique (1981), Paris, Le Serpent à Plumes, 2006.
      [32]
      On peut aussi citer l’« Occitan » à Pézenas, l’« Abeille » à Villeneuve-sur-Lot, dans le Lot-et-Garonne, la « Mesure » commune à Romans, dans la Drôme, la « Luciole » en Ardèche, etc. (voir Marie-Laure Arripe, « Les Abeilles, l’Occitan et la commune Mesure, de nouvelles monnaies pour une autre économie ? », art. cité, p. 77-82).
      [33]
      Nous n’aborderons pas ici les monnaies parallèles à vocation commerciale, émises par des entreprises à l’image des « miles » des sociétés aériennes.
      [34]
      Même si le crédit existe (principe des SELs et des banques de temps), les opérations de financement ne concernent pour le moment pas les investissements productifs. Mais les monnaies complémentaires pourraient à terme se coupler à des banques coopératives, dites « banques éthiques » ou « banques solidaires », telle la banque JAK, en Suède, qui finance des projets locaux, assure des circuits courts et refuse la spéculation (d’autres banques de ce type existent dans de nombreux pays, notamment en Amérique du Sud, ou en France la NEF).
      [35]
      Bernard Lietaer et Margrit Kennedy, Monnaies régionales, op. cit., p. 210.
      [36]
      Pierre Calame, Essai sur l’œconomie, Paris, Éditions Charles Léopold Mayer, 2009, p. 482.
      [37]
      Olivier Coutard et Jonathan Rutherford, « Les réseaux transformés par leurs marges : développement et ambivalence des techniques “décentralisées” », Flux, nos 76-77, 2009/2, p. 6-13 (ici, p. 6).
      [38]
      Viviana Zelizer, « Argent, circuits, relations intimes », Enfances, Familles, Générations, n° 2, 2005, p. 93-113.
      [39]
      Il s’agit de ne pas confondre, dans un même type d’échanges, des relations de nature différente (familiales, professionnelles, intimes, hiérarchiques, etc.). Les acteurs marquent et distinguent par leurs pratiques l’intermédiaire des échanges pour lui donner un sens, une valeur symbolique qui l’autorise à circuler dans certains types de relations sociales et pas dans d’autres : voir Viviana Zelizer, The Social Meaning of Money, New York, Basic Books, 1994.
      [40]
      Voir Bernard Lietaer et Margrit Kennedy, Monnaies régionales, op. cit., p. 34.
      [41]
      Laure Dobigny montre que les énergies renouvelables développées localement dans un projet d’autonomie énergétique permettent aux acteurs de se réapproprier l’énergie et de construire de « nouvelles manières d’être ensemble » qui ont des retombées sur toute l’organisation sociale (« Produire et échanger localement son énergie. Dynamiques et solidarités à l’œuvre dans les communes rurales », in Christian Férault, François Papy et Nicole Mathieu (dir.), Nouveaux Rapports à la nature dans les campagnes, Versailles, Éditions Quæ, coll. « Indisciplines », 2012, p. 139-152).
      [42]
      Alain Gras, « Archéologie de l’imaginaire du feu, le principe de précaution des origines ou de la machine de Marly à la centrale nucléaire », art. cité, p. 131.
      [43]
      Luc Semal, « Le militantisme écologiste face à l’imaginaire collectif : le cas des villes en transition », in Sophie Poirot-Delpech et Laurence Raineau (dir.), Regards sur la crise écologique. Pour une socio-anthropologie de l’environnement, t. 2, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », série « SocioAnthropo-logiques », 2012, p. 199-210.
      [44]
      Xavier Ricard, « La société civile laboratoire d’alternatives », Projet, n° 324-325, 2011/5, p. 104-113.
      [45]
      Denis Duclos, « Qu’est-ce que la divergence technologique ? », Mouvements, n° 60, 2009/4, p. 92-97 (ici, p. 97).
      [46]
      Ibid., p. 95.
      [47]
      Ibid., p. 97.
      Résumé

      Français
      Suivant la voie ouverte par Jean-Joseph Goux, nous proposons d’appréhender l’argent, et ses métamorphoses récentes, comme un miroir donnant à voir l’imaginaire et les dynamiques de notre société. Qu’est-ce que l’autonomisation de la monnaie par rapport à l’or, et par rapport à tout référent extérieur, nous enseigne sur les rapports de notre société à la matière et à la nature ? En quoi peut-elle nous éclairer sur l’origine et les fondements des bouleversements écologiques auxquels les sociétés contemporaines sont confrontées ?
      Español
      Suiguiendo el camino dejado por Jean-Joseph Goux, nosotros nos proponemos de considerar el dinero, y sus metamorfoses recientes, como espejo dando a ver el imaginario y las dinámicas de nuestra sociedad. ¿ Que es lo que la autonomización de la moneda con relación al oro, y con relación a todo referente exterior, nos enseña sobre las relaciones de nuestra sociedad a la materia y a la naturaleza ? ¿ En qué puede alumbrarnos sobre el origen y los fundamentos de los trastornos ecológicos con los cuales las sociedades contemporáneas están confrontadas ?
      English abstract on Cairn International Edition
      Plan de l’article

      La métamorphose de l’argent
      Se libérer de la matière
      Le détour
      Argent et écologie
      Fragilité de la puissance
      Small is beautiful

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  4. Passionnant merci.

    Il est étonnant de voir comment tout ce relativisme coïncide avec l’ère post 1968. Lorsque je l’ai interrogée sur cette énigme qui me taraudait, une amie psychiatre « soixante huitarde » m’a répondu cela : « Nous en avions assez de ces grands pères qui ressassaient sans cesse les cadavres et l’amertume de la première guerre mondiale. De nos grands-mères qui n’avaient pas trouvé de maris, vieille filles ou mariées sur le tard. De nos parents qui nous bassinaient avec la Seconde, et la honte de 1940. La honte qui retombait sur nous, par ricochet. Rejet de tous ces morts, tout ce sang, toutes ces larmes, tout ce fiel dans leur bouche, qui, telle une chape de plomb, nous empêchaient de vivre. C’est ça, 1968 : le rejet de ce monde pesant, réel. La volonté d’autre chose de plus léger. »

    Amusant, n’est ce pas, cela rejoint votre comparaison de l’ombre se détachant du corps… Amusant de constater que la vie, la vraie pleinement vécue, est le reflet de cette mort omniprésente chez les anciens qui avaient connu l’horreur deux fois. D’où peut-être ce détachement de la mort (du transhumanisme pour repousser les limites de la vie (quoi de plus mortifère !), de l’avortement légalisé mais qui plus est encouragé, pour ne pas faire naître celui est ainsi par sa mère condamné à mourir, encouragement à l’euthanasie, pour ne pas souffrir la vie.

    Or c’est cela, être vivant.

    Relisons Cioran, Céline, ou Claude Simon. Le poids de la mort sur nos épaules et nous, terrassés, qui nous relevons pour vivre. Vivre !

    Echapper à la mort, tenter de s’y soustraire, c’est déjà être mort. Echapper au poids du réel, par la dette, les divertissements etc… c’est agoniser au jour le jour, jusqu’à notre fin ultime, sans vivre notre vie. On pourrait citer des penseurs chrétiens, grecs, latins…, sur l’affrontement les yeux dans les yeux avec la souffrance, qui nous fait sentir si vivants (je parle ici de mon retour d’expérience auprès de malades). Mais cela est mal vu, de nos jours, de vivre vraiment, de sentir les callosités dans ses mains, les courbatures dûes au travail éreintant… des propos jugés fachisants, rétrogrades, nauséabonds ah ! et eux, non, ils ne sont pas rétrogrades, avec leur idéologie mortifère ?

    Ces idées sont jetés en vrac, malhabiles, mais peu importe, je pense que vous saisirez le sens de ma réflexion. Elles mériteraient que l’on s’y penche davantage. Car un jour, il faudra bien revenir au réel et ce jour-là…

    Merci à vous pour susciter de tels débats.

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    1. Notre société post moderne vit sur la négation infantile du choix et des limites et de la rareté.

      L’enfant-roi post 68 est tout puissant. Il nie que l’on doive choisir, faire son deuil, se priver,et ses parents l’ont élevé ainsi. Il et ses parents avec, ont perdu le sens du réel, l’ombre a été détachée du corps comme dans le mythe allemand, comme dans Faust.

      Mais le réel est là avec la mort, la souffrance, le plaisir, le sang et les larmes. La disjonction ne dure pas, au bout du compte tout se réconcilie et en particuler l’imaginaire et le réel.

      Le réel est une statue du commandeur qui nous attend au bout du chemin.

      Avant grace au primat de la production, le contact avec le réel se perdait moins; on se le coltinait l’effort et cela ramenait sur terre.

      Maintenant l’effort est fait ailleurs, comme les guerres d’ailleurs, délocalisations, machines, robots etc Et puis les vrais travailleurs ont cachés, dans une sorte de ghetto. Pas étonnant que le Front National ait un statut de ghetto, il a plus de la moitié de ses électeurs qui viennent des classe productives primaires.

      La culture, l’éducation ne sont plus vivifés par le vrai contact avec le réel, par une praxis qui le transforme, le réel devient spectacle.

      Le réel devient un spectacle comme celui que l’on montre aux enfants des villes pour leur faire « connaitre » la campagne! Tu as vu? Cela c’est une vache ai-je entendu cette semaine!

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  5. Quelques considérations un peu en vrac et vous m’en excuserez.

    1. Excellent article ce jour ce Charles Gave sur le site de l’Institut des Libertés. Le lien entre dettes, taux d’intérêt faibles et croissance anémique est clairement exposé (ainsi que le scélératesse du néo- keynésianisme pratiqué par nos élites). Son analyse rejoint largement la vôtre.
    2. Il n’y pas que l’or et l’argent qui soient manipulés, le tabassage en règle des crypto-devises à coups de flash-crashes à répétition ces dernières semaines est infiniment suspect. A défaut de renforcer la confiance dans les fiat-currencies, « on » réprime allègrement les alternatives possibles.
    3. Je remercie AV pour nous mettre dans la perspective d’un temps plus long. Pour ma part, je suis convaincu que la bataille de Verdun est un véritable marqueur dans l’histoire de notre nation. Toute l’armée française est passée « au tourniquet » de Verdun et c’est le pays tout entier qui en a été marqué. A noter également le lien direct avec l’effondrement de 1940 : saignée démographique, pacifisme en réaction, pensée militaire sclérosée à l’année 1916 (Gamelin voulait livrer une « bataille de la Somme améliorée »), Pétain héros de Verdun en sauveur providentiel avant de sombrer , de Gaulle blessé et fait prisonnier , expérience marquante sans doute pour lui.
    4. La génération de 1968 et plus généralement des baby-boomers est sans doute la plus égoïste de l’histoire de France. Leurs grands-parents se sont sacrifiés en 1914, leurs parents ont assuré la reconstruction du pays après 1945, et eux ont dilapidé cet héritage douloureux, jusqu’y compris en spoliant les générations suivantes, celles de leurs enfants et petits-enfants en profitant « plein pot » de l’Etat-Providence et de la bulle immobilière des années 2000. J’aime mes parents mais je trouve cette génération (en tant que groupe et non individus) particulièrement exécrable.

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