Analyse du suicide du capital et de la responsabilité de ses fossoyeurs.

Le monde n’est pas gouverné par ce que l’on voit, mais par ce que l’on ne voit pas. Ce que l’on ne voit pas n’est pas forcément caché, non il est quelquefois devant nos yeux, devant notre nez, comme on dit c’est l’éléphant dans la pièce, simplement nous ne le mettons pas en f orme, nous ne le structurons pas, nous ne le considérons pas comme une forme à analyser, à surveiller et à contrôler. Nous ne le mettons pas en relation avec d’autres réalités. Beaucoup de choses sont disparates et chaotiques, mais le fait de les mettre en ordre leur donne du sens. Le sens vient du fait d’être inséré dans un ensemble plus vaste.

Nous avons beaucoup décrit la financialisation, son origine, ses techniques, son ingénierie. Nous avons expliqué que son origine résidait dans la rareté du profit en regard du capital accumulé,  dans la tendance  à la baisse du profit et de la croissance. La financialisation résulte des études et recherches qui ont été faites sur les moyens de redynamiser le capitalisme, voila que l’on cache, ignore et donc oublie.

La politique des banques centrales est ce que l’on voit, ce dont on parle, ce que l’on critique ou soutient. Mais ce que l’on ne voit pas, la bouteille à l’encre, c’est ce qui est fait de l’argent dont elles accouchent. Une fois crée, cet argent vit sa propre vie et c’est ce que l’on ne suit pas. Pour vivre heureux vivons caché semble se dire cet argent!. Plus sérieusement, il n’y a pas de traceur! Car l’argent se disperse, tourne, se multiplie, change de forme , fait des petits par ses rotations, par la psychologie de jeu qu’il produit; puis quelquefois il rentre  au bercail comme si de rien n’était . Bref une fois lâché dans la nature , c’est à dire dans les marchés, il tourne et on perd sa trace. On ne le récupère que dans ses usages finaux, quand, à un endroit qu’il affectionne, il gonfle, il fait une hernie. Et encore, puisque quasi aucun analyste ne s’est penché sur les utilisations  ou sur les circuits. Tout ce que l’on sait comme le dit le « docteur doom », Marc Faber,  c’est qu’il a tendance à suivre la plus grande pente de l’intérêt immédiat, la plus grande pente de l’argent facile.

Nous portons depuis très longtemps attention à ce que l’on appelle en langage de banque centrale la transmission. Nous le faisons globalement, de façon macroéconomique  pour souligner que cette transmission ne se fait pas selon les lignes anciennes dans les systèmes de prix et des revenus, mais dans les systèmes d’assets patrimoniaux et de crédit.

Ici, ce dont nous voulons parler c’est des Buy Backs. Les Buy Backs ce sont les rachats par les entreprises de leur propres actions. Ceci est inséparable de cet autre phénomène que constituent les rémunérations des  dirigeants par les stock options, les attributions d’actions sous formes d’options ou non.

Nous soutenons qu’ils sont une courroie privilégiée de transmission de la politique monétaire de la banque centrale et de la valorisation hors norme historique des actifs financiers. Les actions américaines sont valorisées 2,7 fois ce qu’elles devraient valoir sur la base des critères les plus adéquats de long terme et c’est en grande partie grâce à la politique monétaire et à la pratique des rachats d’actions par les firmes.

On a étudié la financialisation et l’ingénierie mais on a laissé dans l’ombre les Buy Backs et les attributions d’actions ou stock options aux dirigeants. Or ce sont des éléments essentiels dans le dispositif de défense du capitalisme dans sa forme perverse.

Il s’agissait de faire en sorte de créer une communauté d’intérêt étroite entre les managers et les détenteurs du capital de faire sorte que les intérêts des managers soient alignés sur ceux du capital et que le manager ne puisse faire alliance ni avec les salariés, ni avec l’état et encore moins avec les clients. Bref il s’agissait d’aligner la logique de l’entreprise sur ce que disait Milton Friedman; l’entreprise ne doit se préoccuper que d’une chose , faire le profit maximum. Pour ce faire il faut et il suffit de caler la rémunération des managers sur le profit. C’est l’évidence. mais l’évidence est quelque fois trompeuse . En effet le profit cela se discute dans le temps, dans la qualité, dans le risque.. donc il faut quelque chose de plus synthétique et c’est ainsi qu’au lieu de ne retenir que le profit on a élargi en passant à la perception du profit par la Bourse. si la Bourse apprécie le profit réalisé, les cours montent et on dit que le manager a créé de la valeur! Ainsi le système a glissé du critère du profit au critère du cours de bourse pompeusement rebaptisé, signe de la création de valeur.

Donc première étape , on aligne les intérêts des managers sur ceux des détenteurs du capital sous la dictature du cours de bourse.

Seconde étape, il faut que le manager puisse encaisser, puisse mobiliser sa rémunération et avoir une contrepartie si il souhaite vendre ses options ou ses titres, donc il faut organiser une contrepartie systématique pour  racheter les actions émises , une contrepartie qui s’appelle les rachats d’actions , les Buy Backs.

Mais les Buy Backs ont aussi une autre fonction; aligner le cours de bourse sur ce que le manager et les actionnaires pensent que l’entreprise doit valoir, c’est à dire manipuler le cours de bourse. C’est bien beau de posséder le Musée du Louvre;  si personne n’est là pour l’acheter il ne vaut rien. Donc il faut sortir du système du Musée du Louvre et rentrer dans un système ou un lien s’établit entre ce que les propriétaires et les managers pensent de la valeur de l’entreprise  et le cours de bourse, ce lien ce sont les Buy Backs. Ils sont un moyen de convergence et de mobilisation de l’autofinancement et/ou de la capacité d’endettement.

Tout a commencé en 1982 du temps de Reagan  par un changement de la réglementation de la SEC. Elle a redéfini la manipulation de cours boursier, auparavant condamnée en en excluant les rachats d’actions par les entreprises. Ensuite Clinton a fait le reste et libéré en quelque sorte le processus. Les Buy Backs sont devenus un moyen de fabriquer du bénéfice par action en réduisant le nombre d’actions, de faire monter les cours de bourse et d’inflater la paie des managers. Les Buy Backs se sont établis comme moyens de satisfaire les intérêts particuliers au détriment de l’intérêt général des salariés, des clients, de l’état, de l’avenir et des générations futures  etc.  Le principe est de réduire le capital engagé dans l’entreprise pour faire ressortir une amélioration ou un maintien de la profitabilité. autrement dit la pratique consiste à mettre un plancher sous la profitabilité en pompant le capital, en décapitalisant.

Nous avons expliqué souvent qu’il s’agissait de s’opposer à la tendance à la baisse du taux de profit donc d‘institutionnaliser la grève du capital. Par les Buy Backs le capital dit : je ne finance pas si le profit n’est pas de X pourcent. Je mets une barre, un cliquet, en dessous je fais grève. C’est le nouveau mur de l’argent des années 30.

Depuis la mise en  place du système, l’efficacité capitaliste s’est considérablement renforcée à condition de la mesurer aux critères nouveaux qui se sont imposés; la création de valeur par le cours de bourse sur les marchés est devenue le critère du capitalisme.

Ce n’est plus le profit le critère, mais sa valorisation par le marché. Il y a des profits que le marché apprécie et des profits qu’il rejette ou méprise et ce qui importe au plus haut point c’est sa dérivée, la croissance. Le coût du capital avec les buy backs monte considérablement car non seulement pour valoriser une action il faut faire le bénéfice minimum, mais en outre réaliser  une croissance minimum . Le coût du capital contrairement aux imbécillités des économistes de l’establishment monte considérablement  et c’est pour cela que vous voyez non seulement les Buy Back s’accumuler, mais  les dividendes progresser et des trésors guerre oisifs se constituer. Ce sont des symptômes de la grève du capital.

Dans les innovations qui ont conduit à la situation présente, il y a de bonnes choses et de mauvaises. Tout simplement parce que la nature humaine est ainsi faite qu’elle cherche toutes les failles et en tire profit pour en avoir toujours plus et avec le moindre effort. Si il y a un vice, une faille soyez sûrs qu’ils seront trouvés et utilisés. Ainsi le système est devenu vicieux, pervers et de garant de l’efficacité et de la préservation de ressources rares il est devenu gaspilleur, pourri.

Depuis 2003, c’est 7 trillions de dollars qui ont été engloutis dans les Buy Backs! C’est 7 trillions de dollars qui ont été détournés! Détournées de quoi? Personne ne peut le dire puisque cela n’a pas existé, mais détournés, captés c’est sur. Ceux qui extrapolent et disent détournées d’usages plus productifs, plus porteurs, plus sociaux n’en savent rien, tout ce que l’on sait c’est que sans les Buy Backs le système se serait réaménagé autrement.

Moralement ce système est condamnable puisqu’il a permis par le couplage stocks options/buy backs de multiplier la paie des managers par  .. 30 ou 50 par rapport à 1978 si on en  croit les travaux de Lazonick de l’Université du Massachussets publiés par la Harvard Business Review. Les paies managériales sont en moyenne quelques centaines de fois celles de leurs salariés.

Au lieu de stimuler les investissements productifs ou innovants, la pratique obessionnelle des buy backs renforce le déclin des entreprises comme IBM par exemple qui n’est plus que l’ombre d’elle même en raison de ce pillage.  Voir les travaux de Ayres et Olenick de l’INSEAD . IBM , qui est « licencieur » perpétuel de main d’oeuvre a utilisé le double en Buy Back de ce qu’il dépensé en recherche et développement: près de 125 milliards depuis 2005.

La réalité rejoint nos approches théoriques, les buy backs couplés aux stock options sont du pillage, du désinvestissement, ils sont une forme de grève du capital. Ils sont un facteur de délégitimation du capital.

Le système bancaire américain a réalisé a mi 2017 près de 100 millards de buy Backs sur ses propres titres au profit en grande partie de ses managers. Etait ce opportun?

Une étude récente malheureusement non publiée pour des raisons de propriété intellectuelle montre à l’évidence le lien , la corrélation qui existe entre les Buy Backs et la politique monétaire de la FED. Cette politique produit des Buy Back en les finançant , c’est à dire qu’elle donne les moyens au capital de faire grève.  Elle lui fournit les emprunts qui servent à racheter les actions! Ah les braves gens!

La question de  la réforme fiscale de Trump se pose bien entendu en regard de cette pratique devenue perverse; faut il favoriser les rapatriations de trésors ( 2,5 trillions)  constitués à l’étranger en faisant un cadeau fiscal qui sera en dernière analyse utilisé pour financer une grève l’investissement comme ce fut le cas en 2004,  une grève des R&D?

La  financialisation a été organisée pour redynamiser le capitalisme en perte vitesse, si vous nous avez suivi, vous comprenez qu’elle s’est retournée en son contraire, dialectique oblige: elle permet d’organiser son dépérissement aux profit de certains qui en sont ses fossoyeurs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Une réflexion sur “Analyse du suicide du capital et de la responsabilité de ses fossoyeurs.

  1. Merci de diffuser ces connaissances sur le monde de la bourse. Personnellement,apres avoir suivi certaines valeurs boursieres,j’ai compris pourquoi certaines entreprises allemandes ( sthil,lidl et d’autres) n’etaient pas cotees en bourse. Ces entreprises ne veulent pas etre victime de la predation financiere qui y regne. Je me souviens aussi qu’en 2006 ou 2007, certaines firmes francaises avaient profite des « buy backs » pour racheter toutes leurs actions et sortir de la bourse,afin de se proteger des lbo agressives…les signes de la richesse et la « vraie » richesse comme vous le dites si bien…

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