Editorial: tout ce que vous devez savoir sur le monde de bulles dans lequel on vous force à vivre; pourquoi vous n’en sortirez pas. Les bulles affectent votre vie de tous les jours.

L’expérience monétaire américaine a gagné le monde entier, le monde global.

Les taux zéro et les achats de titres à long terme (les QE) ont produit un besoin de rendement. Les capitaux ont dévalé la pente du rendement, ils ont inondé le monde entier dans leur recherche d’une rentabilité de plus en plus basse.

Par ailleurs les grandes banques centrales, la britannique, l’européenne, la japonaise, la suisse, la chinoise se sont lancées elles aussi dans des expériences monétaires sans précédent. Elles ont soit retiré du rendement du portefeuille mondial, soit créé du crédit qui est allé à la recherche de ses utilisations optimums sinon spéculatives, ceci étant surtout vrai pour le système chinois. Le résultat fut une gigantesque contamination, tout de proche en proche,  toutes les valeurs exprimées en monnaie sont devenues bullaires. Une myriade de bulles a envahi le monde. Toutes les classes d’actifs , partout, sont touchées.

La dynamique bullaire a touché toutes les valeurs, tout ce qui s’exprime en monnaie. L’échange entre monnaie surabondante et crédit gratuit d’une part et actifs financiers d’autre part est déséquilibré: les actifs sont relativement rares en regard de la monnaie. La hausse des prix des actifs bénéficie d’une sorte de vitesse acquise, d’un momentum que les rationalisations fondamentalistes sont incapables d’enrayer. Les appels à la raison sont autant d’occasion de « buy the dip », c’est à dire d’acheter en baisse ce qui entretient  le momentum et tue la volatilité.

L’humeur mondiale (the mood) reste marquée par la préférence pour les liquidités , mais il faut savoir et comprendre que liquidité ne veut pas dire maturité zéro, non liquidité cela veut dire illusion que l’on pourra vendre. Ainsi on achète des titres de long terme qui rapportent encore un peu avec l’illusion bien ancrée que l’on pourra les vendre du jour au lendemain c’est à dire avec l’illusion que ce sont des money like, des équivalents monétaires. L’argent reste donc dans les marchés, avec cette idée qu’ils sont liquides et le resteront.

Si la préférence pour la liquidité reste prédominante, son symétrique l’attrait des emplois réels, concrets de l’argent n’est pas encore devenu attrayant. On préfère encore le papier aux investissements, aux emplois dans les biens réels. De ceci témoigne le fait que l’inflation n’accélère pas.  Si la préférence évoluait en faveur des bien et services réels, alors la hausse des prix accélérerait, c’est le BABA de pensée économique. Or les prix ne montent pas, ce qui implique que la préférence pour le réel ne se renforce pas.

Les autorités commencent à réfléchir et à se demander si finalement cette situation ne va pas durer, sil elle n’est pas structurelle. C’est très important car si cette situation est structurelle alors il n’y a aucun espoir de voir remonter l’inflation; et l’argent que l’on continue d’injecter gratuitement n’a aucune raison de faire monter les prix des biens et des services.  Et donc il va continuer à faire monter les prix des actifs, les prix des assets  sur les marchés. Ainsi les bulles vont continuer de grossir et tout cela va devenir de plus en plus dangereux et en même temps de moins en moins gérable.  C’est la raison pour laquelle les Yellen et Draghi essaient de tenter d’envisager de réduire les largesses monétaires et de normaliser.

La normalisation n’a rien avoir avec les craintes d’inflation des prix des biens et des services mais au contraire avec cette absence d’inflation qui fabrique une hernie bullaire sur les marches d’actifs.

Personne ne veut ou ne peut percer les bulles, c’est une évidence géopolitique.

 Le monde est en compétition stratégique, la coopération des années 2000 est terminée, les rivalités stratégiques sont au contraire en voie d’exacerbation. Il suffit de voir la prolifération des conflits, des embargos et les déclarations de Xi Jinping lors du dernier Congrès du Parti Communiste. Cette compétition implique que personne ne peut prendre le risque de provoquer l’éclatement d’une bulle chez soi, avec des conséquences déflationnistes, destabilisatrices, récessionnistes et donc ses dangers sociaux.

C’est marche ou crève. Le premier qui crève la bulle se met en situation de faiblesse relative à la fois au plan international et au plan domestique. Cela est vrai pour tous les blocs, mais particulièrement net pour la Chine et la construction européenne.
La situation de la bulle et par rapport à la Bulle est devenue une donnée de la situation mondiale, voila ce que l’on ne vous dit pas.

C’est ainsi qu’il faut comprendre la dernière prestation de Draghi qui se prend maintenant pour le Maestro Greenspan ni plus ni moins. Il a sorti de sa manche un « trick », un truc qui lui permet de se situer habilement face à la concurrence stratégique mondiale et surtout face à la situation domestique européenne marquée par les conflits, les tendances à la dislocation  et la fragilité.

Draghi a fait l’analyse qu’il vaut mieux être le dernier à normaliser que le premier et il a  raison! Il n’ a pas pris d’engagement sur des dates ou des taux, au contraire il a bien marqué que rien n’est acquis tout est réversible. Il est évident que c’est une aubaine pour les marchés. L’allemand Weidmann fait partie de ceux qui ont voté contre les choix de Draghi mais c’est un hommage du vice à la vertu à usage strictement allemand; en votant « contre » sans risque il accomplit sa mission qui est de  donner des gages qui ne coûtent rien aux détracteurs de la politique monétaire inflationniste non conventionnelle. Comme du temps des Soviets on organise la fausse contestation pour être sûr que tout le monde se croit écouté. Le principal effet visible de la politique et du discours de Draghi c’est de cimenter l’euro et d’empêcher que le marché des dettes souveraines ne traduise l’éclatement politique réel, la fragmentation concrète de l’Europe entre ceux qui sont au Top et tirent profit de tout comme les  Pays du Nord et ceux qui sont laissés pour compte et continuent de « ramer », les Pays du Sud.

Yellen est ressortie de sa boite ces derniers jours pour dire des choses importantes.

 Elle a dit que dorénavant la gestion par les bulles était devenue institutionnelle, c’est un mode de gestion. Elle ne fait que dire de façon autorisée ce que nous disons de façon privée depuis 2008: quand on entre dans ce système on n’en sort pas, on a brûlé ses vaisseaux, c’est fini il n’ y a pas de possibilité de retour en arrière. Yellen a donc dit clairement il y a un : ‘uncomfortably high’ risk that the central bank will have to deploy crisis-era stimulus tools again — even in the case of a less severe downturn than the Great Recession. Il y a un grand risque, inconfortable pour que la banque centrale soit obligée de déployer les outils de temps de crise, même en cas de ralentissement moins sévère que celui de la Grande Récession.

Nous l’avons dit dès le début, c’est un nouveau régime, une nouvelle ère. Et pour être sûre d’être bien comprise, Yellen martelle:,’ ‘The bottom line is that we must recognise that our unconventional tools might have to be used again. Nous devons reconnaître que nos outils non conventionnels devront pouvoir être utilisés à nouveau. En fait il s’agit de préparer les prochaines étapes en faisant semblant  de maîtriser les choses et en affirmant:  « feignons de conduire et de choisir ces évènements qui nous dépassent ». On entretient les illusions de la crédibilité.

Non seulement le constat s’impose, on a choisi de ne pas percer les Bulles et en même temps de ne pas envisager de pouvoir un jour le faire. On étale la peur des conséquences d’un percement de la bulle. On a peur, on est terrorisé par la simple évocation d’un ajustement à la hausse des taux d’intérêt longs, d’un ajustement à la baisse des marches obligataires et d ‘une boule de neige de  liquidations sur le marché des actions. On va continue  de creuser les trous et de souffler dans les bulles.

Cela vous étonne que les marchés continuent de monter sans volatilité? Nous non! C’est le contraire qui nous étonnerait. On refuse non seulement tout ajustement, mais en plus toute normalisation qui commencerait à produire effet.

Les autorités sont stupides, incompétentes, mais pas folles, elles connaissent la situation. Elles savent que la situation est grave, très grave, catastrophique potentiellement.

Beaucoup d’observateurs sont dans la bouteille comme les mouches, dans la névrose sociale qui consiste à confondre les signes du réel avec le réel lui même . Mais le réel est là, bien là.

La bulle des prix des assets, la bulle des valeurs n’est qu’un symptôme, un symptôme d’un mal beaucoup plus profond. La plupart des gens croient que le régime des Bulles ne constitue qu’une anomalie limitée: les bulles se réduiraient finalement à ce que les prix des actifs cotés sur les marchés se seraient écarté de la situation fondamentale. Les bulles seraient simplement un mauvais reflet de la situation fondamentale. Les prix et les valeurs seraient simplement éloignés des paramètres fondamentaux. Le danger, le mal du régime des bulles se situerait dans l’écart entre les valeurs qui ressortent des bulles et le réel sous jacent. On s’en serait trop écarté. On serait au delà de ce qui est justifié en termes de chiffres d’affaires, de produit intérieur brut, de cash flows, de bénéfices, de marges bénéficiaires etc . C’est une vision fausse, totalement fausse, optimiste et surtout idéologique qui coûtera cher, très cher au moment de l’échéance. C’est tout le réel qui a été affecté.

Les bulles ont deux faces, deux réalités indissociables: d’un côté la réalité  abstraite des signes, et de l’autre une réalité concrète de la  sphère économique. Il y a d’un côté les signes et de l’autre le réel mais ils ne sont pas séparés ils sont dialectiquement non séparables ils sont les deux faces de la même pièce qui exprime la réalité. Les valeurs d’un côté et l’économie réelle de l’autre expriment le même monde extérieur.

Les taux d’intérêt ultra bas, voire négatifs, le crédit gratuit et ultra facile , bref la marée de liquidités ont  tout modifié sur leur passage, ils ont  transformé la réalité économique.

La stimulation monétaire a  boosté les chiffres d’affaires des entreprises, les marges bénéficiaires, les prix de vente relatifs, elle a autorisé des dépenses qui n’auraient pu être assumées autrement. Les déficits fiscaux des gouvernements ont permis un GDP  supérieur à celui qui aurait été obtenu autrement, des dépenses sociales, des consommations etc. Le régime monétaire a permis des marges bénéficiaires supérieures à ce qu’elles auraient du être puisqu’une partie la demande est venue non de la distribution de revenus (de coûts) mais de crédit qui ne pése pas sur les coûts .  Le plus grave c’est l’ensemble: le régime de la gestion par les bulles a produit une économie non seulement globalement fausse mais relativement déséquilibrée dans son intérieur même, dans ses composantes. C’est l’ensemble qui a été « bullé » mais aussi les relations entre les parties de l’ensemble qui ont été perverties.

Le régime des bulles a profité au secteur technologique , il l’a inflaté, l’a constitué en monopoles qui drainent à eux le profit, qui détournent le pouvoir d’achat , qui incitent a des investissements hi tech qui accélèrent le remplacement de la main d’oeuvre et la destruction des fonds de commerce, destructions des savoirs, destruction des ordres sociaux. La crise de la modernisation ou de la modernité avec les inquiétudes sur l’emploi, sur les qualifications, sur la survie de nos démocraties, tout cela a été une conséquence du régime de la gestion par les bulles.

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2 réflexions sur “Editorial: tout ce que vous devez savoir sur le monde de bulles dans lequel on vous force à vivre; pourquoi vous n’en sortirez pas. Les bulles affectent votre vie de tous les jours.

  1. Bonjour,

    Probablement une de vos meilleures synthèses.

    Quel pays vous paraît le plus sain relativement à cette situation catastrophique globale ?

    Car nous simples mortels vivons dans le réel, et il faudra bien se construire quelque part.

    Peut-on par exemple considérer que les pays à la complexité économique la plus forte sont à même de mieux s’en sortir que les autres ?
    Quid des régimes politiques ? Y a-t-il une prime à l’agilité démocratique ?
    Aux structures anthropologiques ? (voire E. TODD)

    Je pense notamment à cette formidable infographie de visualcapitalist:
    http://www.visualcapitalist.com/countries-economic-complexity/

    Personnellement, je m’intéresse de plus en plus à la Suisse qui a bien sûr des défauts mais des qualités qui me paraissent assez extraordinaires ce qui expliquent qu’on évite d’en parler en France sauf pour leur cracher dessus à bon compte.

    Cordialement.

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