Editorial. L’éléphant dans la pièce

Ceci n’est pas papier financier, l’aspect financier n’est qu’un prétexte. 

Les superlatifs fleurissent en ce début d’année pour décrire ce qui se passe sur les marchés financiers mondiaux.  Aux yeux de la plupart des observateurs , des gourous et des commentateurs, ce que l’on voit est proprement extraordinaire.

Désolé, mais nous ne partageons  ni leur étonnement ni leur fascination: ce qui se passe n’ est bien sur pas normal, mais c’est tout simplement parce que rien n’est normal. Rien n’est conforme aux normes anciennes.

Nous vivons une période hors norme, une Grande Aventure, une Great Experiment pour reprendre la terminologie appliquée à notre modèle historique, celui de John Law. Nous vivons une période ou l’on a découvert le mouvement perpétuel: on crée du crédit garanti par les actifs, les assets, les collatéraux ; ce crédit se dirige vers les marchés d’assets et en fait monter les prix, les assets prennent de la valeur et ainsi la capacité d’endettement augmente, on peut encore créer plus de crédit puisqu’il est adossé à des assets qui valent plus… et ainsi de suite…

En cas de problème, de blocage il suffit d’arroser de liquidités, de décolmater les canalisations comme en 2009. D’une économie, d’une finance fondées sur des  flux, on passe ainsi à un Système fondé sur les stocks et les valorisations/anticipations  perpétuelles. Ce que l’on a appelé du temps de John Law: Le Système. Le Système de Law reposait sur les actions de la Cie du Mississipi, le Système actuel repose sur l’ensemble des actifs financiers ou financiarisés! Le système de Law reposait sur le jeu, le système actuel repose sur le goût ou le besoin de prendre des risques, sur le risk-on.

La fascination étonnée des observateurs a pour origine d’abord et avant tout l’incompétence: si ils s’étonnent de ce qu’ils voient c’est parce qu’il n’ont rien compris à ce qui s’est passé depuis 2007/2008/2009 et que, même à cette époque ils n’avaient rien compris à ce qui se passait depuis la grande révolution de l’Inflationnisme monétaire, révolution  imposée  par les banques centrales après 1971 (or) et 1973 (changes flottants), autre nom de ce que nous appelons depuis des décennies, la Gestion par les Bulles.

Si ils avaient compris ce qui s’était passé en 1971 ils auraient assimilé le fait que la logique de l’évolution impliquait que le désancrage de la valeur de la monnaie soit suivi du désancrage de la valeurs des actifs monétaires, quasi monétaires et de tous les actifs money-like. Le quasi monétaire c’est une mutation de la monnaie, c’est une autre forme de la monnaie et par conséquent le quasi monétaire, c’est à dire les actifs financiers ou financiarisés devaient par nécessité s’affranchir eux aussi de leur valeur fondamentale. S’affranchir de la pesanteur de l’économie réelle, ils devaient léviter . Mais attention ce n’est pas à sens unique, car ce qui peut léviter peut, quand cela est jugé utile, chuter, s’effondrer.

La gestion par les bulles consiste à résoudre un problème comme celui de la dette Mexicaine, celui de la dette des Emergents, celui de l’ingénierie financière LTCM, celui des Telcos, celui de l’Hypothécaire, celui de… par la création de liquidités gratuites ou quasi, ce qui permet de créer une nouvelle bulle d’actifs sur laquelle on adosse du crédit supplémentaire jusqu’à ce que cette nouvelle bulle elle même menace, éclate et justifie un nouvel arrosage qui se déverse pour créer une nouvelle bulle. C’est une gestion par coups d’accordéons successifs , gonflement,  éclatement, nettoyage, re-gonflement. La Gestion par les Bulles part du constat que nos systèmes ont besoin d’un certain nombre de trillions de création de crédit pour avoir un petit minimum de croissance et qu’il faut trouver un réceptacle, un secteur à inflater, à faire buller.

Pour comprendre le présent, il faut d’abord avoir compris le passé et bien peu ont fait l’effort de le faire. Bien peu ont tenté  de démystifier la doxa et les propagandes des élites financières/monétaires.

La majorité a cru que la libération de la création de crédit/monnaie des limites imposées par la référence à l’or était un non-évènement, une anecdote, un petit accident de parcours de l’Histoire! Eh bien non, il s’agissait d’une révolution copernicienne, qui introduisait dans le secteur financier et monétaire la philosophie marginaliste, celle de Léon Walras, celle de Menger qui prétend que la Valeur est dans la tête des gens, celle qui considère que la Valeur fondamentale n’existe pas.

C’était l’aube du relativisme monétaire, que maintenant nous, nous appelons l’Inflationnisme.

L’Inflationnisme c’est l’idéologie selon laquelle tous les problèmes peuvent être résolus par la création de monnaie et de crédit, ce qui signifie que la toute-puissance est dans les mains et la tête des banquiers centraux. L’idéologie de l’Inflationnisme, du relativisme monétaire,  c’est ce qui justifie et valide les choix de Bernanke qui a affirmé sa volonté de « lutter contre tout resserrement des conditions financières » et de Draghi qui s’est immortalisé par son fameux « coûte que coûte ».

Rien ne résiste à l’Inflationnisme! Ni le surendettement généralisé ni l’insolvabilité en chaîne. Ni une construction monétaire bancale comme l’Euro, ni une construction économique déséquilibrée comme l’Européenne. Ni l’excès de capital productif, fictif et parasite ni l’insuffisance généralisée de la profitabilité. Même le populisme ne résiste pas à l’Inflationnisme!

Le fond de l’Inflationnisme est philosophique; il consiste à mettre en application les analyses des relations entre  la sphère symbolique, la sphère des signes  et la sphère économique réelle, ce que l’on appelle le fondamental.  Il s’agit de remplacer le symbolique authentique par l’imaginaire truqué. Il s’agit de couper le lien entre l’univers des signes et l’univers du fondamental, rompre la liaison entre  les deux, de les disjoindre de façon à ce que les relations bornées, limités, organiques disparaissent et qu’elles puissent être remplacées par des relations , des transmissions d’impulsions produites par les hommes. Il faut casser, couper, disjoindre, faire flotter , pour pouvoir ensuite récupérer. On coupe les liens naturels, organiques, on détruit les reflets  pour les remplacer par des relations artifacts, faites à la main, produites, imposées par les hommes ainsi érigés en maîtres . Certes la maîtrise du réel est limitée, mais la maîtrise des réactions et des perceptions humaines est quasi assurée.

Tout cela s’inscrit dans un grand mouvement de l’Histoire et grand mouvement des idées qui se définit comme le relativisme, la chute des invariants, la disparition des valeurs, la destruction des Grands Principes. On fait ainsi redescendre le Ciel sur la terre. Ce relativisme  est vendu aux peuples comme une libération à l’égard du Ciel et des Dieux mais il  n’est rien d ‘autre que l’asservissement à une poignée d’hommes,  à une clique. Car tout ce qui est libéré est récupéré, récupéré par ceux qui imposent les théories, qui conquièrent les leviers, monopolisent les outils et bourrent les cranes. Tout cela me fait penser au communisme ou socialisme réel; les nouveaux maîtres d’alors ont détruit le pouvoir qui était attaché au Capital, mais ils l’ont remplacé par le pouvoir d’une poignée de Nomenklaturistes .

Tout cela s’inscrit dans un grand mouvement de l’Histoire,  qui va au fil du temps, car ce n’est pas fini, qui va bouleverser de fond en comble les pratiques, les théories qui servent à rationaliser les marchés. Nous avons souvent décrit ce grand mouvement de l’Histoire vers l’Abstraction. Ce mouvement est préfiguré par l’art qui, comme bien souvent est précurseur. L’abstraction en tant que processus cognitif est un progrès, mais quand l’abstrait, déforme, puis remplace , et enfin trahit le concret   comme c’est le cas maintenant, alors le processus est suicidaire: les capacités d’adaptation des groupes sociaux s’étiolent. Le remplacement du monde réel par ses signes et la confusion qui s’ensuit sont une névrose. Vous savez, c’est ce que nous exprimons souvent par notre expression « ëtre dans la bouteille ». Pour toucher du doigt la signification de cette expression on peut se référer aux marchés; les opérateurs- y compris la Fed-  sont prisonniers de la logique interne des marchés, les momentums, les corrélations, les volatilités, et cette logique prend vie en elle même, elle se subsitue à celle de l’économie, du social , du politique et du géopolitique.

Le lien avec l’idéologie de la Modernité que l’on vend aux peuples pour mieux les asservir est évident. L’idéologie de la Modernité ne postule-t-elle pas que tout ce qui est nouveau est mieux, n’affirme-t-elle pas  que l’ancien est ringard ? Rien de tel pour, à la faveur précisément de la fascination qui oblitère l’esprit critique, rien de tel pour dominer .

Si vous nous avez suivi, vous avez compris que la hausse des marchés financiers qui enrichit les 1% et égrène quelques miettes sur les 99%, est surdéterminée. Elle est un avatar de la modernité financière, du relativisme philosophique, un outil de domination sociale et politique, un dispositif de reproduction systémique , un mouvement vers encore plus d’asservissement.

Eh oui, il n’y a de vérité que du tout!

Tout cela ce sont des analyses que nous avons développées sous diverses formes au fil des années, dans l’AGEFI, chez LUPUS et puis plus récemment sur notre service brunobertez.com.

Nous nous efforçons de faire lien entre ce qui apparaît chaotiquement jour après jour et ce vaste cadre analytique . Nous essayons de montrer le sens, la continuité et la logique de l’évolution.

Au cours des 9 premières séances de  l’année 2018, le Dow Jones a monté de 500 points; le Dow Transport de 7%;  le S&P 500 de 4,5%; l’indice des banques de 6%; l’indice des pétrolières de 9% etc. La Communauté spéculative mondiale est déchaînée avec des hausses de 7,5% en Italie, 4% en France, 4% en Espagne et au Portugal, 6% en Grèce. Ailleurs on monte de 5% à Hong Kong, 4% au Japon, 7% en Russie, 9% en Argentine. Il y en a pour tout le monde. Tout cela évoque les marchés de 1987, 1990, 1997, 1998, 1999, 2000, 2002, 2007, 2008, 2009, tous ces marchés que la plupart n’ont pas connu, mais qui se caractérisaient par le même type de commentaires imbéciles .

Alors que l’euphorie bat son plein, alors que tout le monde s’en met plein les poches il y a quelques illuminés qui disent que ce n’est pas fini, comme le pourtant ex-respectable Grantham. Ils écrivent que ce n’est que le début … de la phase finale; le début de la plus belle car la plus desespérée, puisque derrière, ce serait ou ce sera l’effondrement , l’Armagedon. Les gourous sont des gens malhonnêtes intellectuellement. Ils savent que l’avenir est incertain mais ils entretiennent leur statut par des pronostics tronqués dans le genre « la hausse puis la baisse » , ou « la baisse puis la hausse ». Il  s’expriment de façon à ce que plus tard, ils puissent dire « je vous l’avais bien dit ». Comme les pythies d’avant, celles qui géraient les mystères. Nous sommes revenus au temps des pythies, au temps de l’osbcurantisme lequel se dissimule derrière les discours et arguments d’autorité. Les pythies en chef étant bien sur les banquiers centraux.

N’écoutez pas ces gens, ce sont des symptômes, des symptômes d’une époque, comme le sont les médias et les politiciens.

Nous sommes à une jonction; nous sommes dans une phase nouvelle de cette crise qui a débuté il y a 9 ans. Pour éviter la crise qui aurait , si elle avait pu se développer, bouleverser l’ordre social, les élites ont mis en place une politique que l’on peut résumer en disant qu’elle était une politique de stimulus. Cette politique dans son calibrage et son calendrier n’a pas donné les résultats espérés et il a fallu en  faire plus et plus longtemps. Ce stimulus ne peut durer toujours car il s’autodétruirait et rendrait la gestion future impossible. Comme l’exprime Bernanke, « il vient un temps ou la balance des risques/récompenses devient négative », les risques devenant plus grands que les récompenses escomptées. Pour reprendre l’expression utilisée en 2012 par un grand architecte de la mise en oeuvre de cette politique de stimulus, il vient un temps ou il faut atterrir. Les remèdes de secours ne peuvent rester perpétuellement en place sauf à courir le risque de se trouver démuni la prochaine fois.

Comment réduire le stimulus, comment tenter de normaliser sans détruire l’oeuvre accomplie et remettre en question les résultats obtenus. Bref comment atterrir sans « casser » et sans provoquer de panique chez les passagers de l’avion? L’image est bien adaptée car on a flotté, plané dans les airs, et il faut se résoudre à réintroduire un peu de gravitation. Nous sommes au coeur du problème qui définit la situation sur les marchés d’abord et l’économie réelle ensuite.

La manoeuvre est enclenchée, en fait elle est enclenchée ou préparée depuis … 2013, mais l’ampleur des risques est telle que les autorités n’ont pas osé la mettre vraiment en oeuvre. Elles sont tergiversé et quand elles se sont lancées à l’eau elles l’ont fait avec une bouée et une perche. Les fameux baby-steps. Tant et si bien que les premières mesures  au lieu d’avoir l’effet graduel recherché ont été au contraire contre-productives, au lieu de se normaliser les conditions financières sont devenues encore plus laxistes, plus stimulantes. Les marchés financiers se sont emballés au lieu de se calmer.

Parallèlement un nouveau problème est apparu pour les pilotes chargés de mener à bien l’atterrissage: les instruments se sont détraqués. Les chefs de bord  n’ont plus d’instruments pour se guider; les paramètres classiques de la navigation ne disent plus rien de cohérent; qu’il s’agisse de l’inflation, des salaires, des taux longs, des changes, des corrélations, des courbes de taux…Comment manoeuvrer pour un atterrissage en douceur quand on ne sait pas ou l’on est exactement, quand les outils de navigation ne répondent pas et quand les  passagers se conduisent comme des braillards alcoolisés  par le punch qui continue de couler à volonté?

La durée de la cure d’intoxication a été longue, les organismes se sont habitués, tout le monde est devenu complaisant. On a pris et repris des risques, on a produit des crédit de plus en plus audacieux/pourris, qui ne valent quelque chose que si l’euphorie continue. On a souscrit de fausses assurances, comme les dérivés qui ont permis de multiplier les spéculations. On a emmagasiné des dettes qui lorsqu’elles seront à leur prix/coût  se révéleront impossibles à honorer. On a produit un monde d’illusions. Et plus le temps passe et plus les dislocations potentielles deviennent nombreuses et profondes. Car le mal s’enracine.

A ce stade, le facteur temps devient important: il faut que cela cesse rapidement car chaque jour qui passe aggrave les risques de l’atterrissage.  Puisque contrairement à ce que disent les Cassandre, les autorités ont les mains liées, elles ne peuvent absolument rien brusquer, rien chambouler, alors il n’y a qu’une solution:communiquer.

Nous avons noté que la communication des gouverneurs de la Fed a changé: ils ne cessent de répéter que les valorisations sont élevées! Dire que les valorisations sont élevées c’est dire que le rendement des actifs financiers est trop faible.

Notre hypothèse est que c’est l’axe de leur guidance: les actifs sont chers. Bientôt ils seront trop chers car il tracent un lien : le lien entre les valorisations et les tauxd’intérêt . Si le lien est bien implanté alors il sera possible, avec la hausse des taux  de  piloter, de rendre le fractal  dérivable.

Les autorités construisent l’outil de l’atterrissage par la succession suivante:

-les actifs sont chers,

-les rendements procurés  sont faibles,

-nous allons monter les taux, ainsi les rendements offerts par les actifs financiers apparaitront trop faibles.

-leur prix s’ajustera.

La communication est une communication de place, systémique et ce n’est pas un hasard si certains grands alliés des banques centrales véhiculent tout au long de ces dernières semaines des avertissements catastrophistes. L’objectif de cette collusion, implicite ou explicite, conspirationniste ou objective,  entre les banquiers centraux et leur alliés est de construire un réseau de couverture, de hedges qui vont réaliser ce que Greenspan appelait la dissémination du risque. Que le public perde ses économies, ils s’en fichent, là n’est pas leur problème car comme le dit Bernanke: « il faut bien que le papier soit détenu par quelqu’un »! Mais ce qu’ils veulent éviter c’est que le papier soit détenu par certains acteurs et en certains endroits dangereux pour la stabilité financière .

Les avertissements catastrophistes affirmons-nous font partie intégrante du processus délicat d’atterrissage en douceur. Tout comme les fausses nouvelles telles que celles de la semaine dernière  sur le tarissement des achats des Treasuries par les Chinois. Car les élites gèrent non seulement par la disjonction, par la propagande, par les bulles, mais aussi par les fausses informations.

 

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2 réflexions sur “Editorial. L’éléphant dans la pièce

  1. Les banques centrales appliquent la méthode de gouvernance de certains gouvernements, au 1er rang desquels se trouve les US : la gestion des perceptions ou plus précisément la manipulation des perceptions. ( Communication en novlangue ).
    Cette méthode ne peut reposer que sur une propagande à grande échelle, la chasse aux « fakes news », l’ostracisation voire la censure de la « dissidence »…
    Nous pouvons constater que même aux US, la manipulation des perceptions est de plus en plus mise en échec; la présidence US soi-disant promise à Hillary Clinton en est une belle illustration.

    Il est ainsi probable que la manipulation des perceptions par les banques centrales soit également mise en échec. Dans ce cas et compte tenu des conditions extra-ordinaires et inexplorées actuelles, la mise en échec pourrait déboucher, dans un mouvement de balancier, sur des comportements irrationnels, voire de panique. L’appétit pour le risque deviendrait un sauve-qui-peut – et pas qui veut – pour la sortie.

    Question concernant l’or sur un phénomène qui me semble atypique. Comment expliquer que depuis un mois, l’or connait une hausse quasi continue alors que les indices majeurs des actions – aux US, en Europe ou en Asie – sont également en très forte hausse ?

    D’autre part, d’où proviennent/d’où sortent, depuis le début de l’année, les liquidités qui permettent l’envol simultané des indices sur les principales places boursières mondiales…et parallèlement de l’évolution haussière de l’or ?

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