Editorial. Trump et Mnuchin guillotinent le roi dollar, oseront-ils aller jusqu’au bout?

Je reviendrai sur la question du dollar bien entendu; non pas qu’elle soit centrale mais parce qu’elle est le point d’aboutissement de toutes les contradictions du système. Ce qui est central ce n’est pas la monnaie, elle n’est qu’un catalyseur fétiche, ce qui est central c’est la profitabilité, la rentabilité du capital investi, vous le savez.

Mais vous savez que je soutiens que c’est sur le marché des changes que pourraient se manifester les premiers symptômes de la prochaine crise. En particulier une crise qui commencerait  par une trop grande faiblesse du dollar et qui serait en quelque sorte le déclencheur du Gap Up sur les taux longs. Le gap Up c’est un bond des taux non contrôlé.

J’ai en effet une vieille théorie sur les taux qui n’a rien à voir avec la théorie actuelle: dans certains cas historiques particuliers, le taux d’intérêt change de statut il n’est plus le loyer de l’argent mais il est le prix que la banque centrale doit offrir pour que l’on garde sa monnaie, pour que l’on ne s’en débarrasse pas. J’espère que vous comprenez ce que je veux dire; les  taux deviennent le prix qu’il faut payer pour éviter la crise sur la monnaie. Les taux deviennent un baromètre de la confiance.

Le dollar index a perdu 1,70%  à 89,067 cette semaine, il a un moment   flirté avec les 88. La hausse des autres devises a été générale, conduite par le Franc Suisse qui a regagné 3,3%. La hausse du franc suisse est symptomatique des craintes qui se sont developpées.

Les matières premières ont fait un bond de 2,9% au Goldman Index, l’or a progressé de 1,3%, l’argent de 2,4%. Le pétrole a bondit de prés de 3 dollars et passe au dessus des 66.

La Maison Blanche a pour ainsi dire orchestré la baisse du dollar, elle l’a précipité à son niveau le plus bas de 3 ans . Mnuchin a déclaré: « a weaker dollar is good for us as it relates to trade and opportunities ». Il  a en quelque sorte fourni des munitions à la Communauté Spéculative qui parie sur la poursuite de la baisse  de la monnaie américaine. Quand on sait bien la manier, la Communauté Spéculative a pour fonction de transmettre les impulsions des autorités. C’est ce qu’avait fait James Baker en  1987.

Mnuchin n’a pas fait grand chose d’autre qu’enfoncer des portes ouvertes mais il est des portes ouvertes que l’on ne doit pas  ouvrir quand on respecte les règles du jeu de l’establishment international , c’est ce que Draghi, très en colère a fait remarquer.

Mnuchin n’a rien fait d’autre que répéter ce que tout le monde sait à savoir que  le dollar plus faible serait bénéfique pour le système américain si on se place du seul point de vue de la croissance bien sur! Il serait aussi un facteur de reflation/accélération  des prix. Ce commentaire de Mnuchin trouve tout à fait normalement sa place dans la réthorique protectionniste disent les uns et rééquilibrante disent les autres, de Trump.

Les USA ont enregistré un déficit de 71,6 milliards de dollars en décembre, c’est le plus gros déficit depuis celui de juillet 2008 qui était de 76,88 milliards. Sur l’ensemble de l’année, le déficit américain est de 550 milliards, c’est le record depuis le début de la crise. Depuis le début des années 80 les USA accumulent les déficits et seuls deux trimestres ont connu des surplus! Le déficit cumulé depuis 1990 ressort à plus de 10 trillions; ce qui a eu pour contrepartie une envolée des avoirs du reste du monde en actifs financiers américains.  Ces actifs qui sont la contrepartie des déficits atteignent maintenant près de 28 trillions alors qu’ils n’étaient que de moins de 2 trillions quand on a commencé les années 90.

Si le reste du monde (ROW) échange ses biens et services contre des actifs financiers américains, ce qui est le paradoxe du joueur de billes de Rueff, alors il est impossible de dissocier la situation de déficits américains d’avec la situation du marché financier américain! L’un est le symétrique, la contrepartie de l’autre. Ce que l’on perd en déficit, on le retrouve par le recyclage financier. Le système tourne parce que les déficits sont recyclés, annulés en quelque sorte. Je soutiens que tout cela va au dela de la situation du marché financier américain et qu’en pratique cela affecte  tout le système de l’eurodollar et tout le système de crédit mondial.

Les étrangers vendent leur travail au système américain, aux consommateurs  et en échange ils recueillent des promesses. D’un côté ce sont les travailleurs qui vendent aux américains,  de l’autre ce sont les épargnants publics et privés  qui placent leur argent, leurs capitaux aux Etats-Unis.

Ce qu’exportent les Américains, ce ne  sont pas des promesses sur le travail américain, mais des promesses sur le profit américain;  car les actifs financiers que reçoit le ROW  ne sont honorés que par le profit c’est à dire par le surplus. C’est ce qu’a reconnu Bernanke en 2010 lorsqu’il a dit « quand nous sortirons de la crise, les capitaux étrangers se précipiteront à nouveau vers les USA car nous avons le taux de profit le plus élevé ». C’est la doctrine des amis de Friedman: le système est en équilibre parce que les détenteurs de capitaux ont besoin des USA pour placer leur argent.

Le reste du monde vend son travail aux Etats-Unis et le système américain vend au reste du monde ses instrument d ‘épargne, il leur vend des placements, des promesses de profitabilité. Il est le parking du Capital.

Vous comprenez donc si vous nous avez suivi, qu’il y a un lien entre : les déficits américains, l’absence d’épargne des américains,  le niveau du marché financier , l’exigence de profit du système américain, le tout est indissociable . C’est indissociable car c’est la répartition mondiale non pas du travail, mais des fonctions; le reste  du monde se spécialise dans le travail et les  USA se spécialisent dans  la production de profit.  Vous comprenez mieux maintenant pourquoi le marché financier américain, Wall Street est le phare du monde, pourquoi il donne le « la » et pourquoi il est l’ancrage, la norme du système des bourses et des banques. C’est Wall Street qui a le rôle déterminant dans la fixation du taux de profit moyen mondial exigé par  le Capital.

C’est d’ailleurs ce que recouvraient les théories  qui cherchaient il y a longtemps à comprendre comment tout cela pouvait bien tenir, les théories du système dit Bretton Woods II. Ces théories avaient inventé des stupidités comme « la matière noire »,  la Black Matter pour équilibrer le tout; en réalité c’est la répartition des fonctions que nous décrivons ci dessus qui explique la résilience du système: les uns exportent leur travail et les autres  paient en exportant des promesses de profit. D’où l’impératif de profit absolument incontournable du système US, il ne peut échapper à la dictature du profit même si il triche en forçant les capitalistes du ROW à se contenter de moins en moins de rentabilité réelle, de profits bidons, de profits truqués par les comptables, de profits fabriqués par l’ingénierie financière, de profits Ponzi. Il faut continuer, c’est impératif. Chacun sa spécialisation économique: « toi c’est la production de biens et services, moi c’est la production de profit ». Ou autrement: « ta spécialité c’est de produire et la mienne c’est de consommer et en complément de produire  du profit, de la stabilité, de la confiance ».

Nous avons toujours pensé qu’il y avait un lien entre d’un côté les déficits américains et de l’autre la tendance longue à la hausse des bourses et surtout la tendance  longue à la baisse des taux  d’intérêt. D’ailleurs tendance à la baisse des taux et tendance à la hausse des bourses, c’est la même chose! Et nous sommes de plus en plus persuadé que cela  est logique et organique. Les USA reçoivent l’épargne mondiale des acteurs privés et des acteurs publics, ils ont forcément tendance à vouloir rémunérer de moins en moins cette épargne  pour que cela leur coûte moins cher, ils baissent les taux et l’afflux de  capitaux fait le reste, il fait baisser la rentabilité des actifs financiers , c’est à dire qu’il les renchérit et oblige les détenteurs de capitaux à se contenter de rendement de  plus en plus minuscules.

Le monde est organisé autour de cette structure fondamentale: l’échange de biens industriels des uns contre  les produits et promesses financières des autres. Quand Trump ou Mnuchin disent que dorénavant ils veulent rééquilibrer les échanges et reconquérir des parts de marché américain, ajouter un peu de protectionnisme pour protéger des emplois, ils menacent l’ordre du monde! Ils menacent surtout l’ordre du Capital car ce sont les capitalistes du monde entier  qui ont le plus à perdre. Les Etats Unis ont perpétué le système en affirmant et réaffirmant périodiquement le maintien de la doctrine du dollar fort.  Ce qui n’est qu’une façon de s’engager à ne pas dévaloriser la fortune des capitalistes du ROW et une façon de maintenir la confiance dans les promesses faites en échange des importations de biens et services.

Vouloir la baisse du dollar et l’annoncer c’est oser prendre le risque non seulement d’une perte de confiance, mais c’est aussi annoncer que l’on rompt la règle du jeu sur laquelle repose l’ordre mondial et global. A la limite Trump s’attaque à l’ordre de la globalisation telle qu’elle a été menée sous la priorité de la défense des intérêts de la finance.

Les déficits américains, l’affirmation du principe du dollar forts ont permis d’inonder le monde de dollars, des balances-dollars colossales se sont ainsi constituées; à partir de ces balances-dollars les banques centrales ont fait fonctionner les planches à billet, elles ont inflaté leurs masses monétaires,  et leurs économies. Dans ce processus, les Etats Unis ont gonflé leurs bulles et ensuite au fil du temps les ont exportées avec à la fois l’innovation financière qui va avec et les théories et doctrines qui les justifient. Ce qu’il faut comprendre c’est que dans le système ancien, permis par la doctrine, par le mythe du dollar fort, quand la monnaie de réserve mondiale inflate alors tout le monde peut inflater ! C’est ce processus qui est l’ordre ou plutôt le désordre sous jacent du monde.

Et c’est ce processus que Trump , a mon avis sans bien le comprendre, prétend vouloir détruire en affirmant la priorité au dollar faible.

En 1987, le 17 Octobre, James Baker a lancé un ultimatum aux Allemands: « soit vous inflatez votre mark, soit nous dévaluons le dollar ». En 1971 John Connally Secrétaire au Trésor prononçait la fameuse phrase qui allait s’inscrire dans les livres d’histoire: le dollar est notre monnaie.. mais c’est votre problème ». C’est Connally qui a fermé la vitrine de l’or en 71.

Le roi dollar a le droit de fluctuer, cela est admis par les gardiens de l’Ordre Mondial, mais cela doit rester dans le cadre conjoncturel, cela ne doit pas modifier les principes qui fondent le structurel, l’historique.

Après la crise de 2008,  le dollar a beaucoup fluctué, cela n’a affolé personne car on savait que les principes étaient saufs. D’ailleurs entre 2013 et 2016 le roi dollar a repris  sa couronne et son sceptre, il a laissé chuter la monnaie de ses vassaux, européens et Japonais ; on les a laissé  manipuler leur monnaie par « les coûte que coûte », les taux négatifs  et autres QE.

Mais cette  fois la situation est différente car la position de Trump n’est pas conjoncturelle, elle est fondamentale, elle s’inscrit dans le cadre de MAGA, Make America Great Again.

Quand le dollar fluctue afin de maintenir l’ordre du monde comme cela a été le cas depuis 2008, cela est admis, mais quand le dollar fluctue dans le seul but de  servir une politique de restauration de la suprématie américaine, cela est intolérable! Intolérable pour la Chine, le Japon, mais surtout pour l’Allemagne qui est le principal bénéficiaire mondial, le pillard, le prédateur  du système actuel.

 

 

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4 réflexions sur “Editorial. Trump et Mnuchin guillotinent le roi dollar, oseront-ils aller jusqu’au bout?

  1. Remarquable, merci Mr Bertez.

    Sur US corporate : il va devenir essentiel de sélectionner des actions « value », défensives et délivrant des dividendes réguliers compris entre 7 et 8% (small middle caps market).

    Sur l’Europe, fuir ses marchés car les US vont prochainement rapatrier des milliards de dollars (amnistie fiscale Trump). ET l’Allemagne qui continue son pillage : après avoir fait augmenter son retour sur investissement par l’intégration de l’Est à l’Ouest, elle a réitéré en ouvrant les frontières de l’Europe (distribution facilitée) et intégrant les pays européens pauvres dans sa production… TOUT CECI SANS JAMAIS ACCEPTER LES EURO Bonds !

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    1. Attention: si la guerre civile US se précise et si Trump finit par être destitué alors le dollar inspirera à nouveau confiance ce qui veut dire que tout progrès vers la destitution de Trump peut avoir pour conséquence paradoxale, -un nouveau conundrum-, la remontée du dollar!

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