Essai. La politique monétaire au service de la géostratégie; du percement de la bulle mondiale

Les taux d’intérêt  montent, le dollar est rare, les émergents sont à la peine, l’Asie souffre dans le sillage de la Chine et de l’Inde, le pétrole est cher, les organisations internationales réduisent leurs prévisions de croissance, certains pays sont éjectés des marchés financiers, la capitalisation des marchés financiers se dégonfle sous la conduite de l’obligataire, les hedge funds ne gagnent plus d’argent, les FANG ont perdu leur unanimité … si vous ne trouvez pas que cela sent le roussi , alors c’est que vous n’avez pas d’odorat!

La myriade de bulles mondiales laisse passer de l’air  comme prévu.

L’aiguille qui perce  est tenue par les USA, un peu comme en 2015, mais avec une différence majeure, ici tout est voulu. En 2015/2016, il y a eu un début d’éclatement de la bulle et son symptôme le plus net  a été constitué par la baisse du Yuan Chinois.

Mais en 2015/2016 , ce n’était pas Trump et Obama n’avait  pas pour objectif de « Make America Great Again, MAGA, non! Obama voulait encore  préserver la globalisation. Il ne souhaitait ni briser le commerce mondial ni utiliser le dollar comme une arme.

Yellen au lieu de pousser dans le sens  restrictif   a desserré, elle a tenu compte des responsabilités globales des USA,  et toutes les autres banques centrales ont joué le jeu, elles ont contribué à éviter le pire ce qui a donné la reflation qui a suivi en 2016/2017  et qui a provoqué l’embellie économique mondiale de 2017/début 2018.

Trump à une vision totalement opposée , une vision géostratégique d’affrontement et de reconquête.

Il reprend les patins de Reagan. Il veut revenir en arrière sur une forme de globalisation dont il considère que les USA sont les dindons de la farce. Et ce qui est nouveau c’est que Powell est d’accord pour aller dans cette direction; quand on lui a dit  vous resserrez la politique monétaire , vous savez que le reste du monde va souffrir, il a répondu qu’ils se débrouillent, ils ont été prévenus.

Powell est le complément indispensable de la MAGA de Trump, tout comme Lightizer l’est pour le Commerce. Ce sont des compléments de l’unilatéralisme qui prétend remettre le monde dans l’ordre ou il était avant que les USA ne se fassent concurrencer par ces pays qu’ils avaient contribué à enrichir.

Je soutiens que le resserrement monétaire en cours sous la férule de Powell est, au même titre que la redéfinition des règles du commerce mondial de Lightizer, un moyen de reconquête de la suprématie. C’est un moyen de reconquête tout comme la fabrication des ennemis Chinois, Russes, tout comme l’entretien de la dislocation du Moyen Orient qui réduit l’offre de pétrole,  tout comme les ventes d’armes, les sanctions et l’utilisation de l’extra-territorialité juridique  et fiscale.

Trump est venu au pouvoir sur une vague populiste mais il a élaboré, au fil des jours et grâce à certains conseillers, une doctrine qui recoupe partiellement le simplisme populiste: la doctrine  de la supériorité, de l’exceptionnalisme. Et ce n’est pas insignifiant car grâce  à cette doctrine, il divise les milieux d’affaires, la classe des capitalistes! En effet cette classe n’est pas homogène car elle est traversée par la ligne de partage de la modernité, de la technologie: il n’y a aucun rapport entre un chef d’entreprise  traditionnel et un  post moderniste de Californie.

Trump peut  tenter de rallier une partie des milieux d’affaires, une classe qui partage son désir plus ou moins Rockfellerien de reconquête. C’est pourrait-on dire la classe du capital ancien, la classe militaro-industrielle. Il y a dans cette évolution quelque chose comme la tentative de nouer un nouveau front social et économique. Une nouvelle alliance si on veut. Sous cet angle le trumpisme a échappé à celui qui l’incarne et devient un mouvement historique plus vaste avec des fondations plus solides, même si elles sont plus traditionnelles, voire archaïques.

C’est en ce sens que le succès de la nomination d’un conservateur à la cour suprême était de première importance, il fallait contrôler tous les pouvoirs. Il manque encore le contrôle du Parti Républicain et bien sur celui des médias.

Bien entendu ne considérez pas que tout cela est explicite dans la tête de Trump ou de ses conseillers, non, tout part dans tous les sens ce qui explique les contradictions, les bavures, les reculades et les incohérences. On a comme une impression de folie quand on regarde ce qui se passe à Washington.

C’est la réalité, de proche en proche, les essais et erreurs qui permettent peu a peu de  donner un sens, de trouver un fil conducteur,  à ce qui est en réalité chaotique et désordonné. Powell et Trump ne conspirent pas, pas plus qu’ils ne le feront avec Cavanaugh! Ce qui se réalise c’est une convergence qui dépasse tout le monde car elle est une sorte de logique de situation. Une logique sous-systémique .

Powell et Trump font le pari que l’on peut précipiter le reste du monde dans la stagnation mais préserver les USA grâce à la solidité de ses institutions, grâce aux déficits fiscaux, grâce à l’arme de la printing press.  Ils pensent  que le système américain est assez solide pour ne pas avoir à craindre les chocs extérieurs. Donc le couple Fed/ Maison Blanche persévère, il reprend au ROW, au reste du monde  ce que celui-ci s’est attribué pendant la période Obama .

C’est au niveau de tout ce qui est périphérique que cette nouvelle orientation cela ressent le plus fortement. Les périphéries ont bénéficié des largesses des Centres et maintenant que les centres tirent le tapis, qu’ils sont moins généreux alors, ces périphéries faiblissent, se fissurent.   Vont elles  sombrer? Ce n’est pas impossible, mais tout dépend de l’estomac des Américains. Sont ils prêts  à encaisser les chocs en retour? Suivront-ils Trump et ses associés?

Il y a comme une sorte de course contre le temps qui se déroule; course contre le temps pour ou contre le maintien au pouvoir de Trump, course contre le temps pour maintenir les USA en situation de prospérité malgré la dégradation extérieure et ainsi s’assurer du soutien d’une partie de la population.

Les conditions qui ont déterminé l’ affaiblissement et la mise en difficulté des périphéries et des concurrents géostratégiques sont toujours là et elles vont continuer, puisque ce sont les politiques de normalisation monétaire. Normalisation tous azimuts: par les guidances, par les taux, par le total de bilan de la Fed  et surtout par la gestion de la réappréciation du facteur risque.

Plus exactement les politiques de normalisation monétaires sont complétées par les attaques sur l’ordre mondial. Le complément des resserrements monétaires conçus comme armes, c’est l’insécurité mondiale. L’insécurité mondiale doit être entretenue.

A la limite l’insécurité mondiale actuelle est entretenue et sa fonction est , si elle fonctionne bien, sa fonction est d’éviter la guerre qui , si on continue sur la lancée historique va devenir inéluctable . Car le calcul est là: les USA ont pris du retard, ils veulent reconquerir la suprématie afin de rendre l’affrontement avec la Chine impossible .

Comprenez bien les deux sont liés et ce sont les deux faces de la même pièce; il faut que le resserrement monétaire soit accompagné d’une tension internationale croissante afin de forcer les capitaux à revenir aux USA, afin de d’attirer les capitaux mondiaux, afin qu’ils financent le système structurellement déficitaire americain. Et qu’ils assèchent le ROW.

Le besoin de drainer l »épargne mondiale est le talon d’Achille américain, mais la tension mondiale, la peur de la guerre viennent à point pour « aimanter » ces capitaux. Le capital  des classes possédantes mondiales est aimanté par les USA. On le voit clairement avec la Chine; et dans une étape ultérieure du durcissement des tensions il est probable que les contrôles  des mouvements de capitaux  vont se multiplier et s’intensifier.

La libre circulation des capitaux va, à mon sens devenir une chose du passé.

Il faut que le monde extérieur se mette en risk-off afin que  les capitaux  mondiaux soient drainés au profit des USA.

La hausse des taux longs américains qui est en cours doit être interprétée comme faisant partie de cette stratégie de drainage, d’assèchement.  Elle va favoriser le financement de tous les déficits américains, le beurre, les canons et les drones  au détriment du ROW!

 

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8 réflexions sur “Essai. La politique monétaire au service de la géostratégie; du percement de la bulle mondiale

  1. Votre site Mr Bertez est un livre de chevet précieux pour qui souhaite voir apparaître à l’œil nu les mouvements des plaques tectoniques économiques politiques et stratégiques en cours.

    Question (qq peu béotienne, mes excuses) : la stratégie de tentative de dédollarisation initiée par la Chine en zone pacifique a-t-elle une chance de réussir ?

    Je retiens ce jour un élément essentiel de votre article : « La libre circulation des capitaux va, à mon sens devenir une chose du passé ».

    Tout cela va devenir de + en + passionnant ! Et périlleux…

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    1. Trump a des conseillers qui connaissent bien le système et ces conseillers savent que la dédollarisation c’est un peu du pipeau, il faudrait plus de 10 ans pour dédollariser et encore en s’y mettant tout de suite et en construisant une alliance large contre les USA. Forget it!

      On va vers du bricolage local sans grande portée.

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  2. Cependant, si on croit certains analystes tels que Charles Gave (et si j’ai bien lu), la Chine aurait déjà projeté une certaine ‘indépendance'(si on peut dire) vis-à-vis des USA en créant leur propre FMI avec les pays d’Asie avec un Yuan garanti convertible en or.

    C’est pourquoi la préoccupation principale de la Chine aurait été que les monnaies asiatiques soient stables vis-à-vis du Yuan, avec un commerce en Yuan et non plus en dollar entre pays asiatiques (et aussi avec la Russie) Yuan convertible en or à un cours ne pouvant être en-dessous d’un certain seuil, afin de sortir la Chine de cette trop grande dépendance du dollar et des conséquences qui vont avec.

    Ce qui voudrait dire que la Chine souffrira certes, mais moins que prévu avec des échanges plus concentrés sur le reste du monde, alors que les US se retrouveraient avec un effet boomerang…..

    Tandis que l’Europe, comme d’hab, ne voit que du feu (sauf les Allemands probablement mais comme ils sont pris avec nous….) puisqu’elle se prosterne toujours devant les USA (mais a t’elle le choix?). Quoique depuis Trump, qui ne convient pas à Bruxelles, l’Europe semble un peu moins à quatre pattes…
    Il n’y a que les peuples qui s’insurgent, via les mouvements populistes planétaires qui semblent s’affirmer.

    Les USA ont-ils encore les ressources pour rester lse ‘maître du monde’? Il semblerait que le mouvement multipolaire soit inéluctable, et il semble aussi que c’est une question de ‘doigté’ pour que les secousses ne soient pas trop violentes pour tous.

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      1. Bonjour MR BERTEZ L’histoire semble bégayer. on se croirait revenu dans les années 80 au temps de reagan avec paul volker et les accords de Paris qui ont mis à genoux le japon. le dollar était a son zenith avce les taux us à presque 10 Francs si je me rappelle bien…le ROW venait de se faire une fois de plus racketer par un jeu sur le pétrole. Bref même cause mê’mes effets ? non ? sauf que la finance a encore plus grossi qu’avant (de même que la puissance militaire US)
        maintenant vont ils monter les taux comme alors ? je pense que oui puisque ca a marché dans les années 80….le japon n’est plus un pb….

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  3. Merci pour votre analyse
    je la partage entierement

    Avec un ? :
    si le USD continue a monter et sort fortement de son range vers le haut,
    couplé avec des hausses de taux rapides et importantes (les dettes souveraines )
    il y a un gros risque que cela provoque plus rapidement que tout le monde ne le pense un « reset » du système monétaire mondial.

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  4. La stratégie de tension permanente est utile à tous les gouvernements et les ploutocrates du monde, y compris en Asie. Elles permettra de b… les peuples avec les mesures scélérates idoines lorsque le besoin s’en fera sentir. Plus qu’une guerre ouverte et totale à mon sens. Et là je suis entièrement d’accord avec votre analyse, toujours aussi brillante au demeurant.
    Cela signifie par ailleurs un dollar plus fort. Or Trump s’est encore plaint hier de Powell et de ses haussses des taux. Certes, il a les idées aussi fixes qu’un petit chat de six mois mais enfin… cela sent la mésentente et l’improvisation permanente non ?

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    1. Habituez vous à admettre que ni le comportement de Trump , ni son discours ne sont régis par le principe de non contradiction.

      Trump marche à l’intuition, sans scrupule et sans morale. C’est un constat, un constat phénoménologique, pas une conviction. Je suis pret à changer d’hypothèse si il y en a une autre plus explicative qui se présente.

      Il est capable de dire un jour que le dollar est trop haut et le lendemain de déclarer qu’il est fier d’avoir un dollar fort car cela prouve que les USA sont en train de gagner la Trade War.

      Il est capable de demander à l’OPEP une baisse des prix du pétrole mais en même temps lors d’un déplacement dans les états producteurs de schistes, de promettre un pétrole à 100 dollars.

      Trump n’a de logique que la sienne, c’est à dire celle de sa volonté de durer, sa peur d’être empeached, son narcissisme ..Trump ne vit pas dans le logos, il vit dans un monde dyonisiaque.

      Il ne faut pas chercher à reconstituer sa psychologie , Mais il faut admettre qu’il y a une logique qui se dessine peu à peu, une logique non pas subjective au niveau de la tête de Trump, mais une logique objective au niveau des situations. En fait quand on écrit sur Trump on devrait toujours commencer ses phrases par : tout se passe comme si…

      Cette logique est une construction ou une reconstruction, ce n’est pas une donnée, c’est un puzzle à mettre en place.

      De plus il faut considérer que cette logique peut ou bien s’approfondir ou bien n’être que provisoire,

      Poutine s’est penché sur ces questions car cela est important pour lui: si il ne comprend pas Trump, il risque de commettre des bévues diplomatiques et militaires très dangereuses.

      Poutine a conclu dans un discours que l’incohérence des positions américaines venait du conflit entre Trump et le deep state. Par exemple Poutine est persuadé que Trump veut sincèrement un rapprochement avec la Russie et que c’est le deep state qui s’y oppose.

      Cette analyse de Poutine est fort utile car elle le dissuade de répondre aux foucades de Trump au pied de la lettre et l’incite à la patience et la tolerance vis à vis de ce partenaire turbulent.

      Personnellement je pense que le conflit existe bien entre Trump et le deep state mais qu’il n’explique pas tout. Et c’est pour cela que j’introduis l’équation personnelle d’un Trump structurellement différent , non gouverné par la rationalité.

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