Editorial: Et si je vous disais « ça y est, c’est la fin »

Les cours de Bourse ont chuté violemment cette semaine.

Les marchés phares, les marchés américains ont plongé de 4 à 6% selon les indices dont 5,7% pour le secteur bancaire. Les moyennes mobiles des 200 jours ont été percées, de nombreux seuils techniques ont été enfoncés.

Certains n’hésitent pas à diagnostiquer que le marché global est devenu primairement baissier. Magie du vocabulaire.

Les autres places mondiales ont elles aussi dévissé, avec des reculs de 5 à 8%, y compris sur des grands marchés comme l’Allemand.  Le marché allemand est donc en recul de 11% depuis le début de 2018, ce n’est pas rien. Nous rappelons que nous nous sommes moqués de ceux qui prétendaient qu’il fallait acheter en Europe il y a quelques mois, nous avons soutenu et nous soutenons toujours que l’Europe ne peut constituer une défense car elle est trop dépendante des USA. Dans les baisses l’Europe est structurellement corrélée à Wall Street. C’est terrible de n’être que vassal.

La place de Shanghai a bu le bouillon avec un plongeon de 7,6% qui porte son recul à 21% depuis le début de l’année. On sent que le pouvoir s’affole en Chine, il pare au plus pressé dans la plus grande inefficacité.

Donc la baisse est forte, et unanime.

Ce que nous attendons depuis longtemps, depuis quelques semaines se produit: il y a contagion et réconciliation. La divergence entre la bonne tenue américaine et la baisse du Reste du Monde, le ROW, est stoppée. Ou si on veut formuler autrement, dans un monde globalisé avec une masse monétaire mondiale qui transmet toutes les impulsions positives ou négatives, il n’y a pas possibilité de faire longtemps cavalier seul. Il n’y a que des illusions temporaires d’autonomie. Ce qui trompe et fait illusion c’est la vitesse à laquelle se déplacent les chocs et ondulations.

Encore formulé autrement, nous dirions que pendant longtemps c’est la Périphérie globale qui a souffert mais que maintenant, et c’est le tournant, c’est au tour du « core », du coeur global, d’être affecté par un choc en retour de la Périphérie vers le Centre.

Entendez nous bien nous parlons de monnaie, de flux de capitaux, d’humeurs et sentiment, pas encore des mouvements de l’économie réelle.  Non les mouvements de l’économie réelle, c’est pour plus tard car l’économie c’est comme un paquebot cela vire lentement. Mais, et c’est l’essentiel, dans un monde global il n’y a pas de cavalier seul, le monde est connecté, même si il n’est pas parfaitement synchronisé dans le temps. L’argent, le capital c’est du mercure.

Si vous voulez comprendre encore mieux, alors considérez que ce qui fait tourner la machine mondiale c’est le levier, le leverage, l’endettement et cette fois la mécanique s’est inversée, le deleveraging, le désendettement ont  touché tous les secteurs géographiques : les émergents, le bloc asiatique, le bloc européen, le bloc américain. Le monde global  a eu un accès de frilosité, il a réduit son exposition au jeu et quand c’est le cas, alors  il a peur indifféremment, il n’est pas sélectif, et donc tout trinque.

Le monde global n’est pas un tissus, cela fait des années que je le prétends  ce n’est pas un maillage égalitaire, non c’est une pyramide et les impulsions, les forces  se transmettent le long de cette pyramide, le monde est hiérarchisé. Mais ces forces tout en se transmettant produisent des forces de sens contraires, lesquelles produisent des résultantes et c’est ce qui donne cet aspect complexe, imprévisible.

L’observateur a l’impression que tout part dans tous les sens et il prend les effets pour les causes. Ainsi le dollar extérieur se raréfie maintenant de façon sensible. La Fed  a vendu aux marchés plus de 250 milliards de papier depuis février. Le Trésor pompe pour financer les déficits de Trump. Les taux montent aux USA et les capitaux, attirés, retournent au bercail, ce qui disloque les marchés des changes,  ce qui oblige des systèmes comme le Chinois à des productions de crédit local considérable, lesquelles productions favorisent la baisse du Yuan, laquelle baisse du Yuan déstabilise les bourses chinoises, les banques et conduisent Trump à décréter que la Chine manipule son change, fait la guerre monétaire. Ce n’est qu’un exemple.

La fortune boursière mondiale a été amputées par trillions cette semaine, et pour fuir l’appauvrissement les clients ont essayé de sortir en masse des véhicules collectifs, les rédemptions ont été fortes.

Les agents économiques, le shadow banking,  qui ont des dettes garanties par des portefeuilles boursiers sont obligés soit de liquider soit de réduire leurs dettes. C’est une mécanique. Et c’est la vraie mécanique de la production ou à l’inverse de la contraction des liquidités.

Les liquidités, la liquidité n’est jamais une donnée, c’est une mécanique, c’est un mouvement, c’est un processus, une chaîne. Quand les banques sont prises dans pareille tourmente de baisse boursière, de contraction en chaîne de la liquidité, elles voient leurs actifs à risque s’inflater, ce que l’on appelle les Value@Risk progressent, les bilans en sont affaiblis , affectés, pénalisés et il faut réduire les expositions. Réduire les voilures. Ou si on veut « quand la musique s’arrête de jouer il faut aller se rasseoir et trouver un siège »

Toute l’ingénierie qui  permet lors de l’argent bon marché de gonfler la taille des bilans , tout cette ingénierie s’inverse. Le deleveraging se complète toujours d’un derisking et ceci n’est pas sans conséquence sur le marché phare du risque, le marché des dérivés. J’ai toujours soutenu que le marché des dérivés était en fait un marché de concentré de leverage. Grace aux dérivés on fabrique le leverage du système, c’est le coeur du  système financier financialisé.

Nous reviendrons sur l’analyse de cette semaine boursière folle car il est fort possible que ce soit une semaine « pivot » dans le déroulement de la crise qui a commencé il y a dix ans.

Si nous étions plus jeune, si nous avions moins d’expérience, nous nous serions lancé et au lieu d ‘écrire  : »une semaine pivot », nous aurions écrit: « ça y est, cette fois c’est la fin ».

Nous aurions développé l’analogie avec juin 2007, date à laquelle sont apparus les premiers craquements, lorsque Bears Stearns n’a pu honorer ses engagements sur deux fonds de produits structurés.

Nous aurions pu être convaincants, certes, mais à notre avis nous aurions eu tort. Tort d’anticiper la débandade des Bourses, tort de l’annoncer, même si bien sur nous sommes persuadés que « c’est le commencement de la fin » .

Ce sont deux choses différentes que de conseiller fortement et de façon redoublée de tout vendre comme je le fais depuis le premier Aout 2018- le conseil du siècle- et que de prévoir que les marchés vont chuter.

D’un côté c’est un conseil pratique qui repose sur la durée et que l’on peut justifier; de l’autre c’est de la magie, de la prévision au doigt mouillé.

Expliquons nous.

Conseiller de vendre est fondé sur la logique, les mathématiques, bref sur la raison. C’est la conclusion d’une appréciation sur deux choses:

-la première c’est la valorisation excessive des actifs financiers dans une perspective de long terme,

– la seconde c’est le constat objectif de la détérioration de l’appétit pour le risque/jeu.

Les deux conjugués sont incontournables.

Prédire, prévoir, claironner que c’est la fin c’est s’attaquer à autre chose, c’est se prendre pour un devin, un prophète. C’est jouer d’une autorité pour prétendre que l’on sait. Or en Bourse, dans des marchés dominés par l’irrationnel des animals spirits et face à des aspects techniques que personne ne peut deviner , l’avenir n’est pas écrit.

On est surévalué, oui et après; on peut très bien continuer à l’être encore trois mois, jusqu’ à la publication des bons résultats apparents des sociétés; on peut encore monter si le volume des ventes shorts est supérieur aux vraies ventes de portefeuilles et que les shorts prennent peur et font la courette..

En Bourse on sait quand il faut cesser d ‘investir , mais on ne sait pas quand les cours vont cesser de monter.

Nous disons que l’expérience conduit à la modestie et la modestie à la prudence: il ne faut à notre sens jamais se hasarder à prédire quelque chose qui est enraciné dans l’irrationnel des foules d’une part et dans la lutte  politique d’autre part.

Les marchés sont en partie politiques.

Ainsi Trump est venu tenter cette semaine de les influencer.  Mnuchin a répété l’imbécillité habituelle que tout allait bien, que tout était solide. Au même moment Trump a attaqué la Fed et son patron, Powell: « la Fed est devenue folle  avec ses hausses de taux d’intérêt cette année »… « le problème ce n’est pas la Trade War avec la Chine, le problème c’est la Fed, elle monte les taux et c’est fou, c’est trop serré, c’est ridicule ».

Trump a raison .. mais il se trompe.

Oui c’est la Fed mais qui est responsable de la baisse et peut être des désordres futurs, mais ce n’est pas Powell, c’est Bernanke et Yellen. Quand la banque centrale est en retard et qu’elle n’a pas eu le courage de retirer le bol de punch quand il le fallait, alors toujours les choses se  passent mal, les bulles éclatent et le risque de chute désordonnée, puis de contagion, puis de déflation est imparable.  L’inflation bullaire est euphorisante, l’éclatement ou le percement des bulles est dépressif, déprimant.

J’ai dit plus haut que les marchés sont politiques, ils ont remplacé les banques et sont maintenant pilotés, dirigés, faits à la main. Ce sont espaces de transmission de la volonté des élites et non plus des espaces de confrontation des désirs et des opinions individuelles. Les marchés ne sont plus bottom-up, ils sont top-down et donc ce sont de lieux de combat. Ce sont des services publics non pas au service du public, mais au service de la puissance publique, politicienne.

Draghi a dit cette semaine qu’il ne fallait pas compter sur la BCE pour sauver le marché des fonds d’état italien  sauf dans le cadre d’un plan de sauvetage. Ce qui veut dire sauf si l’Italie est au bord de la faillite et que le gouvernement vient à Canossa, comme Tsipras.

On aurait pu dire: « ça y est cette fois c’est la fin » en l’été 2012 quand la révulsion touchait l’Europe.   On se serait trompé car les Allemands hypocrites, tout en disant le contraire ont autorisé Draghi à imprimer autant de monnaie qu’il le fallait pour sauver l’euro. Le fameux coûte que coûte.

On aurait pu dire c’est la fin en 2015 et début 2016 quand la déflation est réapparue, que tout a chuté, le Yuan a décroché  et que la  bulle Chinoise a été percée, on se serait trompé car sous l’impulsion de Yellen et grace à la concertation globale, on a sauvé le système et la Chine est repartie pour un tour.

On aurait pu dire « c’est la fin » en février 2018 quand il y a eu la crise de la volatilité -crise du VIX- et une dislocation de grande ampleur et on serait trompé car on a depuis refait des « plus hauts » et escaladé de nouveaux sommets.

On pourrait dire c’est la fin parce que le resserrement monétaire qui dure depuis plusieurs semaines touche maintenant le core, le coeur du système et qu’il va y produire là aussi ses effets destructeurs et récessifs.

Nous ne le faisons pas…mais nous vous conseillons de ne plus être exposé au délire et hallucinations  des marchés financiers.

 

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8 réflexions sur “Editorial: Et si je vous disais « ça y est, c’est la fin »

  1. En Bourse on sait quand il faut cesser d ‘investir , mais on ne sait pas quand les cours vont cesser de monter.

    tres juste.J’ai toujours confondu les deux.J’arretais d’investir et je vendais dans la foulee.bah, plutot du manque a gagner que de la perte…

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  2. La « fin » arrive. Vous le savez mieux que beaucoup.
    Les sages sont « aux abris ».
    Merci pour vos aperçus si pertinents.
    Alea jacta est. M. Bertez, N ‘oubliez pas votre propre patrimoine (!). Vous êtes une conscience précieuse. Et je ne partage pas vos fondamentaux libéraux.
    Merci. L’avenir va s’ouvrir un chemin.
    Cordialement.

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  3. En février 2018, il y avait une importante montée du Vix et une non moins importante effervescence médiatique autour du Vix.
    Pourquoi cela ne se produit-il pas dans la situation présente ?

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