Comprendre les gilets jaunes. Un peu de recul sur le Mouvement.

Le mouvement des Gilets Jaunes est inclassable.  Dans sa spontanéité et dans sa diversité il est irréductible à toute interprétation politique et sociale théorisée. 

Le mouvement des Gilets Jaunes est une pratique, une praxis qui n’est réductible à rien d’autre qui soit connu, qui soit articulé et donc facilement intelligible. 

Ceux qui essaient de le mettre en mots et en discours cohérents sont des récupérateurs intéressés. Ils tirent à eux une réalité qui les dépasse dans sa   profusion et sa générosité. 

C’est la raison pour laquelle je ne le caractérise  que comme une force pure, un élan, un  élan vital dionysiaque,  une sorte d’appétit de vivre, une anima, une rébellion de la vie contre la mort, contre la « vie mortifère », contre  la vie qui n’en est pas une, que veulent nous faire vivre les Pouvoirs en place.

La mise en ordre du pouvoir et des élites est une façon de mettre du mort sur du vif, de mettre un carcan et on l’ a vu en exercice dans la pratique du débat selon  Macron.

C’est une pratique de Maître qui sait et qui impose unilatéralement, il est le Maître et prétend mettre non seulement la parole dans un carcan rigide mais également ceux qui la portent!  Macron veut mettre la parole, les demandes, les désirs,  et les gens dans ce carcan. Le format  du pseudo débat dont on nous rabat les oreilles est une prison à l’intérieur de laquelle le peuple ne peut excercer sa liberté que comme une plante dans un pot derrière les  barreaux. Et ce n’est pas un hasard si ce régime a choisi de crever les yeux des gens en vue, les yeux des plus irréductibles clairvoyants. 

Mon interprétation est donc très large, non réductrice mais en même temps incontournable: force de vie, sursaut de légitime défense, ai-je souvent entendu, contre une agression. Ceci rejoint un courant historique; celui de la révolte contre les coalitions bourgeoises, lesquelles toujours cimentées par la haine du peuple, de son grouillement,  unies dans  le goût de l’ordre, l’appétence pour la mort .. surtout celle des autres. 

Ce qui compte c’est l’énergie, la force, la détermination. Car pour les  convictions, on repassera!  Elles  sont trop multiples, divergentes et contradictoires. Toute étiquette est réductrice et donc appauvrissante, voire répressive.

Cataloguer, dirait Leo Ferré c’est mettre en  carte, comme les putes. Et pour cela qu’il ne manque pas de maquereaux pour vouloir mettre en  carte le Mouvement. Le peuple ne veut pas se prostituer, il veut jouir certes, baiser librement, bander mais selon son désir pas selon celui que les maquereaux voudraient tarifer. Mai 68 s’est fait avoir par la mise en carte, mise en carte réalisée par la bourgeoisie avec l’aide des syndicats comme la CGT qui est restée à la maison le jour ou il fallait sortir. 

La meilleure formulation que j’ai trouvée est exprimée par une phrase ; « ils nous pourrissent la vie » et on en a marre. Ils gâchent notre vie et on n’en a qu’une, c’est même pour la plupart d’entre nous notre seul actif, notre seul bien. Je préfère le mot « bien » car dedans il y a « bien » et surtout il n’évoque pas les  bilans  et les livres de comptes en partie double.

Car autrement, en dehors de mon interprétation,  comment unifier les demandes de respect, d’empathie, de plus d’impôts, de moins d’impôts, de plus d’ordre, de moins d’ordre, de plus d’état, de moins d’état , de plus de répartition, de moins de répartition, de justice juste, de liberté de rouler en voiture, de fumer, de pouvoir aller au bistrot, demandes de  plus de contrôle et de moins de surveillance, de dignité , de protection, d’avenir, de sens ? Je passe encore beaucoup « de plus et de moins », pourtant croyez moi, j’en ai entendu lors des conversations dans les manifs. 

Dans sa grande sagesse la masse s’est structurée autour de quelque chose d’unificateur et incroyablement sensé; la demande du RIC, c’est à dire du référendum comme moyen d’exprimer ce que veut le peuple!

C’est une demande de forme de démocratie, pas une demande de contenu et c’est le trait de génie: on va à la racine, directement ce qui est radical: la restitution de la parole au peuple. 

La Cinquième République a été conçue pour rendre le pays gouvernable après la chienlit de la IV eme République. Autrement elle a été conçue pour la stabilité et surtout pour l’élimination de la représentation nationale. Cette élimination  a été obtenue par l’instauration d’une loi et d’une pratique électorales qui forcent , qui réduisent et imposent  finalement non pas la volonté du peuple mais l’alignement sur la volonté du Président. 

A titre documentaire, je vous livre un document qui parle du populisme et des théories de conquête du pouvoir par le peuple. Ce document ne le dit pas mais les idées de Mouffe et Laclau sont celles qui animent le Parti Podemos en Espagne. Je ne partage pas les analyse et encore moins les recettes de Mouffe. Cela  dit beaucoup de choses  sont intéressantes en particulier le côté lutte contre les élites et l’analyse des rapports de forces dans le monde moderne et post-moderne.

Les Insoumis ne sont pas insensibles au charme des analyses de Mouffe. 

je ne partage pas les idées de Mouffe tout simplement parce que, en dernière analyse, la bas , tout au fond c’est encore la parole du Maître, un autre maitre qui commande. En dernier analyse Mouffe en arrive à considérer que le peuple n’existe pas et qu’il se construit par la parole et par les actions d’un guide ou d’un parti  qui sait; qui montre la route, qui organise. Chez Mouffe un peuple cela se produit.  

Non ! Moi je suis pour le retour de la production de la société , de la société civile, par elle même ! Ce qu’il faut libérer de toute parole c’est la société civile. Il faut à nouveau la laisser advenir. Il faut la libérer de la parole des politiciens, des marchands du temple, des marchands en général,  des banquiers , et des…prophètes.

Chantal Mouffe, professeure au département de sciences politiques et de relations internationales à l’université de Westminster, propose, dans le prolongement de ses écrits, une synthèse de (qui est en même temps une variation sur) ses principales thèses.

Elle n’en est pas à son coup d’essai, car elle travaille sur la question du populisme depuis les années 1980 dans le sillage des réflexions qu’elle a pu mener avec Ernesto Laclau.

L’auteure prend soin de préciser le statut de son texte à mi-chemin entre théorie et intervention. Cet ouvrage peut être considéré comme un manifeste pour un « populisme de gauche ». Au-delà du cadre strictement académique au sein duquel elles se placent, ces thèses revêtent une importance particulière du fait de l’écho qu’elles reçoivent dans le monde militant, notamment, en France, au sein de la France Insoumise par exemple (elle était invitée aux côtés de MM. Ruffin et Bompard à l’Université d’été 2017 de la France Insoumise et elle cite ce parti comme exemple de la stratégie populiste qu’elle revendique).

 

Se situant dans le sillage de Gramsci, Mouffe s’oppose tant au marxisme classique (elle conteste le concept substantiel de classe sociale) qu’à la démocratie délibérative (car elle dénonce le caractère fictif d’une position rationnelle et neutre) et à la démocratie directe (parce qu’elle estime que le combat politique doit se structurer dans des formes d’engagements collectifs).

Ainsi, l’intérêt de son approche est d’une part de donner un cadre théorique à une approche politique souvent contestée du fait de son manque d’articulation et de pertinence. D’autre part, en raison de l’interprétation qu’elle en livre, elle espère pouvoir faire du populisme une stratégie compatible avec la démocratie libérale et pluraliste moderne.

Mais cet aspect, sans doute le plus original de sa proposition, n’est-il pas en même temps le plus problématique ?

Si l’on entend par « populisme » une stratégie politique qui consiste à unifier un peuple dans son opposition collective aux élites, à l’oligarchie ou à une « hégémonie », les conditions de la délibération démocratique ne sont-elles pas mises en péril du même coup par le rejet principiel de certains arguments posés, a priori (et souvent sans autre forme d’analyse), comme ceux des adversaires ? La capacité de la stratégie agonistique (nous contre eux) à mobiliser un électorat contre un adversaire commun, n’empêche-t-elle pas l’existence d’une place publique au sein de laquelle se discute rationnellement l’ensemble des idéaux de justice et s’examinent de façon ouverte les différentes modalités de leur réalisation ? Une conception irréductiblement conflictuelle et passionnelle du politique ne ruine-t-elle pas, de ce fait, une grande partie des idéaux de rationalité qui sous-tendent les démocraties libérales modernes depuis le siècle de Lumières ?

Le populisme : une stratégie agonistique

Le populisme que propose Mouffe, loin d’être un programme politique clef en main, se donne comme une stratégie politique de conquête du pouvoir. L’idée de promouvoir une stratégie populiste peut sembler étrange tant il est vrai que le populisme pâtit d’une image très négative en ce qu’il fait référence aux attitudes politiques les moins fondées sur le plan normatif, faisant appel à des passions belliqueuses et souvent dévastatrices. Pour Chantal Mouffe, le populisme est autant un objet d’étude académique qu’une stratégie politique qu’elle propose aux partis de gauche. Étant donné le caractère explosif et provocateur de l’usage de cette catégorie, on peut se demander si elle parvient sinon à la blanchir, du moins à montrer qu’il est pertinent de la mobiliser dans le cadre d’une stratégie politique de gauche.

Notons, d’abord, que Chantal Mouffe, reprenant les analyses d’Ernesto Laclau dansLa raison populiste, propose une définition du populisme censée lui enlever toute sa charge négative pour en offrir un contenu conceptuel axiologiquement neutre. Elle fait du populisme une stratégie « établissant une frontière politique qui divise la société en deux camps et appelle ‘ceux d’en bas’ à se mobiliser contre ‘ceux qui sont au pouvoir’ » (p. 23). L’idée serait donc de systématiser la « théorie du partisan » de Carl Schmitt en admettant qu’il n’y a d’engagement politique que par et à travers une opposition structurante entre « eux » (ceux d’en-haut) et « nous » (le peuple).

Mais la différence que Mouffe pose entre son approche et celle de Carl Schmitt est importante : il ne s’agit pas de penser un antagonisme (dialectique ami-ennemi) mais un agonisme entre opposants ou adversaires au sein de l’arène démocratique. Pour elle, l’antagonisme à la Schmitt signifie que les autres (les ennemis) remettent en cause notre existence et doivent donc être supprimés dans une lutte à mort. À l’inverse, l’agonisme qu’elle porte implique que les autres (les opposants) partagent avec soi une allégeance commune aux principes démocratiques tout en étant en désaccord sur le sens à leur accorder. Les adversaires s’affrontent alors parce qu’ils veulent que leur interprétation de ces principes devienne hégémonique. Ce faisant, elle prétend certainement également contester la perspective révolutionnaire marxiste cristallisée dans le concept d’ennemi de classe. Dans le modèle démocratique proposé par Mouffe, il n’y a plus d’ennemis mais seulement des adversaires au sein d’une même arène démocratique. De cette manière, elle estime montrer que sa conception du populisme est compatible avec les démocraties libérales modernes.

Le peuple contre l’ « hégémonie » néolibérale

Le néolibéralisme s’est installé depuis les années 1970 sous la figure, notamment, du thatchérisme, et s’impose à travers l’idée qu’il n’y a pas d’alternative au gouvernement de et par l’économie libérale de marché. Or le consensus récent de toutes les sensibilités politiques autour de cette idée inscrirait notre époque dans l’ère de la post-politique et de la post-démocratie : l’essentiel du débat aurait été retranché à la discussion du fait que l’essentiel du pouvoir serait dans les mains d’une seule et même caste défendant fondamentalement le même ordre des choses. Pourtant, l’auteur l’affirme, l’hégémonie néolibérale « a fonctionné un temps, mais après des années d’une hégémonie incontestée, le néolibéralisme est désormais en crise et il devient possible pour la gauche de construire un ordre hégémonique alternatif » (p. 56). Mouffe n’explique pas réellement pourquoi le néolibéralisme est en crise même si, implicitement, elle semble dire que le recul des acquis sociaux du fait de l’hégémonie néolibérale a outrepassé un seuil d’acceptabilité pour les populations en ayant subi les conséquences néfastes. Ce phénomène social d’apparition de résistances multiples à l’affirmation de l’hégémonie néolibérale est précisément ce qui la met en crise. C’est sur la multiplication de ces résistances que le populisme de gauche doit s’appuyer en leur donnant la forme d’un même combat pour une hégémonie nouvelle.

L’appel au populisme serait alors une stratégie de retour à la conflictualité comme principe de formation du débat public. Mouffe se dit, à ce titre, favorable à une radicalisation démocratique. Si l’expression de « démocratie radicale » semble faire signe vers des formes plus horizontales et directes de pratiques démocratiques, ce n’est pas le sens qu’elle revêt chez Mouffe. La notion de radicalité désigne, pour elle, le refus d’une conception neutraliste et rationaliste du débat démocratique au profit d’une conception agonistique de celui-ci visant à faire surgir des points d’opposition radicaux et à les pluraliser au sein de l’arène démocratique. Elle prend donc bien soin de distinguer sa conception de la démocratie radicale de la perspective communaliste, de l’analyse de Hardt et Negri ou encore de la référence au tirage au sort. Sa conception, au contraire, affirme la nécessité du recours à la représentation et à l’organisation des luttes dans la forme d’un parti.

Construire un peuple

La crise de l’hégémonie néolibérale réunit les conditions d’un renouveau agonistique de la vie démocratique. C’est l’opposition à l’oligarchie néolibérale qui lui donne les moyens de se constituer en sujet d’action collective. Mais de quelle nature est ce peuple qui s’unifierait contre l’hégémonie néolibérale ? L’approche de Mouffe est sur ce plan constructiviste et anti-essentialiste. Le peuple n’est pas un être donné mais un agent constitué. Elle s’oppose donc à l’idée selon laquelle il existerait un peuple unifié par une identité ou une volonté commune déjà données.

Tout l’enjeu d’un populisme de gauche serait alors « dans un processus d’articulation en vertu duquel une équivalence est établie entre une multiplicité de demandes hétérogènes, mais d’une manière qui maintient la différenciation interne au groupe » (p. 92). À l’opposé des courants libertaires envisageant une auto-organisation horizontale (type mouvement des communs), la construction du peuple, pour Mouffe, en passe par une nécessaire verticalité assurée, bien souvent, par l’unification du groupe derrière un leader (p. 102). Elle aborde très rapidement ce point (p. 103) et semble en minorer les risques en affirmant que cette verticalité ne ferait pas courir le risque de l’autoritarisme si le chef apparaît comme primus inter pares. Le risque d’autoritarisme antidémocratique n’est pas ce qui intéresse Mouffe ici. Le recours au chef semble plutôt répondre à la difficulté que représente l’éternel problème politique de l’unification d’une pluralité de demandes hétérogènes dans un même combat politique en mobilisant la figure du leader comme Rousseau celle du législateur. Or, cette solution semble poser autant de problèmes qu’elle n’en règle.

Stratégiquement, l’unification du peuple sous l’égide d’un leader ne pourrait pas se limiter à l’État-Nation, mais devrait prioritairement se faire en son sein (p. 103) car l’État-Nation resterait le niveau le plus pertinent de l’organisation politique. Des formes de patriotisme (non-nationalistes) pourraient, en ce sens, être vectrices de l’investissement libidinal qui nourrit les formes de l’engagement politique. En effet, il ne faut pas négliger le rôle des affects dans le processus d’identification du peuple par lequel il se réunit dans la forme d’une communauté politique. Ainsi, « une stratégie populiste de gauche vise la cristallisation d’une volonté collective soutenue par des affects communs aspirant à un ordre plus démocratique » (p. 110).

Le populisme est-il une stratégie d’extrême droite ?

On a coutume d’appliquer le concept de populisme à l’extrême droit dans la mesure où beaucoup des mouvements qui la composent s’appuient sur l’agrégation des mécontentements des classes les plus défavorisées en proposant des solutions censément neuves et miraculeuses. Mais, Mouffe, anticipant les critiques qui refuseraient sa proposition en ce qu’elle conduirait la gauche à « flirter » dangereusement avec l’extrême droite, affirme qu’au lieu de diaboliser le populisme droitier qui ne cesse de se renforcer une Europe (Mouffe s’attache en particulier aux démocraties de l’ancien bloc de l’ouest, car elle estime que les questions politiques ne se posent pas exactement dans les mêmes termes pour beaucoup de pays d’Europe de l’Est), la gauche ferait mieux d’adopter la même stratégie que les mouvements d’extrême droite comme le Rassemblement National (que l’auteur n’analyse pas réellement dans cet ouvrage) pour agréger toutes les demandes insatisfaites. De la sorte, la gauche se donnerait les moyens de redevenir une force de transformation politique car « tous les populismes visent à fédérer des demandes insatisfaites » (p. 40).

L’auteur y insiste, il existe une version du populisme de gauche car les différentes formes du populisme ne fédèrent pas les demandes insatisfaites du peuple de la même manière. « La différence tient à l’élaboration de ce ‘nous’ et à la façon dont l’adversaire, le ‘eux’, se trouve définit » (p. 40). Ce qui distingue alors le populisme de gauche du populisme de droite ne tient pas tant à la stratégie d’agrégation des demandes insatisfaites qu’à la manière dont se polarise en leur sein l’opposition « nous »/« eux » : « il est important de souligner que s’il articule de nombreuses résistances à la post-démocratie, le populisme de droite ne présente pas nécessairement l’adversaire du peuple comme étant constitué par les forces du néolibéralisme » (p. 40). Le peuple dont le populisme de droite se revendique est le peuple des nationaux au contraire du populisme de gauche qui se préoccupe prioritairement des demandes d’égalité en cherchant à agréger toutes les demandes démocratiques dont l’ennemi commun serait « l’oligarchie » économique.

Mais la tentative de Mouffe pour distinguer un populisme de droite d’un populisme de gauche ne semble pas entièrement convaincante. Le Rassemblement national, par exemple, mobilise un discours anti-oligarchie et propose un programme social pour donner le sentiment de répondre aux demandes, restées lettre morte, des plus défavorisés. Même si ce discours est souvent démenti par les faits (les députés RN, par exemple, s’opposent souvent aux mesures sociales comme la hausse du SMIC), il n’empêche que la stratégie populiste d’extrême-droite s’appuie bel et bien sur un volet social. De ce point de vue, ce n’est pas tant la question sociale que la prise en compte des revendications des minorités discriminées et racisées qui pourrait, peut-être, faire la différence entre la gauche et l’extrême droit en matière de populisme.

Un projet normatif contradictoire ?

Ce texte reprend et synthétise de façon claire et vive les thèses de Mouffe. On pourra regretter que, pour cela, elle doive passer sous silence certaines subtilités conceptuelles qui structurent sa théorie. Cela tend à rendre parfois l’argumentation plus fragile. Mais c’est le principe d’un tel exercice. L’ouvrage permet néanmoins à ceux qui voudraient avoir une introduction accessible à sa pensée de le faire.

Le projet de Mouffe est de revitaliser et de radicaliser une démocratie exsangue du fait d’un consensus néolibéral non questionné et non questionnable. De ce point de vue, son appel à l’agonisme rend à la fois compte du fait qu’il ne peut exister de politique que s’il existe des points de vue irréductiblement hétérogènes qui cristallisent des oppositions politiques favorables au débat (combat ?) démocratique. Ces oppositions mettent face à face deux hégémonies ne pouvant cohabiter. Mais une telle approche où l’affirmation politique d’un camp ne peut exister que par la destruction de l’affirmation politique du camp adverse semble décrire une situation révolutionnaire pas si éloignée, paradoxalement, de l’antagonisme qu’elle récuse.

Pourtant le projet de Mouffe est moins de décrire un mouvement révolutionnaire que de donner une stratégie à la gauche au sein des démocraties libérales modernes. Or, on peut se demander si elle parvient à atteindre cet objectif. On peut, par exemple, légitimement s’interroger sur ce qu’il reste des partis dès lors que le mouvement qu’elle appelle de ses vœux prend la forme de la révolte du peuple contre les élites derrière un leader. Les partis ne sont-ils pas, au contraire, le lieu de l’élaboration d’une conscience politique qui dépasse l’unification agonistique (contre l’oligarchie) pour se convertir en un projet de société ? Or, en se focalisant sur la dimension conflictuelle et essentiellement oppositionnelle de la constitution du champ politique, Mouffe semble minorer le rôle des idéaux universels et de l’argumentation raisonnée dans la structuration de l’engagement politique. De ce fait, son populisme semble difficilement pouvoir se glisser, comme elle semble le défendre, dans l’espace des démocraties libérales modernes.

Il est vrai que Mouffe récuse l’approche démocratique délibérative et c’est d’ailleurs ce qui fait la grande originalité de son projet. Loin de l’individualisme et du rationalisme, elle estime que l’espace politique est traversé de conflits et de passions rivales non réductibles dans l’élément de la neutralité délibérative, ni dans l’explication classiste des antagonismes socio-économiques. Cette thèse quelque originale et stimulante qu’elle soit pose une série de problèmes sur lesquels il n’y a pas lieu ici de débattre mais dont nous pouvons, au moins relever certains.

La notion de peuple, en philosophie politique, désigne le corps des citoyens : existe-t-il ou non ? S’il n’existe pas, peut-il y avoir une démocratie sans démos ? C’est certainement en ce sens que Mouffe prend ce terme. Mais elle en use non sans une ambiguïté constante, car elle semble également désigner par le terme « peuple » la partie de la société qui se juge opprimée par l’hégémonie néolibérale et qui se soulève contre l’oligarchie. De ce fait, le peuple cesse d’être un ensemble civique universel pour devenir une classe de la société luttant contre une autre. Cette tension me semble illustrer la difficulté même du projet de Mouffe écartelée entre le l’universalisme des démocraties libérales modernes et la continuation de la politique pensée dans sa forme révolutionnaire. D’autre part, le recours au leader pour unifier les demandes et revendications hétérogènes du peuple dans un même mouvement, conduit à appuyer l’existence de l’affrontement démocratique contre l’hégémonie néolibérale sur la négation de la démocratie interne au parti ou au mouvement politique : il suffit de penser aux menaces sur les libertés politiques qu’a fait encourir la figure du guide du peuple dans l’histoire. Que faire du guide une fois que la nouvelle hégémonie a enfin triomphé : le conserver au risque de l’autoritarisme, ou bien l’abandonner au risque de voir réapparaître l’hétérogénéité des demandes qu’il était parvenu à surmonter ? Ne vaut-il pas mieux, dans ce cas, réunir des citoyens sous des idées communes plutôt que sous un chef (par défaut d’idées communes) ?

Cette tension qui travaille le projet de Mouffe s’exprime enfin dans la conception d’un espace démocratique pensé à partir d’une opposition entre un « eux » et un « nous » sans horizon de dépassement. Une telle approche fait primer l’opposition entre positions opposées sur l’élaboration d’une raison collective. Dans ce cadre, il est difficile de penser les conditions d’existence d’une place publique pensée comme un lieu de discussion et d’argumentation rationnelles. Si ces réserves sont fondées, elles ne sont pas la moindre des tensions entre la position de Mouffe et le principe même des démocraties libérales modernes.

Dans le même temps, nous avons bien conscience qu’une partie de ces limites tiennent au projet de Chantal Mouffe (projet qu’elle souligne à maintes reprises) : elle propose une stratégie de conjoncture pour la gauche, elle n’a aucunement l’ambition d’établir des éléments de programme. Mais nous pouvons légitimement nous demander, même si Mouffe s’en défend, si une telle stratégie n’est pas, par elle-même, incompatible avec l’organisation partidaire dans les cadres des démocraties libérales modernes.

Chantal Mouffe, Pour un populisme de gauche, trad. P. Colonna d’Istria, Paris, Albin Michel, 2018, 145 p., 14 €.
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2 réflexions sur “Comprendre les gilets jaunes. Un peu de recul sur le Mouvement.

  1. Le mouvement des gilets jaunes n’obtiendra rien car c’est l’edifice Politique français qui est à réformer.

    La constitution de la Ve Republique (bien bricolée par des simili-presidents) était faite pour un véritable homme d’etat, tel de Gaulle, qui avait à cœur l’interet de la France et des français. Après lui les français ont eu à subir des personnages de plus en plus mediocres et traîtres à la France: le sommet étant atteint avec Macron chargé de détruire la France en tant que pays souverain. Il est coupable de haute trahison.

    S’il reste dans ce pays des militaires et des policiers patriotes, qu’ils retrouvent l’honneur de leurs aînés qui ont donné leur vie pour ce pays, le parlement français ayant vendu son âme pour un plat de lentilles.

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    1. Vous savez que je partage votre avis : le mouvement n’obtiendra rien car il n’est pas en position d’obtenir quoi que ce soit : il n’est pas disposé à lutter à mort. les gens ont encore beaucoup à perdre et seuls ceux qui n’ont rien à perdre peuvent aller jusqu’au bout.

      Ceux qui n’ont rien à perdre sont les jeunes, les vieux et les agriculteurs et ceux la sont fourvoyés, mystifiés en ce moment. Seuls quelques vieux sont venus, mais nous n’avons pas fait la jonction avec les jeuens.
      Mais ce n’est pas parce que les n’obtiendront rien qu’ils auront perdu, au contraire:
      -des leaders se sont formés et révélés
      -des liens et solidarités se sont noués
      -ils ont semé, on aura peur d’eux c’est deja fait croyez moi
      -ils ont fait peur aux Allemands qui ont moins envie de Kollaborer avec Macron
      -ils cassé la societé française comme au temps de la « kollaboration » puis le guerre d ‘Algerie puis Mai 68
      -ils ont compris que les médias étaient pourris et ils s’expriment et se parlent entre eux c’est fondamental : convivialité et réseaux
      -ils ont favorisé une repolitisation
      -ils ont pris conscience de la nocivité de la Constitution
      -ils ont forcé Melenchon à choisir entre le peuple et l’idéologie, Melenchon est devenu populiste.
      -ils se sont mis debout, et pur moi c’est le plus important, ils vivaient couchés ou à genoux et ils se sont aperçus qu’ils pouvaient se relever. Quel sentiment de fierté de dignité!

      Vous savez que pour moi la crise , la vraie n’a pas commené, on tape dans la boite pour gagner du temps et bien ici on a eu les préparatifs, la repetition pour faire face à la grande crise et ne pas se faire baiser commene 2008.

      La grande crise va créer les conditions favorables à la cristalisation de ce qui est encore épars ou égaré.

      Et ce n’est pas rien !

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