Bernard ARNAULT à propos du traité de Maastricht.

L’historien Quinn Slobodian a écrit un livre passionnant qui risque de contrarier les partisans de «l’ordre mondial libéral».
- Globalists: The End of Empire and the Birth of Neoliberalism, Cambridge, MA: Harvard University Press, April 2018.
Les néolibéraux détestent l’État. Vrai ou faux?
Dans la première histoire intellectuelle du mondialisme néolibéral, Quinn Slobodian suit un groupe de penseurs depuis les cendres de l’empire des Habsbourg jusqu’à la création de l’Organisation mondiale du commerce pour montrer que le néolibéralisme est apparu moins pour réduire les pouvoirs publics et abolir les réglementations que pour les redéployer à l’échelle mondiale.
Slobodian commence ses recherches en Autriche dans les années 20. Les empires étaient alors en train de se dissoudre et le nationalisme, le socialisme et l’autodétermination démocratique menaçaient la stabilité du système capitaliste mondial.
En réponse, les intellectuels autrichiens ont appelé à une nouvelle manière d’organiser le monde.
Eux et leurs successeurs dans les milieux universitaire puis des économistes célèbres tels que Hayek et Ludwig von Mises à des personnalités influentes mais moins connues telles que Wilhelm Röpke et Michael Heilperin, n’ont pas proposé le régime de laisser-faire comme on le croit.
Ils ont plutôt utilisé les États et les institutions mondiales – la Société des Nations, la Cour de justice européenne, l’Organisation mondiale du commerce et le droit international des investissements – pour protéger les marchés , contre les changements politiques et les revendications démocratiques turbulentes en faveur d’une plus grande égalité et de plus de justice sociale. .
Loin de rejeter l’État régulateur, les néolibéraux voulaient l’utiliser dans leur grand projet de protection du capitalisme mais à l’échelle mondiale. Selon Slobodian, c’était un projet qui devait changer le monde, ce monde qui était menacé par les revendications nées des inégalités, par les changements incessants et par l’injustice sociale .
Dans Globalists, il raconte comment un petit groupe d’intellectuels d’Europe centrale a jeté les bases d’institutions telles que l’Union européenne et l’Organisation mondiale du commerce (OMC), qui sont généralement considérées aujourd’hui comme des rempart contre la démocratie libérale.
Slobodian révèle que ces penseurs, qui s’appelaient eux-mêmes «néolibéraux», cherchaient à faire plus que lutter contre le fascisme et le communisme, comme le veut la sagesse conventionnelle. Ils voulaient également supprimer le pouvoir des publics démocratiques.
Les gens ordinaires, organisés en citoyens et en travailleurs, constituaient une grave menace pour l’objectif suprême des néolibéraux qui était d’organiser une économie mondiale intégrée par le jeu des flux de capitaux.
Les personnages principaux de cette histoire sont les intellectuels qui gravitaient autour des célèbres économistes Friedrich Hayek et Ludwig von Mises
Slobodian désigne ce groupe comme «l’école de Genève» car, entre les deux guerres, ils se réunirent dans la ville suisse pour formuler leur projet.
Hayek et Mises, tous deux originaires d’Autriche-Hongrie, sont plus connus comme les principaux représentants de «l’économie autrichienne», une école de pensée qui valorise la liberté des marchés et souhaite les protéger de toute intervention de l’État.
Slobodian montre comment ces deux penseurs ont influencé les économistes politiquement influents à Vienne, mais il les situe également dans le contexte d’un mouvement continental et transatlantique, qui a pris naissance dans la Ligue des Nations de Genève.
Lorsque la dépression a frappé, la Ligue est devenue le lieu de réflexion désigné, les experts y ont décidé que le problème était mondial, et qu’il devait être étudié sur une base mondiale.
Hayek, Mises, et leurs confrères ont construit des modèles et des statistiques pour représenter la nouvelle entité appelée » l’économie mondiale « .
En 1938, certains membres du groupe ont commencé à se décrire comme des néolibéraux, considérant que leur mission consistait à adapter le libéralisme pour qu’il puisse survivre dans les conditions hostiles du XXe siècle.
Les néolibéraux de Genève, ainsi que le montrent Slobodian, ont été confrontés à un problème persistant: comment protéger les droits de propriété de la démocratie de masse.
Ce problème était évident dès le moment où l’Europe est entré en guerre, en 1914, et il s’est intensifié avec l’effondrement des empires et la prolifération des États-nations.
Chaque nouvel État-nation impliquait une nouvelle revendication de la souveraineté populaire, habilitant ainsi le plus grand nombre à exproprier la propriété de quelques-uns. L’état-nation en tant que démocratique est une menace sur le droit de propriété des minorités possédantes .
Et chaque nouvel État-nation a érigé un nouvel ensemble de frontières, entravant la circulation des capitaux, des biens et du travail. Là où le nationalisme politique a commencé, semblait-il, le nationalisme économique n’était jamais loin derrière. « Les mines pour les mineurs » et « La Papouasie pour les Papous » sont des slogans analytiquement similaires « .
Face aux forces hostiles de l’histoire, les néolibéraux de Genève trouvèrent une parade. Il ne suffisait pas de laisser les marchés opérer de « manière magique », car les publics démocratiques avaient commencé à en finir avec le capitalisme de laisser-faire. En plus de libérer les marchés, il faut concevoir des institutions qui protégeraient la propriété des mains avides des masses mobilisées et des États nouvellement formés.
L’économiste néolibéral allemand Wilhelm Röpke a écrit en 1942: «Laissez-faire, oui, mais dans un cadre défini par une police de marché permanente et perspicace.»
Comment créer une force de police qui protégerait et servirait le capital international plutôt que les économies nationales?
Slobodian apporte ici une contribution révolutionnaire.
Slobodian affirme que les néolibéraux ont adpoté l’idée d’une gouvernance, au niveau mondial. Contrairement aux classiques, qui défendaient les marchés contre les gouvernements et les États, ils ont « neutralisé » la politique à l’intérieur des frontières nationales , de sorte que les gouvernements démocratiques ne puissent nuire à la sécurité et à la mobilité des biens et des propriétés. Peu à peu, malgré des résistances de tous les instants, ils ont contribué à l’édification d’un ordre mondial fondé sur le principe du «capital d’abord».
En clair ce que l’on appelle l’Ordre Mondial a été conçu comme une protection délocalisée de la propriété contre les atteintes des Etats Nations et contre celles des démocraties souveraines .
Pour Slobodian, le succès des néos libéraux jette une lumière inquiétante sur de nombreuses règles et institutions internationales qui constituent l’ordre mondial actuel .
Vladimir Lenin et Woodrow Wilson constituaient les menances suprèmes. Le révolutionnaire bolchevique et le président américain représentaient, aux yeux des néolibéraux de l’Ecole de Genève, les deux principales menaces au capital avec : le militantisme ouvrier (Lénine) et le principe de l’autodétermination nationale, du moins pour les Blancs (Wilson).
La Première Guerre mondiale, a abattu l’empire des jeunes Hayek et Mises, une catastrophe qui a détruit leur monde.
La domination des Habsbourg avait créé une unité économique composée de plusieurs nationalités et de souverainetés imbriquées.
Pour Mises, né de parents juifs dans l’actuelle Lviv, en Ukraine, l’harmonie cosmopolite de l’empire était liée à la manière dont il intégrait les économies des diverses communautés qui la constituaient.
La guerre a déclenché des égoïsmes de toutes sortes. Comme se plaignait Mises en 1927, « Même les pays de quelques millions d’habitants, comme la Hongrie et la Tchécoslovaquie, tentent, par le biais d’une politique tarifaire élevée et de prohibitions à l’importation, de se rendre indépendants du reste du monde ».
Au cours des années 1920, les néolibéraux ont fait leurs premiers pas en effectuant des recherches de pointe sur les cycles économiques.
Travaillant pour des associations telles que la Chambre de commerce de Vienne, ils se sont concentrés sur le fonctionnement des économies, cherchant à rendre l’activité économique « visible » au moyen d’indices et de graphiques.
Gottfried Haberler, un protégé de Mises, a réuni des groupes d’étude à la Société des Nations pour tenter d’identifier les cycles et montrer que ceux d’un pays dépendaient de ceux de tous les autres. Il voulait montrer l’interdépendance .
Mais alors que la Grande Dépression poussait plus d’économistes à suivre l’exemple de John Maynard Keynes et à élaborer des modèles d’économie nationale planifiée, les économistes de la Geneva School opérèrent un changement de cap . Ils ont commencé à dire que l’activité économique n’était pas quantifiable après tout, mais qu’elle était en réalité « sublime et ineffable », écrit Slobodian.
Abandonnnat les statistiques et les graphiques, les néolibéraux entreprient une tâche différente: établir des cadres dans lesquels le capital, les biens et les services et les gens pourraient parcourir et se déplacer le monde, les propriétaires étant assurés du respect de leurs droits.
Les commmentateurs classiques font des néolibéraux des champions des marchés contre les gouvernements et les États, mais Slobodian affirme que les néolibéraux adoptaient la notion de gouvernance.
Pour lutter contre la planification économique nationale , ils se sont tournés vers la conception d’un cadre institutionnel global.
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, les néolibéraux avaient entrepris de recréer un modèle similaire à celui de Habsbourg et de le projeter sur une zone aussi vaste que possible. C’est cette impulsion réactionnaire – à réparer la désintégration des ordres impériaux – qui distinguait les néolibéraux des libéraux classiques, tels que John Stuart Mill.
Les libéraux classiques misent sur le progrès historique; les néolibéraux espèrent retrouver l’harmonie passée. Mais ils étaient tout de même novateurs. Peut-être pourraient-ils même améliorer l’héritage des Habsbourg. Alors que l’empire avait exigé l’allégeance de ses sujets, brandissant des drapeaux Hayek avait théorisé un système qui fonctionnait selon des règles cachées, sans apparence politique. Ce qui reste invisible n’inspire ni fidélité, ni résistance.
Les événements historiques , cependant, n’ont pas évolué dans cette direction. La Seconde Guerre mondiale a vu la victoire du communisme en Europe orientale et celle de la social-démocratie en Occident, avec une vague de décolonisation .
En désespoir de cause, les néolibéraux ont pensé encore plus grand.
Ils ont imaginé des systèmes de fédérations supranationales fortes, dotées de ce que Hayek appelait «le pouvoir de dire non» aux États qui auraient été tentés d’empêcher la circulation de l’argent, de réduire l’influence des investisseurs étrangers et des détenteurs d’obligations.
Bien sûr, les néolibéraux n’entendaient pas favoriser la naissance d’ un gouvernement mondial; cela n’aurait fait qu’aggraver les problèmes rencontrés au niveau de l’État.
Au lieu de cela, ils recherchaient la mise en place d’un patchwork d’institutions fondées sur des règles qui enserreraient les États-nations dans un carcan sans avoir à rendre de comptes à aucun public.
Dans la vision néolibérale, écrit Slobodian, les citoyens ordinaires connaîtront, vivront, subiront l’économie comme le temps qu’il fait, comme une sphère «échappant au contrôle humain direct».
Cette approche est féconde . Les néolibéraux applaudissaient l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, 23 pays ont signé à Genève en 1947. Le GATT imposait aux États de réduire les droits de douane et autres obstacles au commerce et de s’y conformer grâce au principe de la «nation la plus favorisée», qui limite la possibilité pour les pays de traiter leurs partenaires commerciaux différemment.
Dans les années 1950, les néolibéraux commencent à engranger des succès , en commençant par leur continent d’origine.
L’Union européenne, qui a commencé à prendre forme à la fin des années 1940 et dans les années 1950, cherchait à garantir quatre libertés différentes: la liberté du capital, des biens, des services et du travail. Ces libertés seraient garanties en plaçant les règles économiques au-dessus de l’autorité d’États membres officiellement souverains.
Au début, les néolibéraux de Genève étaient divisés sur le traité de Rome, qui établissait le marché commun de l’Europe en 1957.
Slobodian montre à quel point les néolibéraux plus anciens résistaient initialement à «l’Europe vue comme un bloc», car elle érigeait des barrières de protection contre le monde extérieur. Ils ont publié un rapport sous les auspices du GATT critiquant l’intégration européenne pour sa discrimination à l’égard d’autrui. Il a obtenu le soutien de 15 États du Sud. Les néolibéraux cherchaient en fait à mettre en place une série, une mosaïque d’institutions régies par des règles qui contraindraient les États-Nations sans avoir à rendre des comptes au public.
Mais les néolibéraux plus jeunes, plus pragmatiques, pensaient différemment.
Ernst-Joachim Mestmäcker, du ministère de l’économie de l’Allemagne de l’Ouest, a œuvré pour que le marché commun européen élimine tout pouvoir des États-nations d’empêcher ou de géner le commerce. Dans l’Union européenne naissante, il a envisagé un modèle de gouvernance à plusieurs niveaux et un pas concret vers le règne du capital dans le monde entier.
Des néolibéraux comme Mestmäcker ont salué l’UE précisément pour ce que ses détracteurs qualifieraient plus tard de « déficit démocratique ». Des technocrates anonymes mettraient en œuvre des règles d’en haut; au dessous les États maintiendraient l’ordre et suivraient des ordres du jour qui ne réduiraient pas les prérogatives de l’UE.
Dans les années 1960, Mestmäcker, citant Hayek, appuyait la Cour de justice des Communautés européennes dans la mesure où elle établissait la suprématie du droit européen sur le droit national.
Les néolibéraux avaient fait une découverte « ironique »: le meilleur moyen d’intégrer le capital mondial était de maintenir l’intégration politique perpétuellement en gestation . De cette manière, les États-nations n’auraient pas le pouvoir de déroger aux règles préétablies et les organisations politiques internationales n’auraient plus la volonté de le faire.
Un des points forts des mondialistes est l’attention portée sur la question du monde en développement. Slobodien donne à l’axe Nord-Sud a priorité sur les divisions Est-Ouest de la guerre froide – comme certains néolibéraux l’ont fait eux-mêmes.
Haberler, entre autres, a préféré soumettre l’ensemble du Sud à ce qu’il considérait comme son rôle dans la division mondiale du travail: produire des produits de base. En 1979, Haberler, alors premier chercheur à l’American Enterprise Institute, se disait moins alarmé par le communisme et le protectionnisme occidental que par les exigences de développement autonome des dirigeants du tiers monde.
Un groupe de 77 États, rassemblés à l’ONU, appelait à la création d’un «nouvel ordre économique international». Devenus indépendants de leurs anciens maîtres coloniaux, ils embrassaient maintenant tout ce à quoi les néolibéraux s’opposaient: industrialisation rapide, souveraineté nationale. sur les ressources naturelles, la réglementation des sociétés multinationales et la justice redistributive à l’échelle mondiale. Le Groupe des 77 n’a pas concrétisé sa vision en raison des conflits entre ses membres et de la diplomatie créative des pays riches. Mais son spectre a incité les néolibéraux à se regrouper et à réclamer un nouvel ordre économique international, dans le sens qu’ils préféraient.
Dans les années 1980, les néolibéraux ont mis au point de nouvelles méthodes pour contenir le nationalisme économique. Des disciples de Hayek, tels que Ernst-Ulrich Petersmann, Frieder Roessler et Jan Tumlir, ont cherché à élargir et à institutionnaliser le GATT en une sorte d’Union européenne pour le monde.
Dans l’UE légaliste, couronnée par la Cour de justice des Communautés européennes, ils ont trouvé un modèle pour forcer les pays à respecter et à appliquer les décisions prises par une entité supranationale dépourvue d’armée.
Ils ont remporté une victoire en 1995 avec la création de l’OMC, dont l’Organe de règlement des différends et l’Organe d’appel statuent non seulement sur les questions «à la frontière» autrefois couvertes par le GATT, mais également sur les services, la propriété intellectuelle et une série de normes qui s’immiscent » au-delà de la frontière. »Bien que Slobodian ne dise pas grand-chose sur les négociations qui ont abouti à la création de l’OMC, il montre la profonde dette que des théoriciens influents ont payée à Hayek, comme Petersmann, un pionnier du droit économique international.
Selon Slobodian, le néolibéralisme a finalement triomphé dans les années 1980 et 1990 avec la création de l’OMC, avec la prolifération d’accords protégeant les droits des investisseurs étrangers et le durcissement des critères d ‘ »ajustement structurel » du Fonds monétaire international et des prêts de la Banque mondiale aux pays en développement.
Des groupes et des personnalités anglo-américains auxquels le terme «néolibéral» s’applique de manière plus conventionnelle se développent : l’école de Chicago de l’économiste Milton Friedman, l’école de Virginie de l’économiste de James Buchanan;elles influencent les penseurs et les décideurs politiques derrière les révolutions de Margaret Thatcher et Ronald Reagan.
Au tournant du siècle, comme l’écrit Slobodian, les règles et les institutions préconisées par les néolibéraux étaient telles que les pays du Sud , bien que formellement indépendants, étaient presque incapables de surmonter leur «assujettissement aux forces du marché mondial».
Le constat s’applique également aux pays riches.
Slobodian souligne que les victoires du néolibéralisme ont toujours généré des revers.
L’OMC a favorisé la volonté des néolibéraux de protéger le capitalisme mondial contre les pressions d’en bas. Pourtant, en 1999, à peine quatre ans après la création de l’organisation, sa réunion annuelle a été clôturée par des manifestations massives à Seattle! C’est le type même de résistance démocratique que le projet néolibéral était censé décourager.
La création d’un organe formel tel que l’OMC n’avait que trop mis en évidence le peu de pouvoir que les pouvoirs publics exerçaient dans la prise de décisions économiques cruciales.
L’OMC a ignoré l’avertissement de Hayek selon lequel l’e carcan de l’économie mondiale devait toujours rester invisible et anonyme, afin de ne pas attirer le regard des masses.
Les mondialistes de Slobodan sont l’histoire à son meilleur niveau . En reconstruisant historiquement comment les néolibéraux eux-mêmes ont conçu leur projet au fil du temps Slobodian réfute de manière convaincante l’opinion qui prévaut, telle qu’exprimée par les exposants et les critiques, selon laquelle le néolibéralisme cherche simplement à libérer les marchés des entraves de l’État.
En réalité, les néolibéraux souhaitent clairement exploiter le pouvoir de l’État de manière mais de manière circonscrite à la protection de la propriété et des marchés.
Slobodian révèle, par exemple, que Mises s’est félicité de la répression meurtrière exercée par l’État autrichien sur une grève générale en 1927. «Le putsch de vendredi a nettoyé l’atmosphère comme un orage», a écrit Mises à un ami.
Cinq décennies plus tard, Hayek rend visite au dictateur chilien Augusto Pinochet et exprime sa préférence pour «un dictateur libéral à un gouvernement démocratique dépourvu de libéralisme».
Les économistes néolibéraux chiliens formés à l’Université de Chicago ont également aidé le régime de Pinochet à utiliser les outils du pouvoir autoritaire pour mettre en œuvre les réformes du marché.
Slobodian met ces épisodes dans leur contexte. Il établit que, depuis toujours, les néolibéraux ont ciblé le pouvoir collectif des citoyens plus profondément que l’appareil coercitif des États. Slobodian conclut que leur objectif était «de ne pas libérer les marchés, mais de les envelopper»: mettre le capitalisme mondial à l’abri d’un monde hostile.
Le livre de Slobodian présente une faiblesse qui découle de sa force.
En suivant de près les idées de ses protagonistes, Slobodian lutte pour montrer comment ils ont influencé des règles et des institutions internationales particulières. Les lecteurs peuvent se demander à quel point il existe un lien étroit entre les intellectuels qu’il présente et les développements qu’il leur attribue.
De plus, parce qu’il se concentre sur une source d’inspiration pour les organismes internationaux, certains peuvent interpréter dans les mondialistes une attaque contre la gouvernance mondiale dans son ensemble.
Dans The American Historical Review, par exemple, l’historienne Jennifer Burns déplore que Slobodian considère l’ensemble de l’ordre international comme un complot néolibéral. «Slobodian donne une image trompeuse de la raison pour laquelle tant de décideurs et d’élites ont adopté les institutions mondiales au XXe siècle». Une critique qui a son poids à un moment où les institutions mondialistes sont attaquées par les nationalistes de gauche et de droite.
Slobodian soutient-il leur cause en contestant le projet même de gouvernance mondiale en tant que servante du capital?
En fait, l’histoire de Slobodian révèle les limites du pouvoir des néolibéraux autant que leur force.
Comme il le montre, les néolibéraux ont été sur la défensive pendant la majeure partie du XXe siècle. Ce sont leurs adversaires qui ont contrôlé les pays les plus puissants et mis en place l’ONU, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale pour assurer le bien-être social dans le monde entier.
Les néolibéraux se sont constamment battus contre cela , autour et au sein de ces institutions.
Ce n’est qu’après les années 1970 que les néolibéraux ont pris le dessus et reconstruit l’ordre mondial seulement partiellement, jamais complètement.
Pour les opposants au néolibéralisme aujourd’hui, la leçon à tirer n’est pas d’exalter la nation au-dessus du monde. C’est tout le contraire: il faut porter la lutte au niveau international et gagner le pouvoir dans les institutions existantes ou en créer de nouvelles. Il faut lutter là ou les choses se passent. Comme le dit Trotski; si tu veux tuer les enfants du tigre, il faut aller dans la tanière du tigre.
Slobodian montre clairement la difficulté pour le pouvoir populaire de peser au niveau international. Les néolibéraux ont triomphé pour une raison évidente : dans les années 1970, la gouvernance mondiale est devenue un domaine réservé aux élites, des intellectuels bien placés en ont pris le contrôle.
Les dirigeants qui ont conçu les institutions internationales ont fait en sorte que ce soient les cadres de gouvernements nationaux qui soient nommés aux Institutions internationales plutôt des représentants choisis par les parlements ou élus directement par les parlements.
D’autres possibilités ont été envisagées pendant et peu après la Première Guerre mondiale, quand un certain nombre de groupes de citoyens ont plaidé en faveur d’organes européens ou mondiaux soumis à un contrôle démocratique. Mais les architectes de la Société des Nations et de l’ONU ont choisi de responsabiliser les chefs de gouvernement, tels qu’eux-mêmes. Ils ont obligé les dirigeants nationaux à « représenter » l’ensemble de leurs citoyens auprès du monde.
Il n’y a aucune chance pour que des publics mobilisés aient une audience dans les couloirs des Nations Unies, et encore moins de l’OMC. En ce sens, les mondialistes néolibéraux ont une dette envers leurs rivaux nationalistes pour avoir contenu la démocratie de masse.
Aujourd’hui, de nombreux partisans de la coopération internationale commettent une grave erreur en regroupant toutes les normes, lois et institutions dans un seul « ordre mondial libéral » qui doit être défendu tout ou rien.
Leurs opposants populistes et nationalistes commettent la même erreur en cherchant à détruire le «mondialisme». Ce que l’histoire de Slobodian montre, c’est que l’ordre contemporain a émergé de la contestation et de la lutte, qu’il a profondément changé avec le temps et qu’il a des origines plus complexes que celles habituellement présentés par ses défenseurs et ses détracteurs.
La question qui a du sens n’a jamais été de savoir s’il fallait ou non avoir un ordre mondial; c’est de savoir ce que sont les termes de cet ordre, son contenu et surtout qui les définira.
En 2019, cette question reste en suspens, tout comme en 1919.
Le texte ci dessus représente la synthèse de différents articles.
- At New Statesman, read Quinn Slobodian’s analysis of the far-right’s obsession with gold
- Also at New Statesman, read Slobodian’s warning that the 2019 World Economic Forum in Davos illustrates how the right is seizing the levers of the international order
- In the New York Times, read Slobodian on “alter-globalization,” a concept typically associated with leftist politics but now being embraced in a mutated form—“Yes to free finance and free trade. No to free migration, democracy, multilateralism and human equality”—by the Right
- On The Majority Report with Sam Seder, listen to Slobodian explain neoliberalism as a discrete political movement for the technocratic protection of capitalism
- Listen to Slobodian discuss Globalists on KPFA (Berkeley, CA)’s Behind the News with Doug Henwood
- At Foreign Policy, read Slobodian on the plans of Donald Trump’s trade representative Robert Lighthizer, who paradoxically sees trade wars as the road to freer trade
- On KCSU (Stanford, CA)’s Entitled Opinions, listen to Slobodian define neoliberalism and trace its history “from the ashes of the Habsburg Empire to the WTO”
- Listen to Slobodian discuss Globalists on the podcast New Books in Intellectual History
- Read a Toynbee Prize Foundation interview with Slobodian about Globalists and the history of neoliberal thought
- At The Stranger, read an essay that uses Globalists to analyze the French racial dynamics highlighted by the national team’s 2018 World Cup victory
- At The Baffler, read Slobodian and Stuart Schrader on the connection between twentieth-century “nation-building” efforts and the development of Bell Curve author Charles Murray’s racial thinking
- At the Verso blog, watch The Walls of the WTO, a short film by Slobodian and filmmaker Ryan S. Jeffery that revisits the history of twentieth-century ideas of the world economy through a single building: the Centre William Rappard on the shores of Lake Geneva
- At FocaalBlog, read Slobodian on why—in the face of frequent obituaries for the notion of “neoliberalism”—he’d rather see the category more accurately understood than summarily dismissed
- At Public Seminar, read Slobodian on how contemporary right-wing populism in Germany and Austria emerged from within neoliberalism, not in opposition to it
- Read an introduction to Globalists from Quinn Slobodian at the HUP Blog