La soumission française, le discours de la servitude volontaire

Comme vous vous en doutez, je bois du petit lait en lisant ce texte. le constat me convient mais il y manque une analyse des causes organiques de cette situation et une critique historique  serrée. Mais ne boudons pas notre plaisir, il y a d’autres lectures qui complètent fort bien ce texte qu’Atlantico a le courage de proposer.

Vous remarquerez le parallèle entre « l’étrange soumission » et « l’étrange défaite « magnifiquement analysée et commentée par Marc Bloch et étayée par les travaux de l’historienne Lacroix Riz.

Edouard Husson : La réalité européenne des vingt dernières années est celle d’un affaiblissement continu et alarmant de la puissance de la France face à l’Allemagne, caché derrière le paravent d’un « couple » franco-allemand dont on ne parle en fait que de ce côté-ci du Rhin. Comme disait Oscar Wilde, « être en couple, c’est ne plus faire qu’un. La question c’est lequel ? ». Dans le cas des relations Paris-Berlin, la réponse est facile : le couple franco-allemand aboutit à la domination de Berlin sur Paris. Pays fondateur de la communauté européenne, inspirateur de la construction européenne depuis les années 1950, la France a été la première puissance européenne, avec la Grande-Bretagne, jusqu’en 1989.

L’inculture de Mitterrand et des élites françaises en général en matière monétaire nous a précipités dans une monnaie unique étouffoir qui tue lentement mais sûrement notre tissu industriel et dont on ne peut pas sortir. Le machiavélisme supposé du monarque mitterrandien s’est retourné contre nous.

L’euro a cimenté le triomphe économique de l’Allemagne en Europe, au point d’inquiéter même les intérêts commerciaux de l’Amérique (ce à quoi Trump veut, légitimement, répondre en s’en donnant les moyens). L’Union européenne, par l’impérialisme de son droit et les transferts progressifs de compétences, a anéanti toute capacité d’action réelle des gouvernements successifs et rendu la politique nationale insignifiante. Privée de dynamique industrielle capable d’irriguer son territoire, minée de l’intérieur par l’immigration de masse et la diffraction de sa population entre strates innombrables, conduite par des politiciens médiocres obnubilés par le théâtre médiatique et des élites cyniques et accapareuses, la France s’affaiblit de jour en jour au point d’inquiéter même une Allemagne peu désireuse de payer un jour la facture d’une faillite française.

Thibault Launay : L’Europe et l’Allemagne sont une cause majeure de cette triste réalité française porteuse de tous les dangers. Elles ne sont pas à l’origine de l’immigration de masse (générée et voulue par les gouvernements successifs). Elles n’ont pas inventé la mondialisation et l’explosion des inégalités. Mais en insérant la France et les nations européennes dans un étroit écheveau de contraintes, elles nous ont surexposé aux effets dévastateurs des deux phénomènes. Il était donc pathétique d’entendre le concert des candidats aux européennes vanter une « Europe qui protège » qu’il faudrait enfin promouvoir. Qui peut ignorer qu’il est bien tard pour le faire, maintenant que tous les pouvoirs nous échappent ?

Devant cette tragédie française, le seul devoir des dirigeants supposés porter l’intérêt national est de rechercher par tous les moyens de sortir de ce piègeet de retrouver des marges d’action de grande ampleur pour sauver ce qui peut l’êtreet susciter un rebond. La France, n’est pas une nation comme les autres. Elle est porteuse d’un héritage historique, intellectuel, industriel, culturel et politique tout à fait majeur en Europe. Une telle puissance ne peut disparaître, même après trente années de soumission.

Pourtant, bien peu nombreux sont les responsables politiques capables de hausser le débat européen à ce niveau de raisonnement. Rêver d’une Europe puissance n’a pas de sens pour la France si les commandes d’un tel ensemble sont toutes à Berlin. Car l’Allemagne, à juste raison, conduira l’ensemble dans son propre intérêt qui n’est pas le nôtre (le libre échange avec les Etats-Unis et, de plus en plus, avec la Chine, au détriment de notre base économique plus fragile, le refus du leadership militaire, la sortie du nucléaire, l’acceptation d’une immigration de masse pour compenser le déclin démographique, le refus de l’usage de la monnaie comme instrument de puissance, … les désaccords avec l’Allemagne sont infinis …).

Selon vous, la responsabilité des élites françaises est donc écrasante dans ce refus français de contester la domination absolue de l’Allemagne sur l’Europe d’aujourd’hui. Comment l’expliquer ?

Thibault Launay : Les élites françaisesont fait le choix d’une soumission complète à l’ordre européen allemand. Une soumission si absolue qu’elle en devient difficile à expliquer. Devant l’évidence de la perte définitive du combat français pour peser en Europe, aucune critique de l’Allemagne n’est permise dans le « cercle de la raison ». Tout l’establishment français continue de faire croire à l’opinion que notre pays « co-dirige » une Europe qui nous protège et sans laquelle nous ne serions plus rien à l’échelle du grand monde. L’euro, arme de destruction économique (et donc politique) massive de l’Allemagne contre la France n’a été à aucun moment l’objet de débat durant la campagne européenne. Il faut admettre que dépolitiser l’instrument même de la domination allemande sur l’Europe a été le coup de génie ultime des concepteurs de l’euro.

L’humiliation totale subie par E. Macron de la part des Allemands en réponse à ses propositions naïves sur la transformation de la zone euro n’est en rien au cœur du débat. Pourtant, au « non » sec exprimé à la proposition de créer un budget de la zone euro significatifpermettant de redistribuer à minima les gains gigantesques générés par l’euro au bénéfice exclusif de l’Allemagne, s’est ajouté des demandes de la CDU gravement humiliantes (transférer le siège de membre permanent de la France à l’ONU, supprimer le siège du parlement à Strasbourg …)

A cette posture allemande de plus en plus arrogante et agressive répond un silence des élites françaises qui laisse songeur. Il faut sans doute y voir en partie l’expression de l’esprit d’abandon qui a si souvent caractérisé les « grands esprits » dans notre histoire (Voltaire et le roi de Prusse, …). Pour Marcel Gauchet (cf. son débat récent à Sciences Po avec E. Todd), on doit y voir surtout la réaction compréhensible d’une élite bien consciente de la perte irrémédiable de notre influence mondiale, le réflexe le plus naturel étant de faire bloc avec notre voisin le plus puissant. Il faut peut-être aussi y voir, et c’est plus inquiétant, une peur réelle de la part de nos dirigeants face à une Allemagne redevenue inquiétante. C’est le point souligné par R. Kagan. L’Allemagne, elle non plus n’est pas un pays comme les autres. Son histoire (et pas seulement 1933) montre sa capacité à réagir avec agressivité quand elle ne se sent plus en sécurité. Taire tout critique contre les Allemands serait aussi le meilleur moyen de ne pas réveiller les réflexes du passé chez nos inquiétants voisins.

Edouard Husson :J’aurais une lecture un peu différente. Ce qui frappe dans le rapport des élites françaises à l’Allemagne depuis trente ans, c’est vraiment le « discours de la servitude volontaire » qu’elles ont su développer devant l’opinion. Il faut bien voir que la France porte l’essentiel de la responsabilité de l’ordre européen issu de Maastricht. C’est la France de Mitterrand qui a mis l’euro dans la balance de la réunification allemande. La Bundesbank était fermement contre la monnaie unique européenne, car elle savait bien les risques que la diversité des économies ferait peser sur la stabilité du nouvel ensemble. Ce sont les Français qui ont demandé à l’Allemagne de jouer le rôle de leader européen, en croyant que c’était le seul moyen de rester associés à la conduite de la politique européenne.

Malheureusement, c’était bien méconnaitre nos voisins. La volonté d’établir un leadership allemand, de Bismarck à Guillaume II, a conduit le pays à la catastrophe de 1918. Puis Hitler a récidivé et a fait chuter le pays encore plus, non seulement matériellement mais moralement. Donc les Allemands sont très rétifs à ce que leur ont demandé les Français. Du coup, ils ont imposé la mise en place d’une gouvernance kantienne basée sur le juridisme, sans assumer la part de responsabilité qui revient normalement à un « hegemon ». Le résultat est évidemment catastrophique : l’euro n’est pas géré dans l’intérêt des Européens mais du respect de règles copiées sur celles de la Bundesbank. La politique de la concurrence est à l’allemande et empêche l’Europe de créer quelque champion industriel que ce soit. Schengen est en capilotade. Il n’y a pas de politique étrangère européenne digne de ce nom. L’Europe de la défense est une montagne qui accouche d’une souris etc….Et pendant ce temps nos principaux concurrents avancent au rythme de leur gouvernance nationale adaptée à la troisième révolution industrielle.

Selon vous, la relation franco-allemande est donc basée sur une dangereuse méprise. Mais comment peut-on espérer la faire évoluer sans provoquer de nouveaux drames ?

Thibault Launay : Les responsables français devraient assumer devant l’opinion que le bilan de ces années de soumission à l’Allemagne est désastreux. Sans contrepoids réel en Europe, l’Allemagne contrôle totalement les institutions de l’UE, impose partout ses choix économiques et suscite en réaction des populismes qui menacent d’emporter tout l’édifice européen. Il est donc temps pour la France de s’interroger son attitude face à l’Allemagne, sans agressivité mais en ayant en tête son rôle essentiel dans l’équilibre des nations. Les prises de position d’un Jean Quatremer, européiste militant au ton devenu anti-allemand au nom même des intérêts de l’Europe, laissent penser qu’une prise de conscience est possible à Paris sur cette question centrale. Pourtant, le débat européen en vue du 26 mai l’a totalement ignorée. C’est dommage car l’histoire, comme toujours, saura vite se venger.

Edouard Husson : Les Allemands n’étant qu’un « chef » par défaut de l’Europe, il ne tient qu’aux Français de réaffirmer leurs intérêts. Seul l’aveuglement de nos dirigeants sur l’état réel de l’Allemagne les empêche de voir qu’elle est aujourd’hui très affaiblie par le retour au premier plan des problèmes géostratégiques.

Le temps doit venir d’une France qui reprend courage et qui ose parler vrai à son puissant voisin. Une France qui ose porter le vrai intérêt européen, au plan économique et stratégique. Une France qui porte un développement économique équilibré interne à l’Europe et qui dénonce le mercantilisme et le dumping déguisé. Une France qui pèse en Europe pour limiter l’immigration, investir dans la défense et qui ose projeter à l’extérieur sa puissance monétaire, commerciale et militaire. Il est nécessaire pour cela de hausser notre voix, de parler fort au conseil européen et de retrouver des alliés à l’Est, comme au Sud (sans compter, malgré le Brexit, le maintien d’un lien fort au Royaume-Uni).

Bien sûr, sur la question centrale de l’euro, nous n’avons pas d’autre choix que de temporiser, car les coûts d’une remise en cause de la monnaie unique semblent vraiment incalculables. Même Marine Le Pen l’a compris. Mais il y a tout le reste. Sur de nombreux sujets, il ne tient vraiment qu’aux dirigeants français de prendre leurs responsabilités et de dénoncer l’inefficacité des impératifs kantiens qui mènent l’Europe dans le mur. Seule la France peut encore jouer ce rôle et nos autres partenaires de l’UE l’attendent. En reprenant sa place éminente dans le concert européen, la France ne fera que reprendre le fil de la longue histoire européenne. Celle d’un continent fort de sa diversité et de l’équilibre entre ses nations.

Le bras de fer engagé cette semaine par E. Macron à Bruxelles sur les nominations aux grands postes européens (Commission, BCE, Conseil européen …) peut-il offrir l’opportunité d’une telle réaffirmation de la France face à l’Allemagne dans le concert européen ?

Thibault Launay : Effectivement, le Président de la République veut donner le sentiment d’un « retour de l’influence française en Europe » en pesant de tout son poids dans le processus de nominations. Les déclarations de Angela Merkel durant la campagne sur la « confrontation » avec la France de Macron peut l’aider paradoxalement à donner corps à cette idée. Un premier acquis pour Macron est d’avoir remis en cause le principe du « Spitzenkandidat » promu par les Allemands et qui devait permettre à Manfred Weber, le candidat du PPE arrivé en tête dimanche, de prendre la tête de la Commission européenne. S’il parvient à ses fins, il pourrait obtenir la nomination à la place de Weber du français Barnier ou de la libérale danoise Vestager.

Edouard Husson : Il faut relativiser grandement la portée qu’aurait l’échec de Manfred Weber. Bien sûr, la personnalité des leaders compte et leurs liens personnels aux chefs d’Etat et de gouvernement est important. Mais leur capacité à infléchir le cours des politiques européennes est très limité car, on le sait très bien, l’essentiel des grandes orientations de l’Union sont gravées dans le marbre des traitéset dans la complexité des réseaux bruxellois, au sein desquels, après le départ de la Grande-Bretagne, les Allemands vont se tailler la part du lion, contrairement à ce que pense Emmanuel Macron.

En outre, la contrepartie à l’échec de Weber pourrait bien être la nomination à la BCE du Président de la Bundesbank, Jens Weidmann, un faucon parmi les faucons sur les sujets monétaires. Par bien des aspects, ce serait assez catastrophique pour la France dont l’économie a plus que jamais besoin d’un banquier central accommodant. Sauf à penser que Weidmann pourrait, par son intransigeance être le début de la fin pour l’euro.

Le retour de l’influence française en Europe se fera moins par des nominations de compromis que par la constitutions d’alliances patientes et une voix forte sur les nombreux dossiers sur lesquels la direction allemande de l’Europe est en contradiction flagrante avec nos intérêts, à commencer par le commerce.


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4 réflexions sur “La soumission française, le discours de la servitude volontaire

  1. Je cite:
    « Il était donc pathétique d’entendre le concert des candidats aux européennes vanter une « Europe qui protège » qu’il faudrait enfin promouvoir. Qui peut ignorer qu’il est bien tard pour le faire, maintenant que tous les pouvoirs nous échappent ?
    Devant cette tragédie française, le seul devoir des dirigeants supposés porter l’intérêt national est de rechercher par tous les moyens de sortir de ce piège et de retrouver des marges d’action de grande ampleur pour sauver ce qui peut l’être et susciter un rebond. La France, n’est pas une nation comme les autres. Elle est porteuse d’un héritage historique, intellectuel, industriel, culturel et politique tout à fait majeur en Europe. Une telle puissance ne peut disparaître, même après trente années de soumission.
    Pourtant, bien peu nombreux sont les responsables politiques capables de hausser le débat européen à ce niveau de raisonnement. »

    Il me semble pourtant que tant qu’à la Presidentielle 2017, qu’aux récentes élections européennes, un candidat à pourtant bien alerté sur ce piège ainsi qu’il ne cesse de le faire, invariablement maintenant depuis 12 ans.
    Il est à craindre que nous paierons cher notre inconscience politique et notre manque de courage.
    Ce texte et votre titre font référence à Etienne de La Boétie.
    Il avait 19 ans lorsqu’il a écrit le « Discours de la Servitude Volontaire » au XVI ième siècle.
    Cela prouve, qu’en 5 siècles, notre intelligence n’a absolument pas progressée.

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  2. Trop d’intellectualisme affaiblit les forces vives (économiques) d’une nation.

    La France est droguée aux intellectuels i foutus de créer de la valeur, mais qui méprisent les commerçants, les taxent de « boutiquiers ».

    Ce qui est un contre-sens et une démonstration de non connaissance et non compréhension de l’histoire de France qui fut jadis bâtie pa les conquêtes et le commerce.

    Les intellectuels ont conquit le pouvoir et fabriqué un Frankestein, un pantin soumis aux nations commerçantes (USA, Chine, Allemagne).

    La France en définitive est en train de prendre conscience de sa complète décadence.

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  3. Merci pour cette communication lucide et éclairante M. Bertez !
    J’ai également le sentiment qu’il faut parler de « servitude volontaire » concernant les Français : c’est une servitude basée sur l’ignorance et le manque de curiosité intellectuelle – y compris dans des milieux sociaux « favorisés ».
    Pour les politiques c’est autre chose : veulerie et malhonnêteté.
    Je n’ai pas connu la seconde guerre mondiale, mais je comprends ce que j’ai lu concernant la Collaboration… Hélas !

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  4. Bonjour
    Le Portugal fut une puissance mondiale au moyen âge; c’est fini. Leur nostalgie s’exprime dans le fado.
    la France s’est longtemps vue éclairant les nations, c’est fini, d’où le spleen et le laisser aller des élites; je le constate depuis plus de 40 ans. Bien sur il y a des points d’accélération comme les catastrophiques décisions stratégiques prises après le choc pétrolier de 73, et d’autres depuis, mais ce ne sont que quelques points remarquables au milieu d’un flux.
    César l’avait bien remarqué dans son de bello gallico: hâbleurs, insupportables d’arrogance dans la victoire, les gaulois sont abattus dans la défaite au point de se suicider. Nous n’avons que peu fait notre analyse approfondie et nous voyons régulièrement ressurgir nos vieux démons, le revers de notre belle médaille. Il faudra sans doute un nouvel effondrement pour que nous nous relevions.
    François Copé ce matin dans un quotidien: » Arrêtons de nous effondrer sur nous même! » C’est là l’ultime cri des étoiles mourantes, naines blanches ou des géantes bleues.

    Si l’Europe est nécessaire, alors ce sera au plus apte à affronter les défis du futur d’assumer le pouvoir. Il semble désormais plus difficile que ce soit la France et nous n’avons pas à essayer d’en rejeter la responsabilité sur d’autres: ce serait assurer notre défaite.
    Cordialement

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