Ou est Steve et ou va la police

Extrait du texte de Frederic Lordon publié sur le Blog du Monde diplo.

Les violences policières, l’abus et l’arbitraire extrêmes, tant que c’était confiné aux quartiers des banlieues : rien. Énorme progrès avec les « gilets jaunes », s’il est cher payé (atrocement pour certains) : des couches bien plus larges de la population — y compris des journalistes ! — savent désormais ce qu’il y a lieu de penser de la police : une milice fascistoïde.

Ce que vivent les autres classes, tant que vous ne l’avez pas expérimenté vous-même, rien ne rentre

Dans un texte méconnu, de ceux qu’on dit injustement « secondaires », Bourdieu, dialoguant avec Jacques Maître (3), évoque ces transactions étranges qui se jouent entre les institutions et les individus qui les rejoignent (« qui les choisissent parce qu’elles les ont choisis » dirait-il), transactions implicites par lesquelles les individus trouvent dans l’institution une solution d’assouvissement de certaines pulsions, et les institutions un matériel pulsionnel à exploiter à leurs propres fins. En quelque sorte un échange de bons procédés entre les nécessités fonctionnelles des unes et les nécessités pulsionnelles des autres. Il n’est probablement pas d’institution qui, mieux que la police, illustre cette forme de troc inavouable, dont on trouverait sans doute la trace de bas en haut de la hiérarchie.

Žižek, pour sa part (4), ajoute que le pervers se caractérise en ceci qu’il peut donner carrière à ses pulsions les plus viles en s’exonérant de toute culpabilité du fait de s’abriter derrière quelque grande Justification, de quelque Autorité requérante : le service de Dieu, la Cause, le Devoir, l’État (protéger son autorité).

En haut : dans un échantillon de veulerie journalistique difficilement surpassable, Paris Match nous informe que le préfet Lallement rejoint ses réunions « maintien de l’ordre » « en rangers et en pantalon commando » — mais hésitera peut-être à nous montrer sa pavane glaçante où il faut se retenir pour ne pas voir un sadique en liberté.

En bas : la totale détente des flics qui gazent à bout portant les malheureux militants climatiques du pont de Sully, bonheur du corps parfaitement à son affaire gazeuse en main, libéré de toute réserve, jouissant d’une position de domination et d’impunité sans une ombre… jusqu’au moment gorafique où le grotesque reprend le pas sur l’ignoble, et le commandant des CRS perd connaissance sous les gaz qu’il fait lui-même asperger !

Mentir, dans ces conditions, c’est vraiment la moindre des choses.

En réalité, on peut tout dire, et tout faire. On peut tuer une octogénaire d’un tir visé tendu et puis refuser de fournir les matériels qui permettraient d’établir des preuves. Non sans avoir bien sûr souillé sa mémoire en prétendant que la grenade lacrymogène n’y était pour rien. En fait on n’en finirait pas de dresser le tableau de l’ignominie policière-judiciaire-préfectorale-gouvernementale qui s’est donnée en spectacle depuis deux ans. Sans doute bien entamé à la fastueuse époque du socialisme pragmatique sous Hollande et Valls. Mais quand même avec un nombre de crans impressionnants franchis depuis lors.

Lire aussi Anna Feigenbaum, « Gaz lacrymogène, des larmes en or », Le Monde diplomatique, mai 2018.

On se souvient de ce tour de l’inconscient qui avait conduit Macron à cet aveu échappé, ensuite transformé en élément de langage et retrouvé en bouillie dans la bouche de Griveaux, aveu que le mouvement des « gilets jaunes » faisait un tort considérable à « l’image de la France à l’étranger » (5). Bien sûr dans « le mouvement des “gilets Jaunes” », nous étions invités à entendre, non pas l’épisode, mais les « gilets jaunes » eux-mêmes — « une infime minorité violente » avait dit Macron. Qui pour le reste avait vu assez juste, mais pas comme il croyait. Car il est certain que l’« image de la France à l’étranger » est désormais passablement « détériorée ». L’« étranger » n’en disconvient pas d’ailleurs, il le dit même de manière de plus en plus nette. Die Welt, qui n’est pas exactement une feuille de squatteurs berlinois, titre sur la police française : « La plus brutale d’Europe ». Le moment ne devrait pas tarder où l’on lira — mais dans la presse étrangère seulement — des mises en comparaison de la pratique gouvernementale-policière française et de celle d’Erdoğan. C’est qu’à l’aveugle (sans la reconnaissance des lieux, des tenues, etc., qui identifient), on peine déjà à dire quelles images viennent d’où. Pourtant, d’ici que l’éditocratie française en vienne à lâcher sa scie du « libéralisme » de Macron et de l’« illibéralisme » de Salvini-Orbán-Erdoğan, son théâtre de Guignol préféré, son objet transitionnel, sa certitude du bon dodo, il va en falloir de l’œil crevé et de la main arrachée.

Pendant ce temps, le niveau des eaux boueuses du macronisme n’en finit pas de monter. Une mer de boue en fait, car le délire policier ne trouve ses autorisations que dans un climat d’ensemble — le macronisme, précisément. « Macronisme » est la dénomination française de ce que Tariq Ali, puis Alain Deneault, ont appelé « l’extrême centre ». Il y a quelque chose de très profond dans cette appellation, et pas seulement un effet d’oxymore, quelque chose de très profond qui dit le lieu véritable de la radicalisation dans les sociétés néolibérales. Ça n’est nullement un hasard que ce soit depuis le cœur de ces sociétés, le cœur des dominants, que soit diffusée cette catégorie de « radicalisation », comme de juste sur le mode projectif-inversé : pour en réserver l’application à tout ce qui n’est pas eux quand les véritables radicalisés, ce sont eux.

Les indices les plus accablants ne sont pas forcément les plus spectaculaires. Certes nous savons que nous sommes sous la coupe d’un pouvoir de sociopathes, qui mutile sans un mouvement de conscience, et dont il n’est pas extravagant, au point où nous en sommes, d’imaginer qu’il pourrait faire tirer sur la foule si sa protection l’exigeait. Mais les mouvements collectifs de pensée et de discours de la base des convaincus dont ce gouvernement se fait une ceinture protectrice, quoique moins directement, physiquement, destructeurs, ne sont pas moins inquiétants pour autant. Le malheureux chef des Décodeurs du Monde qui devait sans doute communier dans la représentation centrale de son journal, où la violence est réservée aux extrêmes « usuels » — l’extrême droite et « l’extrême gauche », avec l’avantage indéniable de pouvoir mettre un signe « égal » entre le RN et la France Insoumise — et qui pensait probablement, sur cette base que le macronisme avait l’évidence démocratique du barrage, a découvert à ses dépens la vérité de l’extrême centre, des armées de trolls macroniens, parfois automatisées, parfois décentralisées, d’une morgue, d’une arrogance de classe et d’une violence verbale inouïes — au point de lui faire jeter l’éponge et se retirer des réseaux sociaux. Paradoxe qui, en raccourci, dit tout de l’époque : c’est la macronie qui aura eu la peau de Samuel Laurent !

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