Les catégories populaires ne veulent pas et ne vont pas mourir. Les brexiters ne vont pas disparaître, pas plus que les «gilets jaunes» en France, ils sont là pour cent ans.

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Pour le géographe, auteur de No Society – La fin de la classe moyenne occidentale» (Flammarion), Boris Johnson a construit sa victoire en s’adressant prioritairement au bloc populaire britannique, qui est majoritaire.

Par Alexandre Devecchio

Publié hier à 22:00, mis à jour hier à 22:00

«Johnson, comme Trump d’ailleurs, est un produit de l’élite britannique qui s’est affranchi pour partie de son propre camp», estime le géographe Christophe Guilluy. François BOUCHON/Le Figaro

LE FIGARO. –Lors de votre dernier entretien au Figaro , vous aviez déclaré: «Vouloir reculer l’échéance du Brexit était voué à l’échec. Les Britanniques ont cru qu’en gagnant du temps, les classes populaires allaient abandonner. Et cela explique la percée spectaculaire du Brexit party.» Une partie des «élites» européennes et britanniques étaient-elles dans le déni face à la question du Brexit?

Christophe GUILLUY. – En effet, la classe dominante mais aussi la majorité des médias s’étaient rassurés en expliquant que le Brexit n’était qu’un accident provoqué par des gens stupides, vieux et manipulables mais que, sur le fond, personne ne désirait vraiment la sortie de l’Union européenne. Combien de fois a-t-on entendu que les brexiters regrettaient leur vote? Cette attitude arrogante, qui masque mal un profond mépris de classe, avait même débouché sur l’idée d’un deuxième référendum ; une idée vite abandonnée après la parution des premiers sondages toujours favorables à la sortie de l’Union. L’establishment britannique – de droite ou de gauche – aura tout essayé, mais il n’a pas pu renverser un mouvement profond, celui du plus grand nombre et qui illustre ce que j’appelle le soft power des classes populaires. En réalité, avec ces élections législatives en Grande-Bretagne, et après les européennes et le référendum de juin 2016, les Britanniques auront confirmé trois fois leur vote! Ce qui impressionne, c’est la solidité d’un bloc populaire qui a forgé son diagnostic au cours de ces trente dernières années et qui n’entend pas en dévier.

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Pour autant, vous attendiez-vous à une victoire aussi nette de Boris de Johnson? Comment l’expliquez-vous?

Oui car en structurant sa campagne sur un message simple, «Get Brexit done», Johnson pouvait compter sur le socle majoritaire qui avait voté pour le Brexit en juin 2016. La question était moins de savoir s’il allait gagner que le niveau de cette victoire. Est-ce qu’un libéral comme Johnson (comme l’est d’ailleurs Trump) était capable de répondre aux demandes de protections sociales et culturelles des classes populaires? En fait, en s’affranchissant de la doxa libérale, il a su combiner le social dans un cadre culturel: sortie de l’Union européenne, position plus stricte sur la criminalité, réforme de l’immigration mais aussi une approche protectionniste et même étatiste en proposant par exemple une augmentation du nombre des infirmières ou des policiers mais aussi en évoquant la renationalisation du rail. Dans ce sens, Johnson est moins un conservateur qu’un «populiste», c’est-à-dire un politique capable de combiner (et non d’opposer) social et identitaire, mesures libérales et protectionnistes, avec une volonté claire: répondre à l’insécurité sociale et culturelle que subit prioritairement la working class dans un modèle globalisé. La stratégie payante n’a donc pas été de mettre en avant une question identitaire déjà contenue dans le «get brexit done» mais de se déplacer vers la gauche sur la question de l’économie en la combinant à la question culturelle.

C’est une révolution pour le Parti conservateur…

Les conservateurs réalisent en effet leurs meilleurs résultats dans l’Angleterre périphérique, dans les zones rurales, mais aussi dans les petites villes et villes moyennes désindustrialisées où se concentre la working class ; c’est à partir de cette Angleterre périphérique, pas à partir de la citadelle londonienne, qu’ils ont construit leur majorité. Mais maintenant, confortés politiquement, la question est de savoir si Johnson et les conservateurs vont continuer à prendre au sérieux la question existentielle pour les sociétés occidentales qui est celle de la place des classes populaires dans la globalisation ou s’ils choisissent la facilité, celle de continuer la fuite en avant…

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La grande force de Johnson est peut-être aussi d’avoir convaincu une partie de l’establishment. Les «Anywhere» et les «Somewhere» évoqués par David Goodhart sont-ils réconciliables?

Johnson, comme Trump d’ailleurs, est un produit de l’élite britannique qui s’est affranchi pour partie de son propre camp: en septembre dernier, il perdait même sa majorité à la Chambre des communes après la défection d’une partie des conservateurs. Pour le journaliste et économiste britannique David Goodhart, le référendum sur la question du Brexit a révélé un nouveau clivage entre ce qu’il appelle les «Anhydre» et les «Somewhere», c’est-à-dire les «gens de n’importe où» et le «peuple de quelque part».

Johnson a compris que l’Angleterre périphérique et populaire n’est pas la marge de la société britannique mais son cœur

Les premiers sont minoritaires, mais forment une classe dominante. Ils sont favorables à la mondialisation dont ils tirent profit. Les seconds, majoritaires, se considèrent comme les perdants de la mondialisation et se sentent déclassés économiquement et dépossédés de leurs modes de vie. Il ne s’agit pas tant de réconcilier ces deux catégories que de mieux prendre en compte les demandes légitimes de la majorité, c’est-à-dire des catégories modestes, et de réintégrer les catégories supérieures dans le cadre national dont elles se sont émancipées. Plus que le «camp conservateur», Johnson a compris que l’Angleterre périphérique et populaire n’est pas la marge de la société britannique mais son cœur. Le résultat est implacable, l’isolement culturel de Londres apparaît au grand jour… avec lui celui d’un parti travailliste désormais enfermé géographiquement et culturellement dans un ghetto culturel, intellectuel et sociologique: celui des grandes villes.

Vous expliquiez aussi que le Brexit, c’était le «gilet-jaunisme » britannique. L’élection de Johnson s’inscrit-elle dans un mouvement de recomposition politique global?

Oui, l’élection de Johnson peut être rapprochée de celle de Trump, de la percée de Salvini en Italie ou encore de l’irruption des «gilets jaunes» en France. Johnson a compris que cette recomposition est portée par les aspirations des classes moyennes et populaires qui ne se déterminent plus, depuis très longtemps, sur le vieux clivage gauche-droite mais sur la capacité des leaders et partis politiques à prendre en compte, ou non, leurs demandes de protections culturelles et sociales. La leçon fondamentale est celle de la permanence de la société populaire: les catégories populaires ne veulent pas et ne vont pas mourir. Les brexiters ne vont pas disparaître, pas plus que les «gilets jaunes» en France, ils sont là pour cent ans.

Une réflexion sur “Les catégories populaires ne veulent pas et ne vont pas mourir. Les brexiters ne vont pas disparaître, pas plus que les «gilets jaunes» en France, ils sont là pour cent ans.

  1. Les catégories populaires ne veulent pas et ne vont pas mourir. Les brexiters ne vont pas disparaître, pas plus que les «gilets jaunes» en France, ils sont là pour cent ans.

    Cette évidence se situe dans la structure même de la France.
    Graphique que j’ai déjà posté il y a quelques temps, mais qui démontre ce que Macron ignore et le fondement même de son échec, de son inintelligence qu’il masque par son mépris.

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