Editorial: Non on ne va pas devenir plus pauvre, c’est simplement notre pauvreté réelle qui va se révéler.

Rédigé par
Bruno Bertez
1 avril 2020

Le système, les marchés sont gonflés, pourris, mangés de dettes. Ces dernières permettent de nourrir une illusion de prospérité et de maîtrise de la situation qui est condamnée à disparaître. Non, on ne va pas devenir plus pauvre, c’est simplement notre pauvreté réelle qui va se révéler.

Nous nous intéressions hier au passif de nos sociétés actuelles – les dettes.

Le fait est que si depuis 2008 on n’avait pas prêté des milliers et des milliers de milliards – quasi gratuitement et à des taux de plus en plus bas, le système économique aurait sombré.

Nous avons été pris dans un engrenage qui nous a obligés à accorder de plus en plus de crédit, à rendre le crédit de moins en moins cher, afin de donner l’impression que le système était solide et sain.

Le crédit et la création de fausse monnaie ont permis de bétonner le système et de lui donner l’apparence de la solidité.

On a noyé le système sous la monnaie, sous les dettes, afin de dissimuler son insolvabilité. Si on vous prête encore plus d’argent quand vous êtes non solvable, vous repoussez la date de votre faillite.

Nous avons bradé le crédit afin d’appâter le maximum de gens et ainsi faire rouler la bicyclette Potemkine. Mais en rendant le crédit quasi gratuit et sans douleur, nous avons attiré des gens de moins en moins solvables, des débiteurs de plus en plus douteux, fragiles ; nous avons dû brader le crédit afin de donner une apparence de force.

Des béquilles pour paralytiques

Le recours au crédit a été obligatoire comme le sont les béquilles pour les paralytiques.

J’insiste car nous sommes dans un cas d’école : un responsable dit « tout va bien », et il pointe la moitié de la réalité, il occulte l’autre moitié. Ce responsable vous cache les étais derrière les palissades qui forment un village Potemkine.

Le discours tronqué, incomplet, c’est exactement le schéma des discours des gens qui détiennent le pouvoir. Ils cachent ce qui ne va pas et mettent en avant ce qui va, ou plus exactement ce qui donne l’impression d’aller. Les détenteurs du pouvoir nient le négatif et s’attribuent le positif.

Hélas, le monde est un tout. Vous avez beau avoir une belle maison, si vous êtes couvert de dettes et que votre banquier refuse de vous les renouveler, vous êtes mis dehors et on vend votre maison. Fini les apparences, vous êtes tout nu, dans la misère… et c’est ce qui arrive à nos économies.

Les masses énormes de crédit et donc de dettes ont formé des bulles, des hernies. Ce sont ces bulles qui ont permis de masquer la réalité d’économies très fragiles, très déséquilibrées, sans cesse menacées de s’écrouler.

Les économies américaines, européennes et mondiales sont des « économies à bulles» », instables, alimentées par le crédit et les excès financiers – notamment par un effet de levier spéculatif sans précédent sur le marché des actifs.

Levier et spéculation

Le levier, c’est ce qui permet d’acheter des biens et des actifs même si on n’a pas d’argent ; on « joue » la hausse de leur prix. On spécule. Les très riches ont accès à ce crédit gratuit : ils achètent des choses dont le prix monte, et ils s’enrichissent encore plus. On ne prête qu’aux riches et l’argent va à l’argent.

C’est le processus de constitution/aggravation des inégalités à notre époque.

Le bilan d’une banque centrale donne une mesure du crédit injecté dans une économie. En effet, la banque centrale achète du crédit, elle le met à son actif, et elle crédite le compte de son vendeur à son passif.

Les actifs de la Fed ont dépassé les 5 000 Mds$ ces derniers jours ; et je serais stupéfait s’ils revenaient un jour au-dessous de ce niveau. Ils vont continuer à grossir, grossir…

Je me souviens que les responsables de la Fed avaient prévu en 2011 que sa « stratégie de sortie » ramènerait le bilan de la Réserve fédérale à des niveaux proches de ceux d’avant la crise. Ils étaient, si mes souvenirs sont bons, de 900 Mds$ !

Vaisseaux brûlés

Dans la voie de la fuite en avant dans le crédit, ai-je écrit il y a quelque temps, c’est Hotel California : on y entre mais on ne peut jamais en ressortir. Les autorités ont brûlé les vaisseaux.

Jamais, depuis la crise, je ne me suis trompé dans l’analyse. Cela n’a rien à voir avec la gloire, cela a à voir avec le cadre analytique que je pratique : je mets le profit et la dette au centre du système et je tire sur le fil, je tire les conclusions et elles s’enchaînent. J’épingle souvent ceci en disant que ce qui se produit est la nécessité, la logique dialectique. Ce qui est en germe advient.

Nous sommes loin, très loin, de l’état de bonne santé dont font état les propagandes officielles. Nous sommes sous perfusion, nous sommes sous surveillance dans une couveuse/lessiveuse financière. Nous bouchons les fuites, les destructions, les gaspillages en continu.

Le tas de sable que forment peu à peu les dettes devient instable : il atteint au fil du temps, comme disent les physiciens, un stade critique. Une fenêtre d’instabilité s’ouvre – et au moindre coup de vent, elle devient une brèche par laquelle s’engouffre la tempête.

Les passifs de nos systèmes sont obèses, asphyxiants et de qualité minimale après des dizaines d’années d’addiction à la drogue pas chère.

Cela s’est traduit par un pourrissement, un affaiblissement de l’économie réelle – ce que j’appelle l’actif. Soufflée au crédit, pleine de graisse malsaine, l’économie réelle est encombrée de zombies. Tous nos systèmes de prix sont faux, ce qui veut dire que rien n’est à son prix.

La dégradation de la qualité des dettes a rejailli sur l’actif : avec de la dette pourrie, on a financé des actifs de moins en moins bonne qualité, de moins en moins bonne utilité.

Les conditions financières ultra-souples ont alimenté le surinvestissement, le mauvais investissement et le gaspillage. Elles ont faussé les habitudes de dépenses des entreprises. La confusion de la finance et de l’économie a alimenté une activité imaginaire.

Obèse, pourri boursouflé, hypertrophié

Des milliers d’entreprises non rentables ont proliféré dans toute l’économie, gaspillant des capitaux d’emprunt qui ne seront jamais remboursés – et cela va de la bulle technologique aux énergies alternatives, en passant par les biotech, les médias, le divertissement, les loisirs, etc. Tout est gravement inadapté et surtout vorace en crédit.

J’ai traité les deux questions connexes bilancielles, c’est-à-dire les questions de l’actif du système et de son passif. Pour être complet et aller plus loin dans la mise à jour de la pourriture, il faudrait passer du bilan aux flux. Du bilan/stock aux revenus/compte d’exploitation.

Le crédit n’a pas fait que gonfler les actifs ; il a gonflé les revenus et les effets de richesse.

Je ne fais que les survoler.

Le système obèse, pourri, boursouflé, hypertrophié, distribue aux agents économiques des revenus supérieurs à ce qu’ils devraient être. En effet, même ce qui est malsain distribue des revenus !

On peut donc en tirer la conclusion que dans le système, une part considérable des revenus doit disparaître car elle est produite par… la pourriture.

Mais il y a plus. Les agents économiques sont sensibles à l’effet de richesse : ils consomment en partie, surtout les riches et ultra-riches, en fonction de leur richesse ressentie. Comme une partie de la richesse ressentie a pour origine la pourriture, elle est, elle aussi, condamnée à disparaître.

[NDLR : Retrouvez toutes les analyses de Bruno Bertez sur son blog en cliquant ici.]

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