Police, Etats Unis, France

Extrait d’un long texte de Lordon sur la police.

il est touffu et il faut s’accrocher mais j’aime cette idée: il n’y a de vérité que du tout!

« baisser les salaires et laisser la police foncer en voiture dans la foule sont les aspects strictement complémentaires d’une même politique ».


Le texte complet sur:

https://blog.mondediplo.net/police-etats-unis-france


« Le problème structurel de la police offre alors un étonnant parallèle, quoique à front renversé, avec celui de la finance : dans les deux cas on cherche l’exception pour racheter la structure.

Mais dans la finance, l’exception, c’est la bad apple, alors que dans la police c’est la good  ! Parce que le trader fou est fou, on ne doit pas douter que la structure générale des marchés soit saine.

Dans la police à l’inverse, c’est la good apple qui doit prouver que tout le panier est de qualité. On comprend que la « démonstration par l’exception » soit moins bien partie pour la police que pour la finance : il est plus difficile de racheter le panier quand presque toutes les pommes sont pourries. On comprend surtout qu’un genou à terre ne changera rien à l’analyse.

Qu’il ne s’en trouve aucun d’observable apporte cependant un argument a fortiori par son paradoxe même : l’argument pèse d’autant plus lourd que ce qu’il réclame est plus léger. Le genou ne coûte pas grand-chose mais, pour la police française, c’est encore exorbitant. Nous pouvons donc dire, d’autant plus assurés, que la police française est violente, raciste et hors de contrôle. Il faut voir d’ailleurs le déni forcené, général, dont ces qualités font l’objet. Des syndicats de police, ça va sans dire. Du pouvoir politique, instance supposée du contrôle mais confrontée à sa faillite de contrôleur, on le comprend. Disons que l’esprit logique le comprend. Mais pour le reste n’en est pas moins impressionné. Il faut lire l’entretien de Laurent Nuñez dans Libération pour mesurer l’épaisseur du bunker. « Un racisme diffus dans la police, je ne peux pas laisser dire ça » — c’est pourtant Libération qui, par charité ou plus probablement par autocensure, a proposé à Nuñez l’hypothèse du racisme diffus« Dire qu’il y a un racisme diffus reviendrait à dire que tous les policiers ou qu’une grande partie d’entre eux seraient racistes ». Idée évidemment contredite par l’observation élémentaire des comportements de la police dans les quartiers, les statistiques des contrôles d’identité et la couleur de peau des morts. Nuñez : « je n’ai jamais constaté cela ».

Vous voyez qu’on est capable de le dire : il y a du racisme structurel !

 

Vient alors la pièce finale du dispositif d’ensemble de la dénégation : les médias. Car si l’idée que la police est violente, voire commence à « poser un problème » dans la société française, a fini — au bout de quatre ans de répression forcenée — par connaître un début de lumière, celle d’un racisme systémique, institutionnel, continue d’y faire l’objet d’un parfait refus d’obstacle. Dont l’indice nous est donné a contrario par la vitesse avec laquelle la presse mainstream en France sait porter la plume dans la plaie des autres : « Les Noirs américains se révoltent contre des violences policières qui semblent aussi inévitables que le racisme structurel qui plombe l’Amérique ». Vous voyez qu’on est capable de le dire : il y a du racisme structurel ! En Amérique. Et, finalement, dit comme ça, on comprendrait presque que les Noirs aient des raisons de se révolter. Alors, voyons : que disait L’Obs quand la police se détendait dans les quartiers pendant le confinement, et que, comme aux États-Unis aujourd’hui, les jeunes, à force de tabassés et d’estropiés, ont décidé que ça commençait à bien faire ? Eh bien… rien. On a parlé de « tensions », « d’échauffourées », et surtout bâtonné de la dépêche AFP. Rien.

On cherche la raison : comment une série d’observations aussi continues, aussi cohérentes et aussi accablantes ne parvient-elle pas à déboucher sur la conséquence logique à laquelle elle tend manifestement ? Le racisme structurel en « Amérique », ça on y arrive. Mais « l’Amérique » ne peut pas être un miroir. Et le racisme structurel ne peut pas exister en France. Puisque nous sommes « la République ». Donc ça n’existe pas.

Heureusement, des médias combattent courageusement les contrevérités, et aussi l’effondrement de la « confiance » en la police. C’est qu’il doit rester suffisamment de personnes n’ayant jamais eu affaire à la police à qui raconter les légendes de « la loi et l’ordre ». Ainsi, par exemple, il n’est pas une seule soirée de la semaine, pas une seule, où l’égout de la TNT, généralement entre C8, W9, TMC et TFX, ne propose un « reportage » de glorification embedded de la police — pour ne rien dire de l’unanimité des représentations de fiction. Certaines de ces chaînes, si profondément prises dans leur participation policière, ne se rendent d’ailleurs même plus compte de ce qu’elles montrent. Ainsi de cette scène édifiante de « formation » d’une police municipale, où l’« instructeur » explique comment s’adresser à « certaines personnes » — mais on comprend assez vite de qui il s’agit. Et la démonstration est alors imparable de ce que la police n’est ni violente ni raciste. Laurent Nuñez, toujours dans Libération, toujours sur la question du racisme (diffus) : « nous avons mis en place des formations ». On en est au point où la police française est si gangrenée de l’intérieur qu’on finit presque par se demander si, même les formations, il vaudrait mieux ne pas.

Et puis, bien sûr, il y a l’élite de l’information objective : BFM, CNews et LCI. Avec le même naturel qui lui fait demander s’il ne faut pas « baisser les salaires pour sauver l’emploi », BFM titre à propos d’une voiture de police de New York qui fonce délibérément dans les manifestants qu’elle « brave la foule ».

La conjonction de ces deux traits de génie n’est pas fortuite, elle nous fait même voir que c’est tout un : baisser les salaires et laisser la police foncer en voiture dans la foule sont les aspects strictement complémentaires d’une même politique.

Au reste, c’est bien ainsi que l’entendent les manifestants américains eux-mêmes, parmi lesquels on est loin de ne trouver que des Noirs, et qui descendent dans la rue porteurs d’un filet garni de colères écumantes — et solidaires.

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