Editorial : Chinamerique, le divorce

Rédigé par
Bruno Bertez
25 juin 2020

Donald Trump et son gouvernement ont désormais choisi le découplage d’avec la Chine : ont-ils vraiment bien réfléchi à ce qu’ils y perdront ?

Trump et ses amis se sont engagés dans la voie de ce qu’ils croient être le MAGA, « make America great again ». Ils envisagent désormais le découplage d’avec la Chine et tentent de rallier leurs alliés de l’OTAN dans la constitution d’une alliance anti-chinoise.

Ils sont persuadés que le grand bénéficiaire du système Bretton Woods II et de la « Chinamérique », ce sont les Chinois. Les Chinois auraient en quelque sorte bénéficié des courtes vues des responsables américains qui ont précédé Trump.

Bien sûr que les Chinois ont pu émerger, augmenter leur niveau de vie, former leur population, s’armer, acquérir du poids international, constituer un trésor de réserves de change, initier la nouvelle route de la soie, etc. : cela ne fait aucun doute. Mais ce qui ne fait aucun doute non plus, c’est le fait que cela a constitué un système d’équilibres et de réciprocités.

Dans un système, tout s’emboîte ; il n’est pas possible de modifier un des éléments qui le constituent sans provoquer un réaménagement ailleurs.

Des bouleversements sont à venir

Ici le système de la Chinamérique a duré longtemps : il a forcément été bénéfique pour les deux protagonistes.

Il n’a pas fait que modifier des flux, il a modifié des stocks, des structures fondamentales dans chaque pays et des mentalités – y compris la culture.

Je soutiens, en fonction de ces remarques, que le monde n’a pas pris la mesure des bouleversements qui vont se produire à moyen et long terme. Ces changements vont aller bien au-delà du réaménagement des chaînes de production – ils vont modifier l’architecture globale.

Tout cela va produire un besoin d‘investissements que personne n’envisage, et va détruire des valeurs fausses tout aussi considérables. Des certitudes, des invariants vont s’effondrer. Ce sera un miracle si nos systèmes peuvent y faire face sans chaos.

Quand l’un monte, l’autre descend

Les Etats-Unis ont glissé sur la pente du moindre effort, dont la crise des opioïdes est le symptôme ; ils ont perdu le contact avec le réel. La montée du socialisme chez les jeunes est un autre symptôme. La folie dysfonctionnante qui a submergé Washington devenue folle en est encore un autre.

La Chine a remonté la pente du savoir sans abandonner la force , les leaders n’ont pas relâché la discipline confucéenne : «nombreux à produire et peu à jouir ». Le système chinois n’a pas glissé, il est resté marqué par la prédominance de l’investissement public. Il resté fondé sur la sanction. Peu de droits, beaucoup de devoirs.

Les stratèges américains qui avaient joué la carte de la banalisation de la Chine – et donc celle de la coopération – se sont trompés.

On croyait à la convergence, c’est-à-dire à la libéralisation de la Chine ; Xi Jinping a brisé cette convergence en 2017 lorsqu’il s’est rendu compte que la Chine, n’allant pas pouvoir prétendre au maintien d’un taux de croissance élevé, a choisi le retour en arrière vers l’illibéralisme, le pouvoir du Parti et le renforcement du pouvoir personnel.

Une dysmétrie accrue

On peut penser qu’en 2017, le choix chinois a accentué la dissymétrie – c’est-à-dire que les Chinois ont pris aux Américains plus qu’ils ne leur ont donné, justifiant le revirement en faveur du durcissement opéré plus tard par Trump.

Les Etats-Unis ont exploité les capacités productives de la Chine ; la Chine a exploité la demande américaine, sa technologie, son savoir-faire, son appétit sans limites de consommation.

Comme la Chine n’est pas un pays libéral mais une formation originale illibérale, l’Etat a pu confisquer les surplus produits par les échanges avec les USA et les orienter en fonction de ses choix géostratégique. La Chine n’a jamais été ni dans le fond ni dans la forme un compétiteur « fairplay », honnête.

Le choix chinois de donner un coup d‘arrêt à la convergence est entré en collision avec les choix d’une partie des élites américaines.

Longtemps, les avantages ont été réciproques, bien partagés entre les différents participants au système du couplage.

Où était l’avantage pour les Etats-Unis ?

La Chine a pu monter au niveau de concurrent géostratégique des Etats-Unis… mais pour ces derniers, quel a été le bénéfice retiré ?

La question est importante car elle va se poser à moyen et long terme à ceux qui ont choisi de cesser la coopération et se dirigent maintenant vers le « containment » puis la confrontation.

Les Américains ont-ils envisagé la disparition des nombreuses facilités que le couplage leur donnait ? Les bénéfices récoltés par les USA ont été multiformes mais on peut les synthétiser en disant qu’ils ont concouru à maintenir la force du dollar, son emprise impériale et la supériorité du système capitaliste, financier et social du pays.

Malgré les déficits récurrents, le dollar est resté la monnaie mondiale. Les taux n’ont pas cessé de baisser, tous les déficits jumeaux ont été financés et la place financière de New York est restée toute puissante, voire rayonnante.

Les bénéfices retirés par le système américain ont permis le maintien de la prééminence impériale au prix de son pourrissement fondamental, de son affaiblissement structurel par la dette.

Prenez garde aux apparences

Le système US est miné par la dette, ce qui le rend fragile, mal alloué, vulnérable et érode les possibilités de croissance à long terme.

Un système fondé sur la dette produit un monde fictif, de fausses valeurs ; peu à peu, les qualités du peuple ou de ses institutions en sont modifiées. Dans un système fondé sur la dette, on croit au « tout gratuit », on plane, on bulle. On se désadapte à la dureté des temps.

Le système de la Chinamérique a permis le maintien apparent du taux de profitabilité du système capitaliste américain – mais c’est au prix de sa désindustrialisation, de la fausseté des prix relatifs et de sa financiarisation.

L’inflation potentielle et le besoin de destruction des fausses valeurs qui sont enracinées dans ce système sont considérables.

Le système a également bénéficié de la délocalisation qui fait baisser les coûts de reproduction de la main d’œuvre, il a permis à la société américaine de maintenir un niveau de vie décent à crédit grâce aux bas prix à la fois des marchandises et de la main d’œuvre.

Non seulement les Etats-Unis ont importé du travail bon marché inclus dans les marchandises, mais ils ont importé du profit par le transfert inégal de valeur… et, en plus, de l’épargne quasi gratuite qui a permis le recours au levier et à l’ingénierie financière.

Et l’Europe, dans tout ça ?

Je soutiens que sur la base d’un découplage avec la Chine, toutes les comptabilités américaines sont fausses, à la Enron ! Toutes sont fondées sur l’hypothèse de la continuité.

Le système américain a bénéficié de l’épargne des Chinois puisque ceux-ci ont joué le jeu du crédit fournisseur, consistant à recycler les déficits américains vers le Trésor et ensuite vers le marché financier.

Les USA ont bénéficié du paradoxe du joueur de billes : ils perdaient chaque année leurs billes mais les Chinois les leur rendaient pour qu’ils puissent continuer à jouer.

Grâce à ce recyclage, les Etats-Unis ont pu en même temps assurer le beurre, les canons et les drones. Ils ont assuré le bien-être de leur population et les commandes à leur complexe militaro-industriel.

En un sens, les Chinois ont certes pu devenir concurrents géostratégiques… mais ils ont aussi permis aux Etats-Unis de continuer de rester le leader du monde au plan technologique et militaire.

Les plaques tectoniques glissent sous nos pieds.

Le choc entre la puissance ancienne et la puissance montante va être terrible, à la Thucydide.

Ne croyez pas que la vieille Europe sera épargnée : l’Europe n’est pas une puissance, elle n’est qu’un enjeu !

[NDLR : Retrouvez toutes les analyses de Bruno Bertez sur son blog en cliquant ici.]

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