Editorial: le beurre, l’argent du beurre et la crémière…L’oeuvre de Dieu.

Les observateurs sont encore enthousiasmés par les orientations et les actions accélérées de Biden.

Ses choix sont dictés par la volonté de renverser ce qu’a fait Trump et donner une impulsion « à gauche » au système américain. Il y a une volonté nette de défaire une partie de ce qui a été fait dans la période néo libérale.

Au cours de la période libérale, à partir de 1970 les inégalités se sont envolées.

Biden est encouragé et poussé à aller vite parce qu’il sait que dès 2022, en vertu de la configuration politique, peut être déjà, il sera un lame-duck et ne disposera plus de majorité.

Les économistes keynésiens, neo keynésiens, gauchistes ou MMtistes qui l’entourent sont satisfaits de ces nouvelles orientations dans la mesure ou elles vont dans leur sens, en particulier elles sont conçues pour rééquilibrer la balance en faveur de Main Street et au détriment de Wall Street.

Les économistes qui conseillent Biden sont pour la plupart persuadés que les inégalités et la répartition déséquilibrée des revenus et des patrimoines pèsent sur la croissance de l’économie et qu’une dose de répartition en faveur des moins riches va relancer la machine durablement. C’est la fameuse thèse du déficit de la demande.

Tous ces gens pensent de façon classique, avec comme outils les théories de l’équilibre et les grandes équivalences des équations keynésiennes.

Que les théories de l’équilibre soient un non sens épistémologique dans un monde en perpétuel mouvement et soumis aux lois de l’accumulation/rareté/valeur ne leur vient pas à l’idée: si le monde était gouverné par l’équilibre, il n’y aurait jamais ni mouvement, ni progrès!

En fait c’est toute une conception du monde et de l’Histoire qui est en cause dans les actions actuelles de Biden qui visent à défaire le passé: est ce que le passé a été produit par la simple volonté/méchanceté des hommes ou bien est-ce qu’il était déterminé, imposé par la situation du système?

La pensée positiviste prétend que l’on avait le choix et que l’on a fait les mauvais choix dans les années 70, tandis que la pensée dialectique prétend que c’était le sens de l’histoire, et le produit du jeu des forces historiques et que les hommes n’ont fait qu’obéir et mettre en forme les Necessités.

Autre façon de poser la question est ce que le monde est un Système ou tout s’emboite ou bien est ce que ce n’est une juxtaposition de pièces que l’on peut à son gré agencer, déplacer comme l’on veut en fonction de ses convictions.

Peut on changer une partie dans un Tout sans tout bousculer?

Vous connaissez ma réponse puisqu’elle est inscrite au fronton de ce service: « il n’est de vérité que du Tout », le Tout est beaucoup plus que la somme des parties. Un système, cela a quelque chose de biologique. A ce propos je vous recommande la lecture ou l’écoute des travaux de Laborit, Henri Laborit, un des plus grands penseurs de notre temps. Vous ne serez plus jamais comme avant après l’avoir étudié. Si on est ouvert on apprend plus sur les marchés et la bourse en lisant Laborit qu’en lisant du Goldman Sachs. Goldman Sachs c’est un symptôme, un roman sur une réalité qui lui échappe.

Revenons à nos moutons.

Loin de moi l’idée de défendre Wall Street , mais j’avance l’idée que ce rééquilibrage est à courte vue: si le système depuis des décennies cherche à défendre la profitabilité du capital, à ralentir la tendance à l’érosion de la profitabilité, c’est qu’il y a une raison! Cette profitabilité est tendanciellement déclinante depuis la fin du dopage de la reconstruction post WW2 , elle est déclinante et elle met en danger le taux de croissance , les investissements, la productivité , etc. .. et l’ordre géopolitique.

Si depuis le début des années 70 et même depuis le milieu des années 60 avec Barry Goldwater le système a développé les conditions d’une ère néo-libérale très favorable au capital il y a une raison. La campagne de Goldwater en 1964 a été le coup d’envoir du libéralisme contre la sociale démocratie des RINO et des démocrates.

Ayant participé aux travaux sur la dérégulation financière au début des années 80 je sais que cette raison c’est l’insuffisante rentabilité des investissements, la volonté de suppléer à une épargne limitée et à des ressources bancaires trop disproportionnées. Bref il s’agissait, constatant le manque de puissance du moteur capitaliste, de le doper, de le booster par un ensemble de mesures cohérentes dont la finalité était l’arrêt de la dégradation du taux de profit. Pour le rendre socialement et politiquement acceptable on a appelé cela la Théorie de l’offre; même Hollande a eu l’idée de recourir à ce subterfuge: le socialisme de l’offre!

Le système américain c’est un système fondé sur le déséquilibre perpétuel:

-on épargne peu, on dépense beaucoup , on creuse des déficits, on accumule des dettes

mais

-le système tient parce que le taux de profit y étant nettement supérieur à la moyenne mondiale, le système américain attire les capitaux du monde entier, il recycle tous les excédents de capitaux, il retrouve toujours ses billes -Rueff- grâce a une profitabilité du capital monétaire très élevée et en tout cas cas supérieure à ce qui est offert ailleurs en terme de couple sécurité/rentabilité.

Le fond du système américain c’est l’importation de biens et services et en contrepartie l’exportation de promesses-papier fondées sur la profitabilité, promesses qui sont soit des actions, soit des obligations, soit de fonds d’état soit du crédit empaqueté . En fait les USA ont toute la gamme pour attirer le capital mondial: ils ont le risk-on avec actions et crédit et ils ont le risk-off avec fonds d’état et obligations.

On ne peut s’attaquer au profit, au capital à la richesse, aux inégalités, dans le système actuel sans le faire basculer vers l’inconnu: son soubassement est ce qu’il est, et on ne peut le retirer ou l’attaquer sans risque. Voila ce que je veux vous faire comprendre . On ne peut toucher à une pyramide qui repose sur une promesse de profitabilité exceptionnelle et retirer, renier cette promesse.

Mon cadre analytique est fondé sur la conviction que le problème du système c’est en même temps trop de capital et pas assez de profit pour le rentabiliser. Et je suis persuadé que ce problème va être exacerbé par Biden et ses mesures, faute d’être reconnu et diagnostiqué.

C’est normal puisque le système ne reconnait pas qu’il est fondé sur le profit et l’accumulation et qu’il fait tout pour le cacher. Le système refuse d’être ce qu’il est.

L’insuffisance du taux de profitabilité du capital est le grand secret et il est contre-intuitif puisque tout ce que l’on voit c’est la tentative désespérée des firmes et des gouvernements pour maximiser les profits.

Mais ce que l’on ne voit pas c’est que précisément cette tentative est une affirmation de la justesse de mon hypothèse: si on est obligé de toujours hausser les profits .. c’est parce qu’ils sont insuffisants!

On prouve l’insuffisance de la profitabilité et donc sa problématique en remarquant que les moyens utilisés pour remonter la profitabilité sont:

la pression sur les salaires, elle dure depuis 30 ans

la hausse des prix quand la concurrence le permet

la baisse continue des frais financiers et du coût du crédit

la baisse continue des impôts sur le capital.

la dérégulation qui permet la constitution de monopoles mondiaux

la synergie étroite entre le militaire et les grandes firmes de pointe technologique

Ci dessous la baisse continue des impôts sur les sociétés et le report de la fiscalité sur les ménages. C’est un phénomène mondial.

Contrairement aux recettes de l’impôt sur le revenu des particuliers aux États-Unis, qui sont à peu près constantes depuis plus de 70 ans, les recettes de l’impôt sur les sociétés américaines ont chuté de façon constante au fil du temps pour atteindre 1% du PIB américain.

À un moment où l’accent est mis sur la réduction des inégalités et où la relance budgétaire vise à stimuler l’économie réelle, il semble politiquement soutenable de hausser les prélèvements sur le capital.

Ce qui est intéressant pour les marchés, bien sûr, c’est ce qui arrive aux cours des actions quand les impôts sur les sociétés sont augmentés, comme le gouvernement Biden envisage de le faire.

En 2016, lorsque Trump a remporté la présidence américaine, ses projets de réduction de l’impôt sur les sociétés ont été accueillis favorablement par un afflux de capitaux et une hausse massive, ²

Verrons-nous le contraire se produire ?

Le grand risque de la politique de rééquilibrage façon Biden c’est la fragilisation du socle du système américain, socle constitué par :

un dollar roi

une profitabilité du capital exceptionnelle

une securité politique forte avec une bonne protection juridictionnelle

des marchés phares , impériaux qui dictent les valeurs et les critères de la valeur

Tout cela forme un tout, un tout qui permet de financer le beurre, les canons et encore beaucoup d ‘autres choses comme la part maudite des ultra riches, les grands prêtres du système.

Grace à ce que j’ai énuméré ci dessus, grâce à ce socle les USA se permettent , le beurre, l’argent du beurre et la crémière.

L’une des hypothèses est que Biden va favoriser l’Oeuvre de Dieu; l’Oeuvre de Dieu c’est la destruction qui va permettre la régénération du système américain.

Les Etats Unis sont en stagnation séculaire et si ils continuent dans cette voie, ils ne pourront résister à la montée de la Chine.

Il leur faut en sortir et recréer un long boom de la production . 

Un long boom ne sera possible, que s’il y a une destruction significative de l’ancien, des valeurs du capital, soit physiquement, soit par dévaluation des contrevaleurs du capital, les valeurs boursières , ou les deux. 

Biden si il continue est en train de retirer les béquilles qui ont permis de jouer les prolongations d’un système essoufflé; si il ose aller jusqu’au bout et retirer les béquilles, alors le système s’effondrera mais il aura la possibilité, ayant fait peau neuve de se régénérer. Le serpent survit de sa mue.

En nettoyant le processus d’accumulation de la pourriture qui sévit depuis trop longtemps, en liquidant les technologies obsolètes et en ruinant le capital défaillant et non rentable, l’innovation peut émerger et en même temps produire un ordre social plus adapté.

Plus adapté à la lutte historique qui se profile à l’horizon.

6 réflexions sur “Editorial: le beurre, l’argent du beurre et la crémière…L’oeuvre de Dieu.

  1. En tout cas, j’ai commencé mon big short et en vous lisant je me surprends á penser et si j’avais pas tort … voici venir le joli mois de mai – plus sérieusement trés bon papier et merci de citer Henri Laborit.

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  2. Est-ce que les développements récents comme :

    – le développement de larges pans de l’économie dite « écologique » (énergies renouvelables), fortement subventionnés par les États au nom de l’impératif climatique,
    – les restrictions sois disant sanitaires, demain sois disant écologiques, qui déciment les PME/TPE et profitent aux grands groupes,

    ne sont pas tous en réalité des tentatives de rehausser artificiellement les taux de profits ? Est ce là le but profond de ces manoeuvres qui se cachent derrière un réchauffement climatique et un covid exagéré et élevé au rang d’obsession ?

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  3. Article remarquable, Monsieur Bertez.

    Je continue d’espérer de votre part la sortie d’un ouvrage via le circuit standard, obsolète (?), de l’édition.

    On se prend aussi à imaginer vous voir sur des plateaux télé, des chaînes sur le câble, sur le net. Vous voir sortir de votre réserve et vous exposer. Et l’on comprend que cela n’arrivera pas. On en admet les raisons.

    Grâce à vous, je vais m’attaquer à la lecture de Laborit (entre autres).

    “Beaucoup d’entre nous mourront ainsi sans jamais être nés à leur humanité, ayant confiné leurs systèmes associatifs à l’innovation marchande, en couvrant de mots la nudité simpliste de leur inconscient dominateur.” Henri LABORIT

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