Jean-Pierre Robin: «Christine Lagarde est le véritable ministre des Finances en France»

Nicolas Sarkozy, président de la République élu le 6 mai 2007, l’avait nommée à Bercy ministre de l’Économie, des Finances et de l’Emploi.

Et quatre ans plus tard, il la propulsa à la direction générale du Fonds monétaire international dans des conditions rocambolesques (départ de Dominique Strauss-Kahn), à une époque où la France faisait encore la pluie et le beau temps dans l’organisation financière internationale sise à Washington.

Nouvel avatar pour Christine Lagarde, en juillet 2019, Emmanuel Macron lui propose la présidence de la Banque centrale européenne, non sans avoir auparavant pris langue avec la chancelière allemande Angela Merkel.

Le chef de l’État avait eu alors l’impression de faire «un bon coup», imposant pour la deuxième fois une tête française à Francfort, le siège de la seule institution européenne à exercer un pouvoir fédéral.

Savait-il qu’il nommait celle qui allait assurer les fins de mois dans son propre pays?

Par la force des choses, la présidente de la BCE est devenue «le contrôleur général des Finances» de la France, en charge de faire rentrer l’argent dans les caisses, disait-on sous l’Ancien Régime.

À chacun d’en juger sur pièces, sonnantes et trébuchantes.

L’an dernier, la BCE, de concert avec la Banque de France – son bras séculier sur les marchés financiers pour les opérations faites au nom de la France conformément aux traités européens -, a acheté à hauteur de 186,1 milliards d’euros des titres de dette française. Soit l’équivalent de 88% de tous les besoins de financement de nos administrations publiques déficitaires de 212 milliards d’euros en 2020 (selon l’Insee).

À ce jour «l’Eurosystème», comme on désigne cet ensemble consanguin où la BCE est la filiale des banques centrales nationales, détient quelque 650 milliards d’euros de titres français, le quart de notre dette publique.

Bon prince, Bruno Le Maire, le ministre de l’Économie, des Finances et de la Relance, l’admet volontiers: «Jamais il n’y aurait eu de “quoi qu’il en coûte” sans l’intervention de la BCE.» 

Tel est le constat qu’il dresse dans un livre écrit à chaud, L’Ange et la Bête, mémoires provisoires, où il raconte l’immense pouvoir administratif digne de Colbert qui est le sien et qui n’a d’égal que le dénuement de ses comptes.

«Bercy», appellation mythique, statue du Commandeur de la vie économique française, peut se prévaloir d’une hyperpuissance unique au monde. Cette forteresse de béton dont les pieds plongent dans la Seine, bénéficiant pour cela d’une dérogation contraire au code d’urbanisme de Paris, administre à la fois les finances de l’État et l’économie du pays entier.

Voilà une spécificité dont on ne saurait sous-estimer les conséquences pratiques. Aucun autre pays démocratique ne pratique une telle (con)fusion, ni au Royaume-Uni, ni au Japon, pas plus qu’aux États-Unis ou en Allemagne où l’on prend grand soin de distinguer les deux domaines, chacun ayant sa logique propre.

À la tête d’une escouade de cinq ministres délégués dont il assure l’unité de commandement, Bruno Le Maire est ainsi amené à gérer le mécontentement des abonnés du compteur Linky et l’avenir du nucléaire, à décider de ce qui est essentiel et ne l’est pas dans le commerce.

De même arbitre-t-il les impôts devant le Parlement national tout en traitant de la fiscalité des Gafa au sein du G7, etc.

Que les bataillons de Bercy déploient leurs 131.000 fonctionnaires sur l’ensemble du territoire, quand le ministère des Finances allemand se contente de 1965 fantassins et son homologue suédois de 508, n’est certes pas pleinement significatif: l’Allemagne est un pays fédéral et, en Suède, les services publics sont assurés par des agents de statut privé.

L’hyper-administration française n’en est pas moins flagrante comme en témoigne le labyrinthe des 42,8 kilomètres du siège parisien de Bercy, qu’arpentent quotidiennement quelque 5100 fonctionnaires, répartis en une vingtaine de directions d’administration centrale, lesquelles auscultent l’économie et les finances du pays sous toutes les coutures.

La crise sanitaire aura rendu leur pouvoir de réglementation et de contrôle encore plus exorbitant. Des prêts garantis par l’État (PGE) aux fonds de solidarité divers et variés, les tuyaux de perfusion ont porté le dirigisme étatique à un paroxysme inouï. Et il s’affirme avec d’autant moins de complexe que la violence de la récession économique prédispose à la servitude volontaire.

Étrange coïncidence pourtant, le modèle français d’administration conjointe des Finances et de l’Économie a mis au rancart la politique industrielle (alors qu’elle est bichonnée au niveau des Länder allemands).

Autre inconséquence, l’Hexagone affiche aujourd’hui des taux d’endettement records en Europe, tant pour l’État que pour les entreprises privées, comme le montrent les statistiques de la Banque de France.Décideurs publics et acteurs privés sont dans le même bateau face à la crise? Sans doute. Mais l’embarcation prend l’eau et seules les liquidités versées par la BCE permettent de la remettre à flot.

Qui finance, commande: Christine Lagarde est en dernier ressort la vraie «patronne» de Bercy comme l’appellent familièrement ses proches. Et derrière elle, la décision incombe au conseil des gouverneurs de la BCE qui décide de façon collégiale des volumes de rachat de titres publics – ouf, ils sont garantis jusqu’en mars 2022. Avec en embuscade Bruxelles qui vient de prolonger jusqu’en 2023la suspension des règles du pacte de stabilité budgétaire – second ouf, ô combien temporaire.

Loin d’être une forteresse vide, Bercy est un colosse aux pieds d’argile quand bien même il les baigne impudemment dans la Seine.

Le Figaro

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