La conséquence du progrès c’est l’autodestruction.

Un bon texte de Michel Houellebecq

Edité et illustré par Lupus, allez y:

https://leblogalupus.com/2021/06/10/michel-houellebecq-la-consequence-du-progres-cest-lautodestruction/

Je suis conservateur; je récuse la notion et le contenu du progrès que nous imposent l’économisme, le capitalisme devenu pervers en sa forme délirante, – dé-lirante pour parler le langage de la déconstruction -, la forme financière. Financier, il devient destructeur.

Je rejoins Houellebecq:

« la conséquence inéluctable de ce qu’on appelle le progrès (sur tous les plans : économique, politique, scientifique, technologique), c’est l’auto­destruction ».

Le capitalisme est un ensemble de lois du mouvement économique parmi lesquelles figurent les impératifs de maximisation du profit, la contrainte de réinvestir le surplus et le besoin systématique d’augmenter la productivité du travail et de développer les forces de production. 

Le capitalisme est dur, et il a un prix.

La capitalisme est une forme de domination, personne ne peut le contester. Il impose une certaine conception du progrès. Tolérable jusqu’à un certain point.

Mais quand il fonde sa domination sur des coercitions, sur des contraintes extra-économiques, des reprogrammations du sujet humain et la destruction de nos sociétés, je dis que le prix est trop élevé, qu’il cesse d’être légitime.

Le prix à payer pour son progrès, , le sien, tel qu’il le définit est trop élevé.

Houellebecq.

Je regarde de toutes parts, et je ne vois partout qu’obscurité

J’emprunte mon titre à Pascal (Pensées, 229) parce que je me lance dans l’écriture de ce texte non pour affirmer des vérités positives, ni pour défendre des opinions, mais parce que la situation ne m’offre rien « qui ne soit matière de doute et d’inquiétude », comme l’écrit Pascal dans la phrase suivante.

En me demandant de me prononcer sur la désormais fameuse « lettre des généraux », Will Lloyd écrit avec justesse : « Ce qui semble extraordinaire dans le scandale qui a suivi, c’est que si peu de gens aient mis en doute la prémisse de la lettre que la France était en train de s’effondrer. » C’est en effet surprenant. Pourquoi la France ? Pourquoi la France plutôt qu’un autre pays européen, alors qu’ils semblent dans une situation à peu près similaire, et parfois moins favorable ?

Autant le dire tout de suite, je n’ai pas résolu le mystère (et pourtant je connais la France, et pourtant je suis français). J’essaierai d’éviter de m’égarer dans des notions confuses, du genre « psychologie des peuples » ; mais ce sera difficile.

Du point de vue du terrorisme islamiste, il est vrai que la France a été à un moment donné spécialement visée par Daech ; ceux-ci considéraient en effet (non sans raison) que la France les avait agressés en intervenant en Syrie et en Irak. Mais ce temps est révolu, et si l’on considère les dernières décennies, le fait est que l’Angleterre, l’Espagne, la Belgique, dans une moindre mesure l’Allemagne, ont également eu à déplorer des attentats terroristes meurtriers ; ce qui serait difficile, en réalité, ce serait de trouver un pays dans le monde épargné par la violence islamiste.

Une telle complaisance dans le masochisme a de quoi surprendre.

La délinquance et la violence, liées ou non à la drogue, font-elles réellement plus de ravages en France que dans les autres pays européens ? Je n’en sais rien, mais ça m’étonnerait un peu ; si c’était le cas, les journalistes français n’auraient pas manqué de le souligner. Il y a en France une ambiance d’autoflagellation répandue et vague, en quelque sorte gazeuse, et n’importe qui séjournant en France, regardant la télévision, ne peut manquer d’être frappé par l’obsession dont font preuve les présentateurs, journalistes, économistes, sociologues et spécialistes variés : ils consacrent le plus clair de leur temps d’antenne à comparer la France aux autres pays européens ; et ceci, invariablement, dans le but de déprécier la France. En général, il suffit de faire appel à l’Allema­gne ; mais parfois, l’Allemagne n’a pas de si bons résultats que ça ; on se réfère alors à la Scandinavie, aux Pays-Bas, plus rarement à l’Angleterre. Quel que soit le sujet, il est bien sûr toujours possible de découvrir un pays qui nous soit supérieur ; mais une telle complaisance dans le masochisme a de quoi surprendre.

C’est un détail. Le sujet le plus important, et de loin, parce qu’il n’est pas seulement un symptôme de déclin, mais le déclin lui-même, en ce qu’il a d’essentiel, c’est bien entendu la démographie. Récemment, hommes politiques et commentateurs se sont émus en apprenant que l’« indice synthétique de fécondité » (c’est-à-dire le nombre d’enfants par femme) était tombé en France à 1,8 (1). Un tel chiffre aurait pourtant de quoi faire rêver les pays d’Europe du Sud : pour l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la Grèce, il est de 1,3 (2). Et c’est encore pire en Asie, dans des endroits du monde aussi technologique­ment avancés que lointains, et généralement admirés : 1,2 pour Singapour et Taïwan.

Corée du Sud : 1,1. Ce pays aura perdu un dixième de sa population en 2050 ; il ne lui reste si ça continue qu’une seule chance de survie : annexer la Corée du Nord, qui en est à 1,9 ; je plaisante à peine.

Avec 1,4 le Japon s’en sort presque bien, ce qui est une surprise, les informations les plus amusantes concernant la dénatalité venant généralement du Japon ; elles sont si délirantes que j’hésite à les reproduire (mais l’invraisemblable est parfois vrai) :

– les vieillards seraient si nombreux au Japon qu’on n’arrive plus à les loger, et qu’ils en viennent à commettre des délits dans le simple but de trouver un hébergement en prison.

– le gouvernement japonais aurait décidé de diffuser, sur les télévisions publi­ques, des clips porno­gra­phiques à une heure de grande écoute, afin de réveiller l’appétit sexuel des couples japonais. À force de baiser, en effet, on finit souvent par engendrer quelques enfants.

La France rappelle parfois ces vieillards hypocondriaques qui ne cessent de se plaindre.

On voit que nous n’en sommes pas encore au même niveau, enfin pas tout à fait, en France. En réalité, la délectation française pour l’idée de déclin est loin d’être neuve. Jean-Jacques Rousseau affirme quelque part (ou bien est-ce Voltaire ? j’ai la flemme de vérifier, ces auteurs sont d’une lecture fastidieuse, enfin c’est l’un des deux) que nous serons tôt ou tard, « la chose est certaine », asservis par la Chine. La France rappelle parfois ces vieillards hypocondriaques qui ne cessent de se plaindre de leur état de santé, de répéter que cette fois ils ont vraiment un pied dans la tombe, et qui provoquent en général le sarcasme suivant : « Celui-là, vous verrez qu’il nous enterrera tous. »

Les États-Unis d’Amérique semblent au contraire avoir érigé l’optimisme en principe ; on peut douter du bien-fondé de cette attitude. Lorsque Joe Biden affirme que « l’Amérique est de nouveau prête à diriger le monde » (là aussi, j’ai la flemme de retrouver la citation exacte ; Biden est encore plus fastidieux que Voltaire), je traduis immédiatement par :

– l’Amérique ne va pas tarder à se lancer dans une nouvelle guerre ;

– elle va, comme d’habitude, se ramasser comme une merde ;

– ça va lui faire perdre beaucoup d’argent, tout en accentuant la détestation quasi universelle dont elle est l’objet ; ce qui va permettre à la Chine de renforcer ses positions.

Suicide moderne

On n’a en réalité pas affaire à un « suicide français », pour reprendre un titre d’Éric Zemmour, mais au moins à un suicide occidental, et plutôt à un suicide moderne, les pays asiatiques ne sont pas épargnés ; ce qui est spécifique­ment, authentique­ment français, c’est la conscience de ce suicide. Mais si l’on consent à s’écarter un instant du cas particulier de la France (et, vraiment, cela vaudrait mieux), la conclusion apparaît, limpide : la conséquence inéluctable de ce qu’on appelle le progrès (sur tous les plans : économique, politique, scientifique, technologique), c’est l’auto­destruction.

En refusant toute forme d’immigration, les pays asiatiques ont opté pour un suicide simple, sans complications ni troubles. Les pays d’Europe du Sud sont dans le même cas, à ceci près qu’on peut se demander s’ils ont choisi. Les migrants débarquent en effet en Italie, en Espagne, en Grèce, mais ils ne font que les traverser, sans nullement contribuer à redresser leur balance démographique, alors que les femmes de ces pays sont souvent super bonnes ; mais non, ils sont invinciblement attirés par les fromages les plus gras, les pays d’Europe du Nord.

Je dois mentionner pour mémoire l’opinion progressiste/humaniste/de gauche : nous n’avons pas affaire à un suicide, mais à une régénération. La composi­tion ethnique, certes, se modifie, mais tout le reste, l’essentiel, reste inchan­gé : notre république (en général en Europe c’est plutôt une monarchie, d’ailleurs), notre culture, nos valeurs, notre « état de droit », et toutes ces choses. J’entends parfois soutenir cette opinion (de plus en plus rarement, il est vrai).

Les 45 % de Français qui croient par contre à l’imminence d’une guerre civile (encore un chiffre étonnant, tiré d’un sondage récent) tendent à montrer (et c’est presque mignon) que la France reste, quelque part, un peuple de matamores (sauf au sens étymologique du terme, bien entendu). Pour faire une guerre, il faut être deux. Les Français vont-ils prendre les armes pour défendre leur religion ? De religion, ils n’en ont plus depuis longtemps ; et, de toute façon, leur ancienne religion serait plutôt du genre à tendre sa gorge au couteau du boucher. Sera-ce alors pour défendre leur culture, leurs mœurs, leur système de valeurs ? Mais de quoi parle-t-on exactement ? Et, à supposer que cela existe, cela mérite-t-il d’être défendu ? Notre « civilisation » a-t-elle encore vraiment matière à s’enorgueillir ? L’Europe me semble être à la croisée des chemins. La lecture de Pascal m’aide beaucoup : mais, comme lui, je ne vois rien en ce moment « qui ne soit matière de doute et d’inquiétude ».

(1) Les États-Unis et la Russie en sont également à 1,8 ; la Chine à 1,7.

(2) Ces chiffres, ceux de 2019, viennent d’un bulletin d’informations, Population et sociétés, publié par l’Institut national d’études démographiques ; ils tiennent eux-mêmes leurs données d’un rapport publié par la Division de la population de l’ONU. Ce bulletin se livre également à des projections sur la population des pays en 2050. Ils tablent probablement sur un certain pourcentage d’immigration, ce qui expliquerait les différences avec ce qui découle des taux de fécondité. Ainsi, la population des États-Unis augmente nettement (celle de la France aussi, mais beaucoup moins), alors que celles de la Russie et de la Chine baissent lentement ; en 2050, le pays le plus peuplé du monde devrait être, très largement, l’Inde.

2 réflexions sur “La conséquence du progrès c’est l’autodestruction.

  1. Je ne suis pas triste que la demographie se calme, la pression créée a été trop forte sur les humains et l’environnement.
    Mais ce qui me préoccupe c’est la cause la natalité en berne, symptomatique de vies malheureuses ou moins heureuses à tout le moins. Je n’aimerais pas être salarié à Hong Kong ou Singapour, le management y est trop dur, le temps consacré au travail n’en vaut pas la peine. Avant en France on n’avait pas besoin que dans un couple les deux travaillent maintenant c’est obligatoire. Du temps a été volé.
    On a l’impression que les systèmes économiques sont des véhicules lancés à toute allure, pédale au plancher et bloquée dans cette position, et que le système n’est pas conçu, tout simplement, pour une décélération qui lui serait mortelle. Mieux vaudrait anticiper car d’une manière ou d’une autre nous serons forcés de ralentir. Mais l’humanité-groupe ne le pourra pas.
    On voit bien, et vous l’expliquez au fil de vos textes, que le système a tendance à réagir en se crispant et sauvant l’essentiel, determiné par la somme d’ intérêts égoïstes de ceux qui ont du pouvoir, les puissances d’argent et d’influence.

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