Alstom, un scandale pour couvrir un autre scandale. Les bricoleurs du dimanche.

https://www.marianne.net/economie/economie-francaise/rachat-de-lactivite-nucleaire-de-ge-par-edf-tout-a-ete-fait-a-lenvers-dans-les-negociations

Ce jeudi 10 février, Emmanuel Macron se rend à Belfort pour annoncer en grande pompe le retour des turbines Arabelle dans le giron français. Mais Frédéric Pierucci, ex-cadre d’Alstom et fin connaisseur du dossier, a beaucoup à redire sur cette opération qui, pour lui, est étroitement liée à l’échéance présidentielle.

Attendu aujourd’hui à Belfort pour annoncer notamment le rachat de GEast par EDF, Emmanuel Macron était directement impliqué dans la vente de la filiale d’Alstom à General Electric en 2015. Marianne a interrogé Frédéric Pierucci sur cette acquisition. Cet ancien cadre d’Alstom a été arrêté aux États-Unis en 2013 pour des soupçons de corruption auxquels il se serait livré pour décrocher des contrats. Frédéric Pierucci est alors la victime collatérale de la guerre économique à laquelle se livrent la France et les États-Unis autour de la vente d’Alstom Énergie à General Electric.

Initiateur, dès 2019, du projet de rachat par la France des activités nucléaires de General Electric, Frédéric Pierucci en a été écarté sans explications. Il décrit pour Marianne le projet de reprise qu’il avait élaboré, les difficultés pour convaincre les autorités étatiques (Direction générale des entreprises, Bercy, Élysée…) longtemps indifférentes à la notion de « souveraineté industrielle », le rôle de l’entourage d’Emmanuel Macron, donne son sentiment – très partagé – sur l’acquisition de GEAST par EDF et critique la « navigation à vue » du pouvoir sur la question de l’énergie…

Marianne : C’est vous qui aviez porté le projet initial d’acquisition des activités nucléaires de GE. Après deux ans de négociations, Emmanuel Macron devrait annoncer le rachat de GEAST/Arabelle par EDF. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

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Frédéric Pierucci : Dès janvier 2019, j’ai en effet initié avec un groupe d’ex-cadres dirigeants d’Alstom le projet de rachat des activités nucléaires de GE issues du rachat d’Alstom Énergie (GEAST) en 2015. Ce projet industriel avait pour ambition de recréer un acteur industriel à capitaux français dans le domaine stratégique du service et des équipements de production d’électricité décarbonée. Baptisé « France Arabelle », ce projet était bâti autour d’un tour de table d’investisseurs institutionnels et industriels français garantissant un équilibre social et financier ainsi qu’un avenir industriel et commercial à cette nouvelle entité. L’État français aurait bien sûr conservé sa « golden share » (un droit de veto sur l’ensemble du capital, N.D.L.R.) dans la nouvelle entité créée.

À LIRE AUSSI :Turbine Arabelle : « Macron ne remporte pas une bataille industrielle, il répare son erreur économique »

Un des points sensibles que nous avions pris en compte pour réaliser le tour de table des investisseurs potentiels, était le fait que le premier client de GEAST pour la fourniture de turboalternateurs équipant les centrales neuves, est la société russe Rosatom, un concurrent d’EDF et de Framatome sur les marchés internationaux comme en Finlande ou en Turquie. GEAST fournit ces turboalternateurs à Rosatom via une société commune détenue à 51 % par Rosatom et 49 % par GEAST. Pour garantir la viabilité économique de « France Arabelle », nous ne pouvions donc pas envisager un investissement majoritaire de Framatome et encore moins EDF qui, en tant que producteur d’électricité, n’était d’ailleurs pas du tout intéressé par ce projet industriel.

Comment votre projet avait été perçu par l’État ?

Début 2019, notre constat était le suivant. GE était dans une situation financière catastrophique avec un mur de dettes, héritées de la crise des subprimes, arrivant à échéance dès le début des années 2020. En effet, en 2008 la filiale principale de GE, GE Capital, active dans les activités bancaires et d’assurance et réalisant la majorité des profits de GE, avait été heurtée de plein fouet par la crise des subprimes. Le gouvernement américain avait dû y injecter 139 milliards de dollars pour sauver GE de la banqueroute. Larry Culp, qui venait d’être nommé CEO du groupe en octobre 2018, avait clairement annoncé un plan de ventes d’actifs sans précédents afin de recentrer le groupe sur ses activités historiques de fabrications des turbines à gaz et des moteurs d’avions et d’éviter la banqueroute du groupe.

Gouverner, c’est prévoir. J’ai donc essayé de convaincre Bercy de prendre l’initiative et de saisir cette opportunité qui allait se présenter, en montant un tour de table français pour racheter les activités les plus stratégiques que nous avions vendues en 2015 à GEAST, plutôt que de subir le calendrier d’une remise en vente de ces activités par GE.

« Pendant pratiquement 18 mois et malgré nos efforts à essayer de sensibiliser tous les autres corps de l’État impliqués, rien ne fut fait par Bercy pour promouvoir notre projet de reprise, à part nous écouter poliment. »

L’État français ayant une « golden share » dans GEAST, le soutien du gouvernement était une condition indispensable pour rassurer les investisseurs institutionnels tels que Bpifrance ou la Caisse des dépôts et consignations de soutenir notre projet. Cette « golden share » était également un atout précieux permettant à l’État français d’être impliqué dans tout projet de revente de GEAST par GE. Notre analyse et notre schéma de reprise étaient soutenus par de nombreux acteurs étatiques et industriels proches du dossier mais Bercy a considéré que comme GE n’avait pas « officiellement » déclaré qu’ils souhaitaient revendre GEAST, il était urgent d’attendre !

Qu’est ce qui a bloqué ?

Pendant pratiquement 18 mois et malgré nos efforts à essayer de sensibiliser tous les autres corps de l’État impliqués, la DGE (Direction générale des entreprises), l’APE (Agence des participations de l’État), la DGA (Direction générale de l’armement), Matignon, l’Élysée, rien ne fut fait par Bercy pour promouvoir notre projet de reprise, à part nous écouter poliment. Notre projet ne commence à être pris au sérieux par Bercy que lorsque GE lance en catimini, début 2020, un processus de vente de GEAST et des activités de services charbon, également héritées d’Alstom, qui intéresse des fonds d’investissement américains ! Puis le Covid-19 arrive et le gouvernement réalise enfin les risques d’une dépendance industrielle étrangère trop importante sur des sujets régaliens comme l’énergie. Les mots « souveraineté industrielle » et « réindustrialisation », complètement absents des discours gouvernementaux jusque-là, deviennent la nouvelle doctrine, du moins dans le discours.

Mi-2021, Bercy nous informe que le dossier de reprise de GEAST a été pris en main directement par Alexis Kohler à l’Élysée, vu la sensibilité politique du sujet et l’implication du président Macron dans la vente d’Alstom Énergie à GE en 2014-2015. Malgré nos demandes répétées, nous n’obtenons pas de rendez-vous avec Alexis Kohler ni avec le préfet de Belfort Jean-Marie Girier, proche du président Macron. Nous sommes juste informés à l’été 2021 de la décision de l’exécutif de faire réaliser notre projet par EDF.

Pourquoi votre projet n’a pas été retenu ?

Je ne sais pas vraiment car malgré tous nos efforts pour créer ce projet, nous n’avons eu aucune explication ni de Bercy ni de l’Élysée. C’est le privilège du prince. Le fait que j’étais l’initiateur de ce projet de rachat, après avoir mis à la connaissance du grand public via mon livre, Le Piège américain (avec Matthieu Aron, JC Lattès), les conditions scandaleuses du rachat d’Alstom par GE, n’a pas dû plaire à certaines personnes qui avaient poussé à la vente et l’avaient validé en 2014 côté français.

EDF a longtemps été sceptique quant à la reprise d’Arabelle. Pourquoi selon vous ?

Le scepticisme d’EDF est plus que compréhensible. EDF est un producteur d’électricité, pas un industriel fabricant d’équipements pour centrales électriques, même s’ils sont depuis 2018 l’actionnaire de référence de Framatome, concepteur des réacteurs nucléaires. Le P.-D.G. Jean-Bernard Lévy a d’ailleurs à plusieurs reprises clairement annoncé son opposition au rachat de GEAST par EDF. Mais l’Élysée ne lui a pas donné le choix et lui a ordonné de mettre en œuvre ce rachat. Cette stratégie n’est donc pas un projet industriel. C’est comme si on demandait à Air France de racheter Airbus.

Pourquoi la finalisation de cette acquisition a-t-elle pris autant de temps ?

Le timing du projet pose évidemment question ainsi que le calendrier des annonces. Pourquoi ne pas avoir fait ce rachat en 2020 lorsque c’était possible ? Au lieu d’acheter GEAST à bon prix, comme la présence de la « golden share » nous l’aurait permis, le gouvernement a fait une série d’annonces ces derniers mois qui n’ont eu pour conséquence que de faire monter le prix de vente par GE à EDF.

« Celui qui réalise un gros bénéfice est donc GE, malgré le fiasco industriel et le licenciement de plus de 4 000 personnes depuis le rachat d’Alstom Énergie. »

Dans un premier temps, lorsqu’à la rentrée de septembre 2021, donc quelques mois avant l’élection présidentielle, le ministre de l’Économie et des Finances Bruno Le Maire annonce qu’EDF va racheter GEAST, GE fait bien évidemment monter les enchères. Car la pression est maintenant du côté français pour réaliser l’annonce du ministre avant la présidentielle. Lorsque, quelques semaines plus tard, le président Macron annonce la relance du nucléaire avec au moins deux voire six nouveaux EPR, le prix de vente continue bien sûr de monter. Et enfin, lorsque l’Élysée annonce la venue du président Macron à Belfort le 10 février alors que les négociations ne sont pas encore finies entre EDF et GE, la pression est de nouveau côté acheteur. Bref, tout a été fait à l’envers dans ces négociations, contribuant à l’inflation du prix de vente au seul bénéfice de GE.

Selon Les Échos la valeur des actifs cédés est proche du milliard mais grâce à la trésorerie disponible, EDF ne doit débourser que 273 millions de dollars pour en faire l’acquisition. Que vous inspire ce montant ?

Il faut comparer des choses comparables. Dans les projets d’achat d’entreprise, la valeur d’entreprise est l’indicateur clef et celui-ci-prend en compte, entre autres, la trésorerie et la dette de la cible. Cette valeur d’entreprise, payée par EDF pour racheter GEAST, est d’environ 1,1 milliard de dollars et non pas 273 millions de dollars, la différence étant principalement la trésorerie de GEAST venant des acomptes des clients et que gardera GE. On rachète donc pour 1,1 milliard de dollars une entreprise que nous avions vendue 588 millions d’euros en 2015. Celui qui réalise un gros bénéfice est donc GE, malgré le fiasco industriel et le licenciement de plus de 4 000 personnes depuis le rachat d’Alstom Énergie au lieu de la création de 1 000 emplois promis en 2014. Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent…

Les récents engagements de Macron sur le nucléaire donnent-ils plus de certitudes sur l’avenir de GEAST ?

Bien sûr, malgré les conditions décrites ci-dessus, le rachat de GEAST par des intérêts français et la relance du nucléaire sont de très bonnes nouvelles pour la France. Mais pour avoir les moyens de ses ambitions il faudra également que le gouvernement français renégocie avec l’Union européenne les accords d’ARENH [créé en 2012, au moment de l’ouverture à la concurrence des marchés, l’Accès Régulé à l’Électricité Nucléaire Historique avait pour objectif de faire émerger de nouveaux acteurs de l’électricité, N.D.L.R.]. Des accords qui, sous la pression allemande, ont obligé ces dernières années EDF à vendre à prix coûtant 25 % de sa production d’origine nucléaire à ses concurrents. Ce qui a amené EDF au bord du gouffre financier. Les récentes décisions du gouvernement d’augmenter l’ARENH ont été à l’opposé de cet objectif et cela a eu pour conséquences une perte pour EDF de plus de 8 milliards d’euros.

À LIRE AUSSI :Indépendance, transition, recherche : toutes ces bonnes raisons de relancer le nucléaire

Des responsables politiques vendent donc Alstom en 2014 en expliquant que ce n’est pas un problème puis rachètent GEAST en 2022 en expliquant le contraire, ferment Fessenheim en 2020 puis annoncent la relance du nucléaire en 2022, négocient en 2021 l’inclusion du nucléaire dans la taxonomie européenne [favorisant les investissements dans ce secteur, N.D.L.R.] mais obligent en 2022 EDF à augmenter ses ventes à pertesvia l’ARENH. L’en même temps a ses limites !

Nous avons avant besoin d’une vision à long terme sur les sujets énergétiques et là nous avons l’impression que l’on navigue à vue en fonction des échéances électorales. Comment, dans ces conditions, nous préparer à la concurrence internationale contre les Américains, les Chinois, les Japonais ?

Par Régis Soubrouillard

2 réflexions sur “Alstom, un scandale pour couvrir un autre scandale. Les bricoleurs du dimanche.

  1. Bonjour
    Cela me rappelle la façon dont a été vendu l’or de la France a un moment précis par un mec qui avait les mêmes responsabilités et le même titre que le guignol qui es à la tête de la France … un certain Niko …
    Surement que certaines personnes bien informées et dans la place on fait quelques dividende …
    Nous avons les raclures que l’on mérite …
    Si seulement la méthode chinoise pouvait être appliqué … une balle dans la tête … et la facture a la famille …

    NO FUTUR sauf dans le sang

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