La légitimité d’une monnaie vient « d’en bas », mais le « haut » peut utiliser la force pour imposer la sienne… temporairement. Un nouvel arrangement monétaire émergera.

Rédigé par 

Bruno Bertez 

4 avril 2022

Si le dollar doit perdre sa nature de monnaie mondiale, de réserve, etc., il faudra bien qu’une autre monnaie prenne sa place… ou bien plusieurs monnaies. L’état futur du monde, son organisation , tout cela n’est dans la tête de personne, le monde de demain n’est pas à créer, il se créera , je dirai même qu’il émergera de lui même ; il ne sera pas le produit de la volonté des hommes mais un produit de l’organisation conflictuelle des forces productives et des rapports de production dans le monde

Nous l’avons vu vendredi : le dollar est un stock de pouvoir qui a été accumulé et qui produit des rentes en continu, car il augmente le pouvoir de prélèvement des Etats-Unis sur les richesses mondiales. Mais, en le militarisant, ils réduisent la durée de vie de leur rente.

Si le temps de la domination du dollar arrive à sa fin, il est cependant difficile de dire quand et comment la fin effective se produira. Cela est notamment dû au fait que les occidentaux considèrent que pouvoir accéder au dollar et à l’euro est un avantage pour le reste du monde. Ils n’ont pas compris que la chute de ces monnaies touchera plus durement ceux qui se reposent le plus dessus. Tandis que les plus isolés, ceux qui en détiennent le moins, sont les plus protégés.

C’est le signe que deux conceptions monétaires s’opposent.

La monnaie d’en haut et la monnaie d’en bas

D’un côté, il y a la monnaie-fétiche, qui vient d’en haut, des puissants, des grands prêtres. C’est la conception des occidentaux, influencés par les théories monétaires spiritualistes.

Et de l’autre, il y a ceux qui croient que la monnaie vient d’en bas, de la production et des échanges, et donc que c’est à ce niveau que se construit l’hégémonie. C’est la conception matérialiste ou marxiste de la monnaie-travail, dont on voit la concrétisation avec les nouvelles routes de la soie chinoises.

Pour le moment, cependant, n’y a pas de véritable alternative au dollar américain sur les marchés internationaux.

Premièrement, il ne peut y avoir de retour – volontaire – à l’or en tant que marchandise monétaire internationale ; deuxièmement, le rôle d’une monnaie internationale telle que celle créée par le FMI dans les droits de tirage spéciaux (DTS) est minime. Les USA le verrouillent.

L’avenir avec d’autres actifs monétaires potentiels volatils comme les cryptomonnaies parait bien loin.

Les monnaies forment l’essentiel, au cours actuels de l’or, des actifs de réserve. Selon les chiffres du FMI, sur les 13 000 Mds$ détenus par ses pays membres, 7 000 milliards le sont en dollars, 2 500 en euros, 671 en yens, 576 en livres sterling et 336 en renmibi. En parallèle, les réserves nationales d’or sont valorisées au niveau mondial et par ce même FMI environ 1 800 Mds$.

Et le dollar américain et dans une moindre mesure l’euro restent dominants dans les paiements internationaux, le dollar représentant un peu plus de 40% de la valeur des échanges, et l’euro 36%. Loin devant la livre sterling (6%), le renmibi et le yen (environ 3% chacun).

Quatre grand, et un panier de petits

Un document de travail récent du FMI révèle une tendance importante, mais je ne suis pas persuadé qu’elle soit extrapolable.

Il nous indique que le dollar américain n’est pas progressivement remplacé par l’euro, ni le yen ou même le renminbi chinois, mais par un lot de devises mineures.

Selon des chercheurs du FMI, la part des réserves détenues en dollars américains par les banques centrales a chuté de 12 points de pourcentage depuis le début du siècle, passant de 71% en 1999 à 59% en 2021.

Mais cette baisse s’est accompagnée d’une hausse de la part de ce que le FMI appelle les « monnaies de réserve non traditionnelles ». Le FMI définit ces monnaies comme des devises autres que les « quatre grands » (Big Four) que sont le dollar américain, l’euro, le yen japonais et la livre sterling, à savoir: le dollar australien, le dollar canadien, le renminbi chinois, le won coréen, le dollar de Singapour et la couronne suédoise.

La part des Big Four se réduit, les monnaies marginales progressent, l’univers se fragmente.

Le FMI a constaté que ce passage aux « monnaies non traditionnelles était généralisé :

« Nous identifions 46 détenteurs actifs diversifiés qui ont réorienté leurs portefeuilles dans cette direction, de sorte qu’ils détiennent désormais au moins 5% de leurs réserves dans des devises non traditionnelles. »

Des alternatives en plus

Les pays qui accumulent ce que le FMI appelle des réserves de change « excédentaires » – c’est-à-dire au-delà de ce qui est nécessaire pour faire face à toute crise commerciale ou monétaire – détournent de plus en plus cet excédent des « quatre grandes » devises que sont le dollar, l’euro, la livre sterling et le yen. Ils préfèrent l’investir dans d’autres devises plus petites.

Le FMI estime que les réserves de change excédentaires s’élèvent désormais à 1 500 Mds$ (y compris en Chine), soit 25 à 30% des réserves totales, dans les économies émergentes. Le nombre de pays concerné est aussi passé de 10 à 30 environ, entre 1999 et 2020.

Parmi les pays qui n’ont pas de réserves « excédentaires » mais qui, au contraire, ont de rares réserves de change en dollars, certains ont également eu recours à des actifs monétaires alternatifs comme les cryptomonnaies, par exemple le Salvador et le Nigeria.

Il y a un an, le Salvador a adopté le bitcoin comme monnaie légale et il a depuis aussi annoncé l’émission d’une obligation d’État à payer en bitcoin. Il est toutefois peu probable que la pratique se généralise en raison de la volatilité du bitcoin.

Pour citer le FMI :

« Si la domination du dollar prend fin alors le billet vert pourrait être remplacé non pas par les principaux rivaux connus du dollar mais par un large groupe de devises alternatives. »

Cela implique une situation monétaire plus ou moins anarchique où les économies dominantes, et en particulier les États-Unis, pourraient perdre le contrôle des marchés monétaires et financiers.

L’échec de Bretton Woods

Kevin Gallagher et Richard Kozil-Wright, économistes à la Cnuced (conférence des Nations unies pour le commerce et le développement), soutiennent dans un livre paru en décembre 2021, The Case for a New Bretton Woods, qu’au lendemain du Covid, les gouvernements ont la possibilité de mettre en œuvre des mesures radicales des réformes pour « réécrire les règles pour promouvoir un ordre économique mondial post-Covid prospère, juste et durable une sorte de moment de Bretton Woods pour le XXIe siècle ».

Je ne suis pas sûr que ces deux économistes suivent l’actualité de très près : le temps n’est plus la concertation mondiale ni à la coopération, mais plutôt à la préparation de la guerre.

La recherche de l’harmonie a fait long feu, comme cela était prévisible, car cette recherche repose sur des préjugés philosophiques idiots comme ceux que l’homme est bon, généreux, rationnel, qu’il aime son prochain et qu’il est désintéressé.

Toute l’histoire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale prouve le contraire, tout comme l’échec patent des organisations internationales d’accomplir leur mission.

L’accord de Bretton Woods était la loi du plus fort. Il a établi des règles internationales qui n’ont pour ainsi dire jamais été appliquées. Il a vite dégénéré. Bretton Woods n’a apparemment été un grand succès qu’au cours des deux premières décennies de prospérité et de croissance qui ont suivi 1945. Cet accord n’a été possible que parce qu’en 1944, les Etats-Unis dominaient le monde et pouvaient dicter les conditions du commerce international, des paiements et du contrôle des devises.

Du rapprochement à la fragmentation

Les deux premières décennies jusqu’au milieu des années 1960 ont été une période de forte rentabilité du capital dans les principales économies, ce qui a permis à tous les participants d’y trouver leur compte et de tirer profit du butin.

Comme je ne cesse de le répéter, dès que le butin s’est contracté, les tensions sont réapparues et le système a commencé à devenir pervers, ce qui a débouché sur le coup de force de 1971, puis sur 1973, puis sur la financiarisation. Cette dernière contenait en germe les abus puis la destruction future inéluctable du dollar. Quand la monnaie finance, il faut en émettre de plus en plus et, à en émettre sans limite, on la détruit.

La fin de Bretton Woods a été produite –  au sens fort du mot « produire » – par des conditions changeantes négatives pour le capital mondial. C’est le changement des conditions économiques qui a forcé un changement dans l’idéologie de l’économie vers le néo-libéralisme, vers les « marchés libres », les monnaies flottantes et la déréglementation du commerce et des flux de capitaux – tout ce que l’on a appelé « la mondialisation ».

Ce processus a touché ses limites – comme l’ensemble du système – et c’est devenu évident à partir de 2008 et 2009. Le monde a continué de faire semblant de se globaliser, mais en réalité il s’est de nouveau fragmenté. Il évolue désormais vers la fragmentation critique suprême, c’est-à-dire vers la guerre, et c’est de cette guerre… dans 10 ans… dans 20 ans… que surgira le nouvel ordre monétaire et la nouvelle domination qui succèdera à celle du dollar.

[NDLR : Retrouvez toutes les analyses de Bruno Bertez sur son blog en cliquant ici.]

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