Votre place, la place de l’Allemagne dans le nouvel ordre mondial américain.

 

Je vous demande plus qu’un effort pour lire ce texte, je vous demande un élan, un enthousiasme, une ouverture. Vous serez différent quand vous l’aurez lu et assimilé.

Lisez, relisez.

Ne vous attardez pas aux détails circonstanciels, aux analogies qui vous semblent exgérées non, cela c’est de la gangue: retenez la structure, l’architecture du cristal qui le sous tend et lui donne sa vigueur.

Car la Vérité, c’est un diamant. Allez la chercher, polissez là. Faites la briller de tous ses feux. .

Lisez ce texte de Michael Hudson

J’avoue qu’il est difficle à traduire et j’ai essayé de l’alléger.

Cet article a été présenté le 1er novembre 2022 sur le site allemand
https://braveneweurope.com/michael-hudson-germanys-position-in-americas-new-world-order
 . Via the Saker.

L’Allemagne est devenue un satellite économique de la nouvelle guerre froide américaine avec la Russie, la Chine et le reste de l’Eurasie. 

L’Allemagne et d’autres pays de l’OTAN ont reçu l’ordre de s’imposer des sanctions commerciales et d’investissement qui survivront à la guerre par procuration d’aujourd’hui en Ukraine. 

Le président américain Biden et ses porte-parole du département d’État ont expliqué que l’Ukraine n’est que l’entrée dans une dynamique beaucoup plus large qui divise le monde en deux ensembles opposés d’alliances économiques.

 Cette fracture mondiale promet d’être une lutte de dix ou vingt ans pour déterminer si l’économie mondiale sera une économie dollarisée unipolaire centrée sur les États-Unis, ou un monde multipolaire et multidevises centré sur le cœur de l’Eurasie avec des économies mixtes publiques/privées.

Le président Biden a caractérisé cette scission comme étant entre les démocraties et les autocraties. La terminologie est typique du double langage orwellien. 

Par « démocraties », il entend les États-Unis et les oligarchies financières occidentales alliées. 

Leur objectif est de déplacer la planification économique des mains des gouvernements élus vers Wall Street et les autres centres financiers sous contrôle américain. 

Les diplomates américains utilisent le Fonds monétaire international et la Banque mondiale pour exiger la privatisation de l’infrastructure mondiale et la dépendance vis-à-vis de la technologie, du pétrole et des exportations alimentaires des États-Unis.

Par « autocratie », Biden entend les pays qui résistent à cette prise de pouvoir par la financiarisation et la privatisation. 

En pratique, la rhétorique américaine signifie qu’elle veut promouvoir sa propre croissance économique et son niveau de vie, en considérant la finance et la banque comme des services publics à son service . 

Ce qui est fondamentalement en cause est de savoir si les économies seront planifiées par les centres bancaires pour créer de la richesse financière ou pour augmenter le niveau de vie et la prospérité des peuples.

dans le premier cas il s’agira de privatiser les infrastructures, les services publics et les services sociaux tels que les soins de santé etde les transformer en monopoles.

Dans le second cas on maintiendra la banque et la création monétaire, la santé publique, l’éducation, les transports et les communications entre les mains des peuples.

Le pays qui subit le plus de « dommages collatéraux » dans cette fracture mondiale est l’Allemagne. 

En tant qu’économie industrielle la plus avancée d’Europe, l’acier, les produits chimiques, les machines, l’automobile et d’autres biens de consommation allemands sont les plus dépendants des importations de gaz, de pétrole et de métaux russes, de l’aluminium au titane et au palladium. 

Pourtant, malgré les deux gazoducs Nord Stream construits pour fournir à l’Allemagne une énergie à bas prix, l’Allemagne a reçu l’ordre de se couper du gaz russe et de se désindustrialiser. 

Cela signifie la fin de sa prééminence économique. La clé de la croissance du PIB en Allemagne, comme dans d’autres pays, est la consommation d’énergie par travailleur.

Les sanctions anti-russes rendent la nouvelle guerre froide d’aujourd’hui intrinsèquement anti-allemande. 

Le secrétaire d’État américain Anthony Blinken a déclaré que l’Allemagne devrait remplacer le gazoduc russe à bas prix par du gaz GNL américain à prix élevé. Pour importer ce gaz, l’Allemagne devra rapidement dépenser plus de 5 milliards de dollars pour renforcer la capacité portuaire pour accueillir les méthaniers. L’effet sera de rendre l’industrie allemande non compétitive. Les faillites se répandront, l’emploi déclinera et les dirigeants allemands pro-OTAN imposeront une dépression chronique et une baisse du niveau de vie.

La plupart des théories politiques supposent que les nations agissent dans leur propre intérêt. Sinon, ce sont des pays satellites, qui ne contrôlent pas leur propre destin. 

L’Allemagne subordonne son industrie et son niveau de vie aux diktats de la diplomatie américaine et aux intérêts personnels du secteur pétrolier et gazier américain. Elle le fait volontairement – non pas à cause de la force militaire mais par conviction idéologique que l’économie mondiale devrait être dirigée par les planificateurs américains de la guerre froide.

Parfois, il est plus facile de comprendre la dynamique d’aujourd’hui en s’éloignant de sa propre situation immédiate pour regarder des exemples historiques. Le parallèle le plus proche que je puisse trouver est le combat de la papauté romaine contre les rois allemands – les empereurs romains – au 13 ème siècle. Ce conflit a divisé l’Europe selon des lignes très semblables à celles d’aujourd’hui. Une série de papes excommunia Frédéric II et d’autres rois allemands et mobilisa des alliés pour lutter contre l’Allemagne et son contrôle du sud de l’Italie et de la Sicile.

L’antagonisme occidental contre l’Orient a été incité par les croisades (1095-1291), tout comme la guerre froide d’aujourd’hui est une croisade contre les économies menaçant la domination américaine sur le monde. La guerre médiévale contre l’Allemagne posait la question de savoir qui devrait contrôler l’Europe chrétienne . Etait ce la papauté, les papes devenant des empereurs mondains, ou bien les dirigeants séculiers de royaumes individuels.

L’analogue de l’Europe médiévale à la nouvelle guerre froide américaine contre la Chine et la Russie c’est le Grand Schisme en 1054. Exigeant un contrôle unipolaire sur la chrétienté, Léon IX excommunia l’Église orthodoxe centrée à Constantinople et toute la population chrétienne qui lui appartenait. 

Un seul évêché, Rome, se coupe de tout le monde chrétien de l’époque, y compris les anciens patriarcats d’Alexandrie, d’Antioche, de Constantinople et de Jérusalem.

Cette scission a créé un problème politique pour la diplomatie romaine : comment tenir tous les royaumes d’Europe occidentale sous son contrôle et revendiquer le droit à une subvention financière de leur part. Cet objectif exigeait de subordonner les rois séculiers à l’autorité religieuse papale. En 1074, Grégoire VII, Hildebrand, annonça 27 décrets pontificaux décrivant la stratégie administrative de Rome pour verrouiller son pouvoir sur l’Europe.

Ces demandes papales sont étonnamment parallèles à la diplomatie américaine d’aujourd’hui. Dans les deux cas, les intérêts militaires et mondains exigent une sublimation sous la forme d’un esprit de croisade idéologique pour cimenter la solidarité que requiert tout système de domination impériale. La logique est intemporelle et universelle.

Les dictats pontificaux étaient radicaux de deux manières principales. Tout d’abord, ils ont élevé l’évêque de Rome au-dessus de tous les autres évêchés, créant la papauté moderne. L’article 3 a statué que le pape seul avait le pouvoir d’investiture pour nommer des évêques ou pour les déposer ou les réintégrer. Renforçant cela, la clause 25 donnait le droit de nommer des évêques au pape, et non aux dirigeants locaux. Et la clause 12 donnait au pape le droit de déposer les empereurs, à la suite de la clause 9, obligeant « tous les princes à baiser les pieds du pape seul » afin d’être considérés comme des dirigeants légitimes.

De même aujourd’hui, les diplomates américains revendiquent le droit de nommer qui devrait être reconnu comme chef d’État d’une nation. 

En 1953, ils ont renversé le dirigeant élu de l’Iran et l’ont remplacé par la dictature militaire du Shah. 

Ce principe donne aux diplomates américains le droit de parrainer des «révolutions de couleur» pour un changement de régime, comme leur parrainage de dictatures militaires latino-américaines créant des oligarchies clientes pour servir les intérêts commerciaux et financiers américains. 

Le coup d’État de 2014 en Ukraine n’est que le dernier en date de l’exercice de ce droit américain de nommer et de destituer des dirigeants.

Plus récemment, des diplomates américains ont nommé Juan Guaidó à la tête de l’État du Venezuela au lieu de son président élu, et lui ont remis les réserves d’or de ce pays. 

Le président Biden a insisté sur le fait que la Russie devait destituer Poutine et mettre à sa place un dirigeant plus pro-américain. 

Ce « droit » de choisir les chefs d’État a été une constante dans la politique américaine au cours de sa longue histoire d’ingérence politique dans les affaires politiques européennes depuis la Seconde Guerre mondiale.

La deuxième caractéristique radicale des dictats papaux était leur exclusion de toute idéologie et politique qui divergeait de l’autorité papale. La clause 2 stipulait que seul le pape pouvait être appelé « universel ». Tout désaccord était, par définition, hérétique. La clause 17 stipulait qu’aucun chapitre ou livre ne pouvait être considéré comme canonique sans l’autorité papale.

Une demande est similaire à celle faite par l’idéologie actuelle parrainée par les États-Unis des «marchés libres» financiarisés et privatisés, c’est-à-dire la déréglementation du pouvoir gouvernemental pour façonner les économies dans des intérêts autres que ceux des élites financières et commerciales centrées sur les États-Unis.

La demande d’universalité dans la nouvelle guerre froide d’aujourd’hui est masquée par le langage de la «démocratie». Mais la définition de la démocratie dans la nouvelle guerre froide d’aujourd’hui est simplement « pro-américaine », et c’est spécifiquement la privatisation néolibérale en tant que nouvelle religion économique parrainée par les États-Unis. 

Cette éthique est qualifiée de « science », comme dans le quasi-Nobel Memorial Prize in the Economic Sciences. C’est l’euphémisme moderne pour l’économie de pacotille néolibérale de Chicago-School, les programmes d’austérité du FMI et le favoritisme fiscal pour les riches.

Les dictats pontificaux ont défini une stratégie pour verrouiller le contrôle unipolaire sur les domaines laïques. Ils ont affirmé la préséance papale sur les rois du monde, surtout sur les empereurs romains germaniques. La clause 26 donnait aux papes le pouvoir d’excommunier quiconque n’était «pas en paix avec l’Église romaine». Ce principe impliquait la clause finale 27, qui permettait au pape «d’absoudre les sujets de leur fidélité aux hommes méchants». Cela a encouragé la version médiévale des «révolutions de couleur» à provoquer un changement de régime.

Ce qui unissait les pays dans cette solidarité était un antagonisme envers les sociétés non soumises au contrôle papal centralisé – les infidèles musulmans qui tenaient Jérusalem, ainsi que les cathares français et toute autre personne considérée comme hérétique. Surtout, il y avait une hostilité envers les régions assez fortes pour résister aux demandes papales d’hommage financier.

La correspondance actuelle d’un tel pouvoir idéologique pour excommunier les hérétiques qui résistent aux demandes d’obéissance et d’hommage serait l’Organisation mondiale du commerce, la Banque mondiale et le FMI dictant les pratiques économiques et fixant des « conditionnalités » à suivre par tous les gouvernements membres, sous peine de sanctions américaines. C’est la version moderne d’excommunication des pays n’acceptant pas la suzeraineté américaine. 

La clause 19 des Dictates a statué que le pape ne pouvait être jugé par personne – tout comme aujourd’hui, les États-Unis refusent de soumettre leurs actions aux décisions de la Cour mondiale. De même aujourd’hui, les diktats américains via l’OTAN et d’autres armes (telles que le FMI et la Banque mondiale) devraient être suivis par les satellites américains sans aucun doute. 

Comme l’a dit Margaret Thatcher à propos de sa privatisation néolibérale qui a détruit le secteur public britannique, There Is No Alternative (TINA).

Mon point est de souligner l’analogie avec les sanctions américaines d’aujourd’hui contre tous les pays qui ne suivent pas ses exigences diplomatiques. Les sanctions commerciales sont une forme d’excommunication. Ils renversent le principe du traité de Westphalie de 1648 qui rendait chaque pays et ses dirigeants indépendants de toute ingérence étrangère. 

Le président Biden caractérise l’ingérence américaine comme assurant sa nouvelle antithèse entre «démocratie» et «autocratie». Par démocratie, il entend une oligarchie clientéliste sous contrôle américain, créant de la richesse financière en réduisant le niveau de vie des gens qui travaillent, par opposition aux économies mixtes public/privé visant à promouvoir le niveau de vie et la solidarité sociale.

Comme je l’ai mentionné, en excommuniant l’Église orthodoxe centrée à Constantinople et sa population chrétienne, le Grand Schisme a créé la ligne de démarcation religieuse fatidique qui a séparé « l’Occident » de l’Orient au cours du dernier millénaire. Cette scission était si importante que Vladimir Poutine l’a citée dans son discours du 30 septembre 2022 décrivant la rupture d’aujourd’hui avec les économies occidentales centrées sur les États-Unis et l’OTAN.

Les 12e et 13e siècles ont vu les conquérants normands d’Angleterre, de France et d’autres pays, ainsi que les rois allemands, protester à plusieurs reprises, être excommuniés à plusieurs reprises, mais finalement succomber aux exigences papales. 

Il a fallu attendre le 16ème siècle pour que Martin Luther, Zwingli et Henri VIII créent enfin une alternative protestante à Rome, rendant le christianisme occidental multipolaire.

Pourquoi a-t-il fallu si longtemps ? La réponse est que les croisades ont fourni une gravité idéologique organisatrice. C’était l’analogie médiévale avec la nouvelle guerre froide d’aujourd’hui entre l’Est et l’Ouest. 

Les croisades ont créé un foyer spirituel de « réforme morale » en mobilisant la haine contre « l’autre » – l’Orient musulman, et de plus en plus les juifs et les dissidents chrétiens européens du contrôle romain. C’était l’analogie médiévale avec les doctrines néolibérales actuelles du « marché libre » de l’oligarchie financière américaine et son hostilité envers la Chine, la Russie et les autres nations qui ne suivent pas cette idéologie. 

Dans la nouvelle guerre froide d’aujourd’hui, l’idéologie néolibérale de l’Occident mobilise la peur et la haine de «l’autre», diabolisant les nations qui suivent une voie indépendante en tant que «régimes autocratiques». Le racisme pur et simple est encouragé envers des peuples entiers,

Tout comme la transition multipolaire du christianisme occidental a nécessité l’alternative protestante du 16ème siècle, la rupture du cœur eurasien avec l’Occident de l’OTAN centré sur les banques doit être consolidée par une idéologie alternative concernant la façon d’organiser des économies mixtes public/privé et leur infrastructure financière.

Les églises médiévales de l’Occident ont été vidées de leurs aumônes et de leurs dotations pour verser les deniers de Pierre et d’autres subventions à la papauté pour les guerres qu’elle menait contre les dirigeants qui résistaient aux demandes papales. L’Angleterre a joué le rôle de grande victime que l’Allemagne joue aujourd’hui. D’énormes impôts anglais ont été prélevés pour financer les croisades; ils ont été détournés pour combattre Frederick II, Conrad et Manfred en Sicile. 

Ce détournement a été financé par des banquiers pontificaux du nord de l’Italie (Lombards et Cahorsins), et est devenu des dettes royales transmises à travers l’économie. Les barons d’Angleterre ont mené une guerre civile contre Henri II dans les années 1260, mettant fin à sa complicité en sacrifiant l’économie aux exigences papales.

Ce qui a mis fin au pouvoir de la papauté sur les autres pays, c’est la fin de sa guerre contre l’Orient. Lorsque les croisés ont perdu Acre, la capitale de Jérusalem en 1291, la papauté a perdu son contrôle sur la chrétienté. Il n’y avait plus de « mal » à combattre, et le « bien » avait perdu son centre de gravité et sa cohérence. En 1307, Philippe IV (« le Bel ») de France s’empare de la richesse du grand ordre bancaire militaire de l’Église, celle des Templiers du Temple de Paris. D’autres dirigeants ont également nationalisé les Templiers et les systèmes monétaires ont été retirés des mains de l’Église. Sans ennemi commun défini et mobilisé par Rome, la papauté a perdu son pouvoir idéologique unipolaire sur l’Europe occidentale.

L’équivalent moderne du rejet des Templiers et de la finance papale serait que les pays se retirent de la nouvelle guerre froide américaine. Ils rejetteraient l’étalon dollar et le système bancaire et financier américain. cela se produit alors que de plus en plus de pays voient la Russie et la Chine non pas comme des adversaires mais comme présentant de grandes opportunités d’avantages économiques mutuels.

La promesse non tenue de gain mutuel entre l’Allemagne et la Russie

La dissolution de l’Union soviétique en 1991 a promis la fin de la guerre froide. Le Pacte de Varsovie a été dissous, l’Allemagne a été réunifiée et les diplomates américains ont promis la fin de l’OTAN, car la menace militaire soviétique n’existait plus. Les dirigeants russes se sont laissés berner par l’espoir que, comme l’a exprimé le président Poutine, une nouvelle économie paneuropéenne serait créée de Lisbonne à Vladivostok. L’Allemagne, en particulier, devait prendre l’initiative d’investir en Russie et de restructurer son industrie selon des lignes plus efficaces. La Russie paierait ce transfert de technologie en fournissant du gaz et du pétrole, ainsi que du nickel, de l’aluminium, du titane et du palladium.

Il n’y avait aucune anticipation que l’OTAN serait élargie pour menacer une nouvelle guerre froide, encore moins qu’elle soutiendrait l’Ukraine, reconnue comme la kleptocratie la plus corrompue d’Europe, pour qu’elle soit dirigée par des partis extrémistes s’identifiant par des insignes nazis allemands.

Comment expliquer pourquoi le potentiel apparemment logique de gain mutuel entre l’Europe occidentale et les anciennes économies soviétiques s’est transformé en un parrainage des kleptocraties oligarchiques?

 La destruction du pipeline Nord Stream résume la dynamique en un mot. Pendant près d’une décennie, une demande constante des États-Unis a été que l’Allemagne rejette sa dépendance à l’égard de l’énergie russe. Ces demandes ont été combattues par Gerhardt Schroeder, Angela Merkel et des chefs d’entreprise allemands. Ils ont souligné la logique économique évidente du commerce mutuel de produits manufacturés allemands contre des matières premières russes.

Le problème américain était de savoir comment empêcher l’Allemagne d’approuver le gazoduc Nord Stream 2. Victoria Nuland, le président Biden et d’autres diplomates américains ont démontré que le moyen d’y parvenir était d’inciter à la haine de la Russie. 

La nouvelle guerre froide a été conçue comme une nouvelle croisade. C’est ainsi que George W. Bush avait décrit l’attaque américaine contre l’Irak pour s’emparer de ses puits de pétrole. 

Le coup d’État de 2014 parrainé par les États-Unis a créé un régime ukrainien fantoche qui a passé huit ans à bombarder les provinces orientales russophones. L’OTAN a ainsi incité une réponse militaire russe. L’incitation a réussi et la réponse russe souhaitée a été dûment qualifiée d’atrocité non provoquée. Sa protection des civils a été décrite dans les médias parrainés par l’OTAN comme étant si offensante qu’elle mérite les sanctions commerciales et d’investissement qui ont été imposées depuis février. C’est ce que signifie une croisade.

Le résultat est que le monde se divise en deux camps : l’OTAN centrée sur les États-Unis et la coalition eurasienne émergente. 

L’un des sous-produits de cette dynamique a été de laisser l’Allemagne incapable de poursuivre la politique économique de relations commerciales et d’investissement mutuellement avantageuses avec la Russie (et peut-être aussi la Chine). 

Le chancelier allemand Olaf Sholz se rend cette semaine en Chine pour lui demander de démanteler son secteur public et de cesser de subventionner son économie, faute de quoi l’Allemagne et l’Europe imposeront des sanctions sur le commerce avec la Chine. Il est impossible que la Chine puisse répondre à cette demande ridicule, pas plus que les États-Unis ou toute autre économie industrielle ne cesseraient de subventionner leurs propres puces informatiques et d’autres secteurs clés. [1]

Le Conseil allemand des relations étrangères est une branche néolibérale « libertaire » de l’OTAN exigeant la désindustrialisation de l’Allemagne et sa dépendance vis-à-vis des États-Unis pour son commerce, à l’exclusion de la Chine, de la Russie et de leurs alliés. Cela promet d’être le dernier clou dans le cercueil économique de l’Allemagne.

Un autre sous-produit de la nouvelle guerre froide américaine a été de mettre fin à tout plan international visant à endiguer le réchauffement climatique.

 Une clé de voûte de la diplomatie économique américaine est que ses compagnies pétrolières et celles de ses alliés de l’OTAN contrôlent l’approvisionnement mondial en pétrole et en gaz, c’est-à-dire qu’elles imposent leur dépendance aux carburants à base de carbone. C’est ce qu’était la guerre de l’OTAN en Irak, en Libye, en Syrie, en Afghanistan et en Ukraine. Ce n’est pas aussi abstrait que « Démocraties contre autocraties ». Il s’agit de la capacité des États-Unis à nuire à d’autres pays en perturbant leur accès à l’énergie et à d’autres besoins fondamentaux.

Sans le récit « bien contre mal » de la nouvelle guerre froide, les sanctions américaines perdraient leur raison d’être dans cette attaque américaine contre la protection de l’environnement et contre le commerce mutuel entre l’Europe occidentale et la Russie et la Chine. 

Tel est le contexte de la lutte d’aujourd’hui en Ukraine, qui ne doit être que la première étape de la lutte anticipée de 20 ans par les États-Unis pour empêcher le monde de devenir multipolaire. Ce processus enfermera l’Allemagne et l’Europe dans la dépendance vis-à-vis des approvisionnements américains en GNL.

L’astuce consiste à essayer de convaincre l’Allemagne qu’elle dépend des États-Unis pour sa sécurité militaire. Ce dont l’Allemagne a vraiment besoin d’être protégée, c’est de la guerre des États-Unis contre la Chine et la Russie qui marginalise et « ukrainise » l’Europe.

Les gouvernements occidentaux n’ont pas appelé à une fin négociée de cette guerre, car aucune guerre n’a été déclarée en Ukraine. Les États-Unis ne déclarent la guerre nulle part, car cela nécessiterait une déclaration du Congrès en vertu de la Constitution américaine. Alors les armées américaines et de l’OTAN bombardent, organisent des révolutions colorées, se mêlent de politique intérieure (rendant obsolètes les accords de Westphalie de 1648) et imposent les sanctions qui déchirent l’Allemagne et ses voisins européens.

Comment les négociations peuvent-elles « mettre fin » à une guerre qui soit n’a pas de déclaration de guerre, soit est une stratégie à long terme de domination mondiale unipolaire totale ?

La réponse est qu’aucune fin ne peut venir jusqu’à ce qu’une alternative à l’ensemble actuel d’institutions internationales centrées sur les États-Unis soit remplacée. Cela nécessite la création de nouvelles institutions reflétant une alternative à la vision néolibérale centrée sur les banques selon laquelle les économies devraient être privatisées avec une planification centrale par les centres financiers

Rosa Luxemburg a caractérisé le choix comme étant entre le socialisme et la barbarie. J’ai esquissé la dynamique politique d’une alternative dans mon livre récent, The Destiny of Civilization .

Cet article a été présenté le 1er novembre 2022 sur le site allemand
https://braveneweurope.com/michael-hudson-germanys-position-in-americas-new-world-order
 . Une vidéo de ma conférence sera disponible sur YouTube dans une dizaine de jours.

  1. Voir Guntram Wolff, « Sholz devrait envoyer un message explicite lors de sa visite à Pékin », Financial Times , 31 octobre 2022. Wolff est directeur et CE du Conseil allemand des relations étrangères. 
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7 réflexions sur “Votre place, la place de l’Allemagne dans le nouvel ordre mondial américain.

  1. Article intéressant qui démontre une fois de plus que tout ceci ne fonctionne que parce que la classe dirigeante européenne est stipendiée, comprador, et les peuples anesthésiés par un matraquage et une propagande féroce de médias aux ordres.

    Le sacrifice allemand est quand même un tournant majeur qui donne un petit espoir que les peuples se réveillent même si l’expérience Covid ne plaide pas ne ce sens.

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  2. « les intérêts militaires et mondains exigent une sublimation sous la forme d’un esprit de croisade idéologique pour cimenter la solidarité que requiert tout système de domination impériale. La logique est intemporelle et universelle ».

    On se crée un ennemi sur lequel on projette tous les vices qui nous appartiennent en propre mais pour lesquels un totem de valeurs nous servira de bélier comme excuse à notre volonté de puissance.
    En développant un narratif exclusif de cet « autre » que soit, ce barbare déshumanisé, celui que l’on accuse de tous les maux et dont on récuse l’existence meme. En agissant contre cet ennemi, on ne vise que le gain des effets qui nous reviennent en boucles de rétroactions destructrices pour l’ordre ancien du monde, cet ordre manipulé à profit pour consolider en interne les moyens qui commençaient à faire défaut et qui constituaient en son cœur la faiblesse contradictoire à sa perpétuation clinique.
    Nos ennemis ont été construits comme un produit marketing ou ils sont tout à la fois, un résumé d’horreur: perfides, manipulateurs mais aussi dangereux virus pour la santé « démocratique » qui n’est plus chez nous que la vitrine délabrée par les successives trahisons politiques pour maintenir coût que coût la logique instrumentalisée de notre consentement à plier sous toutes les hérésies médiatiques qui sillonnent le chemin nauséeux et sablonneux des guerres impies au nom du « bien collectif » et de nos « valeurs » tronquées.

    Ce « bien » et ces « valeurs » pour lesquels les peuples deviennent, par conviction sérieuse ou indolence sirupeuse, des complices volontaires mais aussi des victimes expiatrices par le non-dit du coût scélérat qu’exige leurs sacrifices volontaires comme prix du sang et de leur dignité au bellicisme jouissif des oligarques occidentaux.
    C’est aussi ce don de soi qui draine en son sein cette puissance agissante pour l’insigne indignité du serf qui se conforme aux délices de sa naïveté. Cette naiveté aveuglante fait sens à habillage d’un « tout » psychologique qui maquille l’écosystème imaginaire des gens pour consolider l’édifice de leur zone de confort émotionnelle et intellectuelle… pourtant précaire dès que Eros et Thanatos disparaissent du théâtre d’ombre. Le soumis, plutôt que de naturellement s’informer sérieusement et décider d’assumer en pleine conscience vertueuse toute la responsabilité onéreuse d’être pleinement Humain se laisse au contraire, par fatigue de l’Âme, nourrir benoîtement par les vaches sacrées que sont nos institutions corrompues et cela aux fins de les maintenir à l’état de veau lénifié.

    L’avenir penche dangereusement pour un coût croissant au droit naturel à la jouissance de nos libertés et de notre sécurité de « corps et d’esprit ». Pourtant, leurs arguments bonimenteurs vanteront leurs prétentions à faire notre « bien » en leurs actes et en leurs dires. Ils nous répéteront comme on annone un mantra qu’ils défendront toujours l’un comme l’autre et se faisant, parallèlement, nous paierons le prix exorbitant et méphistophélique de nos compromis successifs comme on paie le courant d’une dette impie par le viol répété du corps et de l’esprit.

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  3. *Politiquement et diplomatiquement incorrect* L’Allemagne se soumet volontairement aux diktats étasuniens, c’est logique lorsque l’on considère que les US se prennent pour le nouvel empire romain et que beaucoup des anciens dirigeants allemands (nazis, en passant) se sont réfugiés aux US.
    Donc c’est Merkel le « pivot » idéologique et qui a initié cette destruction en stoppant le nucléaire civil de RFA.

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  4. Bonsoir M. Bertez

    Merci pour cet article. La référence au Saint Empire est intéressante. Il est d’ailleurs à noter que l’Empire Romain d’Occident a muté en Saint Empire Romain Germanique qui , du strict point de vue du droit constitutionnel, n’a cessé d’exister qu’au début du 19ème siècle- 1806- durant les guerres napoléoniennes.
    Les guerres otaniennes du début du 21 ème siècle signent elles aussi la fin de l’imperium économique germanique en Europe?
    La comparaison peut aussi éclairer l’aversion violente contre la Russie: après le concile de Nicée et l’édit de Théodose, la répression des catholiques romains a été féroce contre ceux considérés comme hérétiques: nestoriens et autres au Moyen Orient comme en Europe ; ce qui a servi l’expansion de l’islam, les chrétiens d’orient étant mieux traités par les conquérants arabes que par leur coreligionnaires. Ce qui a favorisé l’essor de l’Islam : il s’est joué à la bataille du Yarmouk; les chrétiens de Byzance mieux armés mais divisés et affaiblis par des rivalités internes ont été défaits par une force légère, moins nombreuse mais menée par un général exceptionnel ! (Khalid ibn al Walid).
    La notion d’univers est proprement occidentale et son architecture est gouvernée par la proportion, dérivée des idéens platoniciens , la règle. tandis que l’Asie tient au monde et à l’échelle. Le monde chinois et le monde indien ne peuvent s’accorder avec l’univers occidental . De ce point de vue, les russes, chrétiens, peuvent être considérés comme des hérétiques, des « traîtres » à la nouvelle Rome et donc plus haïs que les autres comme le furent les nestoriens ou les cathares, les vaudois et autres. Le monde islamique est à la fois universel et autre . Il n’y a donc pas d’issue paisible au conflit.
    En frappant le World Trade Center, les tours jumelles, Remus et Romulus de la nouvelle Rome, vers lesquelles tous les chemins menaient, l’Autre Monde a clairement montré de quoi il était question, comme le rappelle cet article.

    En 1494, le Pape pouvait diviser le monde et l’accorder aux Espagnols et aux Portugais. Mais qui aura l’autorité nécessaire pour faire signer un nouveau traité de Tordesillas entre L’Asie et l’Occident? L’Univers ne peut qu’être uni par définition , de gré ou de force.

    Cordialement

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  5. Cher monsieur,
    Merci pour la lecture de cet article et son passionnant parallèle avec l’histoire médiévale, dont je retiens le principe suivant:
    Un empire est tout-puissant, jusqu’à ce qu’il agonise, puis meure.
    Autrement dit, la puissance porte en elle fatalement les germes de la faiblesse.
    Et il en sera de même pour les empires qui supplanteront les USA, quelle que soit leur taille…
    Entretemps, stase et agitation.

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  6. En ces temps incertains, à défaut de voir s’achever la nouvelle route de la soie de la Chine jusqu’à Duisboug, les Allemands pourraient planifier la construction d’une ligne directe Berlin-Canossa.

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