L’Occident a deux principes: l’un à usage interne qui fabrique des moutons et l’autre à usage élitiste qui fabrique des loups.

Rédigé par 

Bruno Bertez 23 novembre 2022

Peu importent les habillages Américains ou les affirmations de la Chine qui récuse l’analyse occidentale, le mouvement de révélation des antagonismes est lancé et il accélère.

Je cherche dans cet essai à tracer une vue d’ensemble de la situation, grossière, simplifiée, un survol de la situation historique.

Aucune ambition littéraire, aucune recherche d’élégance ; dans cet essai, aucun autre objectif que celui de dessiner des contours, des articulations vues de très haut.

L’Histoire est en marche.

En marche au point de vue systémique interne aux différents pays, et externe dans leurs relations entre eux.

Les système internes bougent, se fracassent comme s’ils avaient atteint leurs limites ; après une phase de coopération, le grand système mondial se disloque, il se clive, et il redevient dominé par la compétition et l’affrontement.

Deux manières de communiquer

La communication grand public occidentale a construit un monde imaginaire fait de romans comme le droit de l’hommisme, la démocratie, la solidarité, le wokisme, etc. Ce roman est à usage interne, il est destiné à faire tenir tranquille les peuples. A leur faire croire que tout le monde est beau, que tout le monde est gentil, que tout le monde veut le bien de tous.

C’est à usage interne afin de préserver l’ordre social existant fondé sur la domination. Il s‘agit d’imposer ces valeurs pour neutraliser les révoltes. Ceci est complémentaire d’une idéologie du dialogue, érigée en processus de résolution des conflits ; dialogue truqué bien sûr, puisque ce sont toujours les dominants qui ont le dernier mot au nom de leur expertise et de leur compétence de gouvernance.

La communication occidentale est segmentée ; cela veut dire que d’un côté il y a la cible grand public, des manants et de l’autre la cible de la caste, de la super classe, des élites internes et externes.

La communication des élites et à destination des élites est, sans ambiguïté, une communication belliqueuse, elle annonce clairement la couleur d’un monde sans pitié, de compétition pour la vie, pour le rang et la prééminence. Elle reconnaît la légitimité de la violence interne et externe, à condition bien sûr que cette violence soit monopolisée et monopolistique. Ce n’est pas une communication de solidarité, ou de coopération, non ; c’est une communication de rivalité féroce, binaire : eux ou nous.

L’Occident a donc deux principes, l’un à usage interne qui fabrique des moutons et l’autre à usage élitiste qui fabrique des loups.

La mise en œuvre des valeurs élitistes débouche sur l’exploitation des moutons et la nécessité de la guerre.

Pas de place pour deux empereurs

Soit nous dominons, soit nous sommes dominés. Le jeu mondial est somme nulle ; celui qui veut faire l’ange fait la bête.

C’est la guerre du Péloponnèse de Thucydide, soit la guerre qui oppose nécessairement la nouvelle puissance montante à l’ancienne puissance déclinante. Il n’y a pas de place dans un système pour deux empereurs, il n’y a jamais deux crocodiles dans le même marigot.

Nous vivons dans le cadre de la future guerre du Péloponnèse.

Les Chinois ont annoncé la couleur et affirmé il y a quelques années leur volonté quasi naturelle, dans l’ordre des choses, de devenir la puissance impériale ; et l’Amérique a considéré, à juste titre, que cela ne devait pas être et qu’ils devaient s’y opposer. Ils ont décidé profiter de la période intermédiaire de transition vers la suprématie chinoise pour soit retarder la montée en puissance de la Chine, soit l’anéantir en tant que puissance rivale.

D’où la volonté américaine d’occidentaliser la Chine, de lui faire adopter nos valeurs, et de l’inciter comme on dit à se démocratiser/libéraliser. Ceci a fonctionné jusqu’en 2017 où, sous les coups de boutoirs de la crise, il est apparu clairement que la Chine profitait de cette stratégie d’occidentalisation sans en accepter la contrepartie, c’est-à-dire sa transformation sociale et politique. La Chine a alors cessé d’être perçue comme un partenaire convergent pour devenir un rival divergent.

Nous sommes dans l’Histoire.

Peu importent les habillages Américains ou les affirmations de la Chine qui récuse l’analyse occidentale, le mouvement de révélation des antagonismes est lancé et il accélère.

Choisir son camp

La Chine prétend que l’on peut coopérer, cohabiter, en étant différents ; à condition de ne pas empêcher son développement bien sûr, et que tout le monde sera gagnant. Le jeu, dit-elle, n’est pas à somme nulle, tout le monde bénéficie de cette coopération. C’est le principe du jeu gagnant-gagnant.

Les Occidentaux eux, ont certainement raison de ne pas y croire et de déceler dans les décisions des leaders chinois une confirmation de la préparation des affrontements futurs. Les Occidentaux veulent préserver leur droit au transfert inégal, leur droit au prélèvement du surproduit mondial, à l’exploitation impérialiste des pays du Sud, au contrôle des règles et des institutions internationales.

La Russie est au centre géographique de la zone de conflit.

L’Eurasie a été identifiée il y a fort longtemps comme telle… Ce qui rend le contrôle de l’Eurasie déterminant dans le futur conflit mondial. La question n’est pas de savoir si ceux qui pensent cela pensent juste ou pas ; il suffit de savoir qu’ils le croient. Il est cru par les stratèges que le rôle géopolitique de cette région du monde est central, que c’est un pivot et un levier. Le plus important, c’est que les protagonistes des futurs conflits le croient.

Dans cette optique, les Américains/anglo-saxons veulent contrôler la zone centrale, ses matières premières, ses ressources, et pour cela ils considèrent qu’il faut démanteler la Russie, la vassaliser. Ils ont donc fait en sorte de faire de la Russie un ennemi depuis l’échec de l’annexion des années 1990. Ils ont diabolisé la Russie pour pouvoir, en toute bonne conscience de leur opinion publique, la coloniser.

La tactique vis-à-vis de la Russie vise à l’exploiter, la piller, l’intégrer à l’espace capitaliste financiarisé pour le renforcer et enfin à encercler la Chine.

Je simplifie mais c’est en gros le schéma.

Il faut briser la nation russe, la forcer à se libéraliser, à se wokiser, c’est-à-dire à se diviser, à s’affaiblir. Il faut en prendre le contrôle politique direct par un gouvernement fantoche et le contrôle social indirect par l’occidentalisation.

Il faut donc en prendre le contrôle indirect, un peu à la façon dont le contrôle de l’Europe a été pris. Par le soft power multiforme et la séduction.

Les Russes ont été tentés un moment de jouer le jeu mondial américain, mais les conditions posées par les élites capitalistes américaines et britanniques ont été tellement scandaleuses – pillage, soumission – qu’un gouvernement autoritaire s’est généré et il a adopté la voie opposée. Il s’est rapproché de la Chine grâce à la faveur de la multiplication des maladresses cyniques des Occidentaux. De dépit et en vertu de l’engrenage antérieur, la coalition anglo-saxonne a piégé la Russie dans une guerre fratricide censée l’affaiblir et renverser son régime de résistance.

Nous en sommes là.

Étant donné que la seule voie de survie dans cette phase historiquement descendante du capitalisme financiarisé est de soumettre l’Eurasie à une exploitation balkanisée – Nouveau Monde 2.0 – la Russie se trouve engagée une nouvelle fois dans le grand combat de sa vie.

Il n’y a nulle exagération à comparer cette lutte à mort à celle des années 1920 puis à celle des années 1940.

Ce combat ne peut se terminer que de deux manières.

Il n’y a pas de négociation pour sortir de l’Histoire.

[NDLR : Retrouvez toutes les analyses de Bruno Bertez sur son blog 

en cliquant ici.]

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