Le resserrement monétaire ne peut être pratiqué en raison des « grands trous noirs ».

Rédigé par 

Bruno Bertez 

7 décembre 2022

Si vous voulez comprendre pourquoi le resserrement monétaire dont on a tant parlé n’a pas eu lieu, lisez le texe ci-dessous.

Il n’a pas eu lieu car resserrer réellement, autrement qu’en Canada Dry, cela ferait cotoyer des précipices, des grands trous noirs.

L’aveu que le resserrement n’a pas eu lieu a été fait officiellement par Powell qui s’est félicité que d’énormes excedents de liquidités subsistent dans le système. « Actuellement la liquidité s’érode c’est vrai, mais il y encore des trillions et des trillions excedentaires de dollars qui restent dans le système », à la suite des folies de 2020, cela crée encore un surplus de liquidités qui empêche la chute des actions, des obligations et des marchés de crédit. Par ailleurs la production de credit continue de couler à flots.

Les marchés mondiaux se dirigeaient vers la dislocation il y a deux mois, lorsque la Banque d’Angleterre a relancé le QE dans le cadre d’opérations d’urgence pour contrecarrer l’effondrement du marché obligataire et de la livre sterling.

Les marchés obligataires mondiaux s’effondraient sous la pression d’un cycle de resserrement belliciste concerté et d’une vague de désendettement.

Suivant l’exemple de la Banque d’Angleterre, la communauté mondiale des banques centrales a depuis réduit sa politique belliciste. Les responsables de la Fed ont définitivement atténué leur discours belliciste. Ils ont envoyé des signaux tout à fait clairs dans cette direction. Ils n’ont peut-être pas encore signifié un « pivot accommodant » mais on en est très proche. De toute façon, c’est suffisant, car les marchés amplifient les moindres indices.

Powell fait semblant de rester concentré sur ses références en matière de lutte contre l’inflation, mais cela ne trompe plus personne. Les discours plus équilibrés de la Fed ont suffi à apaiser les craintes que le « put » de la Fed ne soit pas à la hauteur. L’opinion dominante est que le put est toujours en vigueur mais qu’il a été déplacé entre 15 et 20%.

Catastrophe évitée

En effet, les marchés ont vu rapidement la confirmation cruciale de leur hypothèse – et de la mienne – selon laquelle l’instabilité financière amènerait la « dure » lutte contre l’inflation de la Fed à une conclusion agréablement précoce.

Vous savez que j’ai toujours cru au Canada Dry de la rigueur. Non nous n’avons pas changé d’ère, la Fed et ses satellites n’ont pas renoncé à poursuivre dans la voie des délices de la financiarisation tout simplement parce que ce n ‘est pas possible, on reste dans le « marche ou crève ».

L’épisode temporaire de mise en risk-off n’a pas produit de catastrophe, pas de grosse baleine échouée, sauf celle de la Banque d’Angleterre. Pourquoi ?

Pour cinq raisons :

De un, la connivence des grands établissements et leur coopération ont été totales, pas de voyou.

De deux, l’épisode a été court, très court : il n’a pas eu le temps de détruire les protections et les coussins.

De trois, le marché des dérivés a bien fonctionné, grâce à la vigilance de la Fed de New York et à la compétence de son desk. Cette équipe a absorbé la recrudescence de la volatilité, cette dernière a été maitrisée, bien manipulée, et les value at risk (VaR) n’ont pas explosé. Elles n’ont pas détruit les capacités bilancielles des banques ou du shadow banking.

De quatre, des changements de structure ont modifié le fonctionnement du marché, par rapport aux périodes de crise précédentes.

Les amortisseurs ont fonctionné

La pandémie notamment a libéré des quantités de liquidités sans précédent de la part des banques centrales. Cela a considérablement stimulé les masses d’avoirs en espèces dans l’ensemble du système, y compris ceux des institutions financières, des gestionnaires de placements, de la communauté spéculative mondiale à effet de levier, des entreprises et des ménages.

Tout le monde était surliquide au moment de l’épisode de resserrement supposé !

Pour les spéculateurs, grands et petits, une énorme réserve d’argent est devenue disponible au moment de la pandémie pour parier d’abord et absorber les pertes ensuite.

En bref, l’inflation des bilans des principales banques centrales du monde a considérablement accru les actifs du secteur privé et les réserves internationales des pays émergents.

La résilience face au resserrement Canada Dry n’a pas été exceptionnelle, contrairement à ce que l’on pourrait croire. Non, elle était normale, et je dirai même prévue, en raison du « tampon » créé à partir des milliers de milliards déversés par le QE pandémique.

Le resserrement des conditions financières du marché n’a pas semé la panique : il a été absorbé et il n’a pas duré.

Et à cette résilience s’est ajoutée un cinquième facteur que bien peu de commentateurs ont signalé (je dois être l’un des rares à l’avoir fait) : le boom du crédit a relayé la Bourse.

En effet, un boom furtif s’est installé dans le « crédit privé ». La « finance décentralisée » et, plus généralement, les prêts bancaires et non bancaires, ont explosé. Les conditions de prêt pour une grande partie de l’économie sont restées extraordinairement souples.

A moins d’un « accident », le boom des prêts devrait suivre son cours.

La croissance du crédit va assurer la résilience des dépenses, de la croissance économique et… de l’inflation des prix.

Pendant ce temps, il existe d’importantes dynamiques de nouveau cycle qui sous-tendent à la fois l’économie et l’inflation.

La démondialisation et l’émergence du nouveau rideau de fer ont le potentiel de stimuler des investissements robustes dans les capacités de fabrication nationales.

Le changement climatique crée des possibilités pratiquement infinies pour les dépenses d’investissement subventionnées.

Avec des conditions de prêt souples, 10 millions d’emplois affichés vacants et une inflation de plus en plus enracinée, il y a eu tous les ingrédients pour des surprises à la hausse, tant du PIB que des indices de prix.

Cette résilience liée au QE post-pandémique et à l’expérience de la Fed augmente considérablement la probabilité de solides avancées du marché tant que la récession ne se concrétise pas. Il y a un créneau, un espace pour une avancée en contre-tendance.

[NDLR : Retrouvez toutes les analyses de Bruno Bertez sur son blog en cliquant ici.]

EN PRIME

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Une réflexion sur “Le resserrement monétaire ne peut être pratiqué en raison des « grands trous noirs ».

  1. Powell n’a pas besoin de nous dire qu’il reste beaucoup de liquidités dans le système pour qu’on sache qu’ils ont fait semblant.

    Ils en ont fait beaucoup par les roulements de tambour avec les mots et avec l’effet waouh des hausses répétés des hausses de 75 pts pour mieux faire oublier le retard accumulé et surtout la volonté de conserver ce retard.

    Ils ont été bien relayés par les économistes de plateaux qui nous ont répété à l’envie qu’on n’avait jamais vu une hausse des taux aussi rapide là où ils auraient du dire qu’on n’avait jamais vu des BC aussi en retard et lutter contre l’inflation avec des taux réels négatifs.

    Mais ils sont dans leur logique qui consiste à combattre les anticipations d’inflation plutôt que l’inflation.

    Leur pari est en passe d’être réussi mais l’inflation va probablement continuer à ronronner un moment entre 3 et 4 % et peut se réveiller de nouveau dans les mois qui viennent. En cas de second round ils seront à poil.

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